Culture et médias

Il Foglio teste une édition générée par IA, un défi pour le journalisme

Le quotidien italien Il Foglio expérimente Il Foglio AI, une édition produite à partir des réponses d’un chatbot. Proposée du mardi au vendredi pendant un mois, parallèlement au journal habituel, elle met au premier plan la question du contrôle humain, de la fiabilité et de la responsabilité éditoriale.

Un bureau de rédaction avec un journal imprimé et un écran illustrant la génération de contenus par IA.
Illustration : Actu.ai

Une édition de journal ne se résume pas à une suite d’articles. Elle suppose des choix de sujets, une hiérarchie de l’information, des vérifications, des titres et une responsabilité face aux lecteurs. C’est précisément sur cette chaîne de fabrication que le quotidien italien Il Foglio entend attirer l’attention, en mars 2025, avec Il Foglio AI, une édition qu’il présente comme la première au monde entièrement générée par intelligence artificielle.

L’initiative est à la fois technologique et éditoriale. Elle ne correspond pas à un basculement complet du journal vers l’automatisation : Il Foglio maintient son édition traditionnelle. Mais elle rend visible, dans un format autonome et identifié, ce que peut produire un chatbot lorsqu’une rédaction lui soumet des demandes sur l’actualité. L’expérience pose une question simple, mais décisive : qu’advient-il du journalisme lorsque la machine rédige et que l’humain se concentre sur la commande et la relecture ?

Un test éditorial programmé sur un mois

Il Foglio AI doit paraître du mardi au vendredi pendant un mois, parallèlement à la version habituelle du quotidien italien. Le projet n’est donc pas présenté comme une substitution immédiate des journalistes par un système automatisé, mais comme une expérimentation à durée limitée, observée de près par le secteur des médias.

Les informations communiquées permettent de distinguer clairement ce qui est annoncé de ce qui ne l’est pas. Le journal décrit une production de contenus générée à partir des réponses d’une intelligence artificielle, sans détailler publiquement le nom du modèle utilisé, ses sources de données, les consignes exactes qui lui sont adressées ni les procédures de contrôle appliquées à chaque article.

ÉlémentCe qui est annoncé par Il Foglio
Nom de l’expérimentationIl Foglio AI
Nature du projetUne édition présentée comme entièrement élaborée par intelligence artificielle
DuréeUn mois
Rythme de publicationDu mardi au vendredi
Coexistence avec le journal habituelOui, l’édition traditionnelle continue de paraître
Intervention humaine décriteDes journalistes posent des questions à un chatbot et relisent rapidement les réponses

Ce calendrier régulier permet de tester l’outil sur plusieurs cycles d’actualité, plutôt que sur un simple numéro événementiel. Il place aussi le journal face à des contraintes concrètes : produire des textes compréhensibles, pertinents et suffisamment fiables pour être intégrés à une publication reconnue.

Que signifie une édition « entièrement générée par IA » ?

La formule peut laisser imaginer un journal produit sans aucune présence humaine. La réalité décrite par Il Foglio est plus nuancée. Claudio Cerasa, responsable éditorial du quotidien, explique que le processus commence par des questions adressées à un chatbot, puis par une relecture rapide des réponses obtenues. L’humain reste donc présent au début et à la fin de la chaîne : il formule la demande et prend connaissance du texte avant sa publication.

Un chatbot repose sur un modèle de langage génératif. À partir d’une consigne, il prédit des suites de mots plausibles et construit des réponses qui peuvent prendre la forme d’un article, d’une synthèse ou d’une analyse. Il peut produire un texte fluide à grande vitesse, en s’appuyant sur des régularités apprises à partir de vastes quantités de contenus humains.

Cette capacité ne doit pas être confondue avec un travail de reportage. Une intelligence artificielle ne se rend pas sur le terrain, ne rencontre pas une source et ne garantit pas, par elle-même, qu’une information est exacte ou actualisée. Elle formule une réponse à partir de la demande qui lui est faite et des mécanismes statistiques qui structurent son modèle. Le choix de la question, du sujet, de l’angle et du moment de publication reste donc déterminant.

Une « première mondiale » qui repose sur un format inédit

Il Foglio présente son initiative comme une première mondiale. Cette affirmation doit être comprise dans le cadre précis du projet : une édition identifiée, publiée par un quotidien, dont la production rédactionnelle est confiée à une IA générative pendant une période définie.

L’utilisation d’outils algorithmiques dans les médias n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, des rédactions recourent à des logiciels pour transcrire des entretiens, traduire des textes, résumer des documents ou produire certains contenus structurés. L’essor récent des modèles génératifs a cependant changé d’échelle : ils peuvent désormais écrire des textes longs dans un style journalistique convaincant, à partir d’instructions formulées en langage courant.

La particularité d’Il Foglio AI est d’exposer publiquement cette délégation de l’écriture. Le journal ne se contente pas d’employer l’IA comme un outil discret d’assistance. Il en fait l’objet même d’une édition, ce qui invite les lecteurs à juger le résultat, mais aussi à interroger les conditions de sa fabrication.

