Recherche et science

Vision artificielle : le miel au cœur d’un dispositif recyclable

Une équipe associant Glasgow, l’UNESP et l’Université métropolitaine de Hong Kong présente un transistor organique utilisant le miel comme électrolyte. L’EGOFET détecte la lumière, traite l’information et conserve une mémoire avec 2,4 picojoules par activation, une piste pour réduire la consommation énergétique et les déchets électroniques.

Prototype de capteur de vision artificielle sur verre utilisant une goutte de miel comme électrolyte.
Illustration : Actu.ai

Faire voir une machine sans alourdir sa facture énergétique ni son empreinte matérielle : c’est l’ambition d’un travail mené par des chercheurs de l’Université de Glasgow, de l’Université d’État de São Paulo (UNESP) et de l’Université métropolitaine de Hong Kong. Leur prototype de vision artificielle s’appuie sur un ingrédient inattendu, le miel, employé comme électrolyte dans un transistor organique.

L’appareil, appelé EGOFET, n’a pas vocation à transformer un pot de miel en caméra. Il s’agit d’un composant électronique de recherche qui cherche à rapprocher, au sein d’un même élément, trois opérations habituellement très gourmandes en ressources : capter la lumière, interpréter le signal reçu et en conserver une trace. Les chercheurs y voient une piste pour concevoir, à terme, des systèmes de perception visuelle plus sobres et plus faciles à gérer en fin de vie.

Les résultats sont décrits dans l’étude « Sustainable and Tunable Synaptic Electrolyte-Gated Organic Field-Effect Transistors (EGOFETs) for Light Adaptive Visual Perceptive Systems », publiée dans la revue scientifique Advanced Functional Materials. À la date du 15 février 2025, il s’agit d’un démonstrateur de laboratoire, pas d’un capteur prêt à équiper un véhicule ou un téléphone.

Pourquoi la vision artificielle pose un défi énergétique

La vision artificielle consiste à permettre à une machine de tirer des informations utiles d’une scène : repérer une lumière, distinguer un objet, suivre un mouvement ou déclencher une alerte. Dans de nombreuses architectures conventionnelles, cette chaîne repose sur plusieurs briques : un capteur capte les données visuelles, puis des ressources de calcul les traitent, avant qu’une mémoire conserve certaines informations.

Cette séparation est efficace et largement employée, notamment avec les technologies de type CMOS présentes dans de très nombreux capteurs électroniques. Mais elle implique aussi des échanges de données et des besoins de calcul qui peuvent devenir importants lorsque la machine doit analyser en continu un flux d’images. Le problème prend de l’ampleur dans les objets autonomes ou connectés, appelés à observer leur environnement tout en disposant parfois d’une batterie limitée.

L’autre enjeu est environnemental. Un système électronique ne se résume pas à sa consommation pendant l’usage : sa fabrication, la diversité de ses matériaux et son traitement en fin de vie comptent également. Les appareils électroniques conventionnels associent fréquemment des matériaux difficiles à séparer. Les chercheurs à l’origine de l’EGOFET explorent donc une autre voie, fondée sur des composants organiques et biodégradables, complétés par des éléments qui pourraient être récupérés.

EGOFET : un transistor qui associe perception, traitement et mémoire

EGOFET signifie electrolyte-gated organic field-effect transistor, soit un transistor organique à effet de champ commandé par électrolyte. Un transistor est un composant qui permet de contrôler un courant électrique. Dans cette famille de composants, l’électrolyte joue un rôle essentiel dans la modulation de ce courant.

Le dispositif mis au point par l’équipe se distingue par son comportement dit synaptique. Une synapse est la zone de communication entre des neurones. Sans être un cerveau artificiel, l’EGOFET cherche à reproduire une idée centrale du système nerveux : l’état d’un composant peut dépendre des stimulations qu’il a reçues. Dans ce cas, la lumière reçue peut produire une réponse électrique et modifier un état mémorisé.

Les auteurs attribuent au même élément trois fonctions fondamentales pour une perception visuelle artificielle.

FonctionRôle assuré par l’EGOFETIntérêt pour un système de vision
DétectionLe composant répond à la lumière reçue.Il constitue le point d’entrée de l’information visuelle.
TraitementLa réponse électrique permet de traiter le signal lumineux.Une partie de l’interprétation est réalisée au plus près du capteur.
StockageLe dispositif conserve un état associé à l’information reçue.Il peut mémoriser une information même sans alimentation continue.

Cette dernière propriété est appelée non-volatilité. En termes simples, l’information n’est pas automatiquement effacée lorsque le dispositif est éteint. C’est une caractéristique importante pour réduire les opérations nécessaires à la conservation de données et pour imaginer une vision artificielle capable de s’adapter à son historique de stimulation.

Il faut toutefois distinguer cette capacité de mémoire d’une mémoire informatique généraliste. L’étude ne décrit pas un disque de stockage ni un processeur universel. Elle porte sur un composant spécialisé, conçu pour réagir à la lumière et conserver un état électrique dans le cadre d’un système perceptif.

Quel rôle le miel joue-t-il dans ce composant ?

Le miel est ici utilisé comme électrolyte, et non comme carburant ou comme source d’électricité autonome. Dans un EGOFET, l’électrolyte contribue à la circulation et à l’organisation de charges qui permettent de contrôler le fonctionnement du transistor. Le choix du miel s’inscrit dans la recherche de matériaux plus compatibles avec une électronique organique et biodégradable.

Cet usage peut sembler surprenant, mais il répond à une logique matérielle précise. Les chercheurs ne cherchent pas à remplacer tous les éléments de l’électronique par des aliments. Leur prototype associe des parties organiques, dont le miel, à d’autres matériaux. Le verre et l’or font aussi partie du dispositif. Selon l’approche décrite dans l’étude, ces derniers pourraient être recyclés après la durée d’usage de l’appareil, tandis que les composants organiques sont destinés à se dégrader naturellement.

Le mot « recyclable » doit donc être compris avec précision. Il ne signifie pas qu’un appareil complet pourrait simplement être jeté dans un bac de tri ou qu’il disparaîtrait entièrement sans traitement. Il désigne une démarche de conception où les matériaux sont pensés dès le départ pour être récupérés ou biodégradés plus facilement que dans certains assemblages électroniques classiques.

Une consommation annoncée de 2,4 picojoules par activation

La donnée la plus marquante rapportée par les chercheurs est la consommation de 2,4 picojoules par événement d’activation. Un picojoule correspond à un millième de milliardième de joule. Cette unité extrêmement petite est adaptée à l’échelle d’un composant électronique individuel.

La comparaison avec les systèmes à capteurs CMOS doit être lue dans son contexte. L’étude souligne que les solutions conventionnelles peuvent demander des ressources de calcul et d’énergie nettement plus élevées, parfois de l’ordre de millions de fois supérieures. Cela ne permet pas d’affirmer qu’une caméra CMOS précise consomme systématiquement un nombre fixe de millions de fois supérieur : les performances varient selon les capteurs, les logiciels, la définition de l’image et l’architecture du système entier.

Le point central est ailleurs : en réunissant la détection, le traitement et la mémoire dans le même composant, l’EGOFET vise à limiter les transferts et calculs superflus. C’est le principe du calcul neuromorphique, une approche qui s’inspire, de façon très simplifiée, de l’efficacité énergétique du cerveau pour traiter des signaux sensoriels.

EGOFET à base de miel et approche CMOS conventionnelle

Prototype EGOFET

  • Associe détection lumineuse, traitement et mémoire dans un même élément.
  • Utilise du miel comme électrolyte dans une architecture organique.
  • Consomme 2,4 picojoules par événement d’activation selon l’étude.
  • Conserve une information lorsque l’alimentation est coupée.
  • Intègre du verre et de l’or pouvant être recyclés, avec des composants organiques biodégradables.

Systèmes CMOS évoqués

  • Reposent sur des architectures de vision conventionnelles largement utilisées.
  • Peuvent mobiliser des ressources de calcul et d’énergie beaucoup plus importantes.
  • N’intègrent pas nécessairement perception, traitement et mémoire dans le même composant.
  • Leur consommation dépend fortement du capteur, du traitement et de l’application.
  • Leur gestion en fin de vie dépend des matériaux et de l’assemblage employés.

Un prototype prometteur, mais pas encore un produit industriel

L’étude ouvre une piste de recherche, sans résoudre à elle seule toutes les contraintes qui séparent un démonstrateur de laboratoire d’un produit commercial. Pour être déployé dans un véhicule autonome ou un système de sécurité, un dispositif de vision doit notamment résister à de nombreuses conditions d’utilisation, fonctionner de manière fiable dans le temps et être fabriqué à grande échelle avec une qualité constante.

Les matériaux organiques et biodégradables peuvent être particulièrement intéressants pour réduire l’impact de certains composants, mais leur durabilité pratique doit être évaluée selon l’usage envisagé. Une électronique qui doit opérer pendant de nombreuses années dans un environnement exposé à la chaleur, à l’humidité ou aux variations de lumière ne répond pas aux mêmes exigences qu’un prototype expérimental.

Les chercheurs évoquent également la nécessité de poursuivre les travaux afin de transférer cette technologie vers des réseaux de plusieurs dispositifs. Cette étape serait importante : un seul élément peut démontrer le principe de la perception et de la mémoire, mais un système de vision utile doit généralement combiner de nombreux composants pour analyser une scène plus complexe.

L’étude ne fournit pas, à ce stade, de spécifications de produit telles qu’une résolution d’image, un nombre de pixels, une vitesse de traitement complète ou une durée de vie en conditions réelles. C’est une limite normale pour une recherche centrée sur une nouvelle architecture de transistor. Elle rappelle aussi que l’intérêt du résultat réside d’abord dans la preuve qu’un composant organique à base de miel peut assurer plusieurs fonctions perceptives avec très peu d’énergie.

Des usages envisagés dans les transports et la sécurité

Les applications citées par l’équipe couvrent notamment les véhicules autonomes et les systèmes de sécurité intelligents. Dans ces domaines, une machine doit détecter rapidement une information visuelle et prendre en compte son évolution. Un composant capable d’intégrer localement une part de la détection, du traitement et de la mémoire pourrait réduire les besoins énergétiques de certaines tâches répétitives.

Dans un système de sécurité, cela pourrait par exemple concerner la détection d’un changement visuel plutôt que l’envoi permanent de toutes les images vers un ordinateur central. Dans les transports autonomes, la vision est l’un des nombreux outils mobilisés pour comprendre l’environnement. Un futur dispositif inspiré de l’EGOFET ne remplacerait pas à lui seul l’ensemble des capteurs et logiciels nécessaires, mais il pourrait contribuer à rendre une partie de la perception plus sobre.

Ces perspectives restent conditionnées par les prochaines étapes de recherche. Entre le comportement d’un transistor en laboratoire et l’intégration d’un système complet, il faut démontrer la compatibilité avec des réseaux de composants, des circuits électroniques et des usages exigeants.

Repenser la fin de vie des composants électroniques

L’originalité du projet tient autant à ses matériaux qu’à son fonctionnement. L’électronique est souvent jugée sur sa vitesse ou sa puissance de calcul. Ici, les auteurs introduisent un autre critère : que devient le composant lorsqu’il n’est plus utilisé ?

Dans l’EGOFET, le verre et l’or sont présentés comme des éléments pouvant être recyclés. Les composants organiques, dont le miel utilisé comme électrolyte, peuvent quant à eux se dégrader naturellement. Cette combinaison ne supprime pas tous les enjeux environnementaux, mais elle propose d’éviter une dépendance exclusive à des matériaux persistants ou complexes à traiter.

Pour mesurer pleinement le bénéfice écologique d’une telle solution, il faudrait à l’avenir évaluer l’ensemble de son cycle de vie : approvisionnement des matériaux, fabrication, durée d’utilisation, récupération des parties recyclables et dégradation des éléments organiques. La publication met avant tout en évidence une possibilité technique : fabriquer un composant de perception visuelle basse consommation avec une architecture davantage pensée pour sa fin de vie.

Ce qu’il faut surveiller

Les prochaines recherches devront montrer si des EGOFETs peuvent être assemblés en réseaux suffisamment grands et fiables pour interpréter des scènes visuelles complexes. La stabilité des matériaux organiques, la répétabilité de la fabrication et l’intégration avec des systèmes électroniques existants seront des critères déterminants.

Il faudra aussi vérifier si l’avantage énergétique observé au niveau de l’événement d’activation se maintient lorsqu’on considère un dispositif complet. Une vision artificielle opérationnelle comprend en effet des éléments optiques, des circuits de commande, de l’alimentation et des interfaces de communication.

Le résultat publié par les équipes de Glasgow, de l’UNESP et de Hong Kong mérite néanmoins l’attention pour une raison claire : il associe dans un même prototype la sobriété énergétique, la mémoire non volatile, la sensibilité à la lumière et une réflexion sur les matériaux. Le miel y apparaît moins comme une curiosité que comme le symbole d’une électronique qui cherche à être performante sans oublier ce qu’elle laissera derrière elle.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un EGOFET utilisant du miel ?

Un EGOFET est un transistor organique commandé par électrolyte. Dans le prototype étudié, le miel sert d’électrolyte, c’est-à-dire de matériau participant au contrôle des signaux électriques du transistor. Le composant répond à la lumière, traite cette information et conserve un état de mémoire associé.

Le miel produit-il l’électricité dans ce système de vision artificielle ?

Non. Le miel n’est pas utilisé comme une pile ou un carburant. Il joue le rôle d’électrolyte dans le transistor, ce qui contribue à son fonctionnement électrique. L’énergie nécessaire au dispositif est mesurée à 2,4 picojoules par événement d’activation dans les résultats rapportés par les chercheurs.

Pourquoi ce dispositif est-il présenté comme recyclable ?

Le prototype associe des composants organiques biodégradables à du verre et de l’or, deux matériaux que les auteurs indiquent comme potentiellement recyclables après usage. Cela ne signifie pas que le dispositif entier se recycle automatiquement, mais que sa conception cherche à réduire la persistance de certains déchets électroniques.

Un capteur au miel peut-il remplacer les caméras actuelles ?

Pas à ce stade. L’EGOFET est un résultat de recherche démontrant un principe de vision artificielle basse consommation avec mémoire non volatile. L’étude ne présente pas un produit doté d’une résolution, d’une durée de vie ou d’une fabrication industrielle comparables aux capteurs de caméra utilisés aujourd’hui.

Quelles applications sont envisagées pour les EGOFETs ?

Les chercheurs mentionnent les véhicules autonomes et les systèmes de sécurité intelligents. L’intérêt potentiel est de traiter localement certains signaux lumineux avec très peu d’énergie. Avant toute application concrète, la technologie devra toutefois être développée en réseaux de dispositifs et testée dans des conditions d’usage réelles.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Advanced Functional Materials, revue scientifique ayant publié l’étude sur les EGOFETsonlinelibrary.wiley.com/journal/16163028
  2. Université de Glasgow, établissement partenaire des travaux de recherchewww.gla.ac.uk
  3. Université métropolitaine de Hong Kong, établissement partenaire des travaux de recherchewww.hkmu.edu.hk