Il n’existe pas, à ce stade, de label international qui définirait de manière uniforme ce qu’est une publication « 100 % IA ». Une même expression peut recouvrir des réalités très différentes selon le niveau d’intervention humaine, la nature des contrôles, l’accès aux informations de dernière minute ou la place accordée aux reporters. C’est pourquoi la transparence sur le processus compte autant que la performance apparente des textes.

IA générative et rédaction : deux rôles à ne pas confondre

Ce que peut faire un chatbot

  • Produire rapidement un texte à partir d’une question ou d’une instruction.
  • Reformuler, résumer ou organiser des informations dans une forme lisible.
  • Imiter des structures rédactionnelles apprises dans de grands volumes de textes.
  • Générer des réponses plausibles sans garantir à elle seule leur exactitude.

Ce qui relève de la rédaction

  • Choisir les sujets, l’angle et les questions posées à l’outil.
  • Vérifier les faits, les chiffres, les dates et les affirmations sensibles.
  • Décider de la publication, signaler les erreurs et les corriger.
  • Assumer la responsabilité éditoriale devant les lecteurs.

La fiabilité, premier test pour une rédaction assistée par IA

La qualité d’un article ne se mesure pas seulement à sa grammaire ou à la fluidité de ses phrases. Dans l’information, elle dépend surtout de l’exactitude des faits, de la mise en contexte, de la distinction entre ce qui est établi et ce qui relève d’une opinion, ainsi que de la possibilité de corriger rapidement une erreur.

Les modèles génératifs peuvent produire des affirmations plausibles mais inexactes. Ils peuvent aussi simplifier abusivement un débat complexe, mélanger des éléments de contexte ou présenter avec assurance une information qui demanderait à être confirmée. Ce phénomène est souvent désigné sous le terme d’« hallucination » : il ne s’agit pas d’une intention de tromper, mais d’une réponse générée sans garantie intrinsèque de vérité.

La relecture rapide évoquée par Claudio Cerasa devient donc un point central. Elle peut repérer une formulation maladroite ou une incohérence évidente, mais l’annonce ne précise pas comment sont menées les vérifications approfondies, notamment sur les chiffres, les citations, les dates ou les faits contestés. Or ces opérations font partie du travail ordinaire d’une rédaction.

Pour évaluer une expérience comme celle d’Il Foglio AI, plusieurs questions concrètes comptent davantage que le caractère spectaculaire de l’annonce :

  • Les lecteurs savent-ils clairement quels textes ont été générés par une IA ?
  • Les informations sensibles sont-elles recoupées avant publication ?
  • Une personne identifiable peut-elle expliquer un choix éditorial ou corriger une erreur ?
  • Le média précise-t-il les limites de l’outil utilisé ?

L’expérimentation ne signale pas qu’une erreur précise aurait été commise. Elle met néanmoins en lumière le niveau d’exigence nécessaire dès lors qu’un système de génération de texte contribue à produire de l’information destinée au public.

Un débat sur le métier de journaliste, pas seulement sur la productivité

Les réactions rapportées face au lancement d’Il Foglio AI sont contrastées. Certains journalistes y voient une menace pour la valeur de leur travail et pour la place de l’humain dans la production de l’information. D’autres considèrent au contraire que l’initiative peut moderniser des médias traditionnels et ouvrir de nouveaux usages. Aucun consensus ne se dégage.

La crainte porte notamment sur la tentation de réduire un métier complexe à la seule rédaction de phrases. Si une IA peut aider à reformuler, structurer ou synthétiser un texte, le journalisme comprend aussi l’enquête, la relation avec les sources, l’observation du terrain, le choix de ce qui mérite d’être publié et l’acceptation d’une responsabilité publique.

À l’inverse, les partisans d’un usage encadré de l’IA y voient un moyen de gagner du temps sur certaines tâches répétitives. Cette promesse ne vaut toutefois que si le temps ainsi dégagé est réellement réinvesti dans la vérification, le reportage et l’explication des sujets complexes. Automatiser l’écriture ne suffit pas à produire une information de meilleure qualité.

Droit d’auteur et responsabilité : les questions laissées ouvertes

L’initiative italienne ravive aussi deux débats juridiques et éthiques distincts. Le premier concerne les données et les œuvres à partir desquelles les modèles d’IA apprennent à générer du texte. Le second porte sur le statut et la responsabilité des contenus produits par ces modèles.

Sur le droit d’auteur, la difficulté est double. D’une part, les titulaires de droits s’interrogent sur l’utilisation de leurs œuvres pour entraîner les systèmes d’IA. D’autre part, lorsqu’un texte est largement généré par une machine, la question de son auteur, de son originalité et de sa protection peut se poser autrement que dans le cadre traditionnel d’un article rédigé par un journaliste. L’expérimentation d’Il Foglio ne tranche pas ces questions à elle seule.

La responsabilité éditoriale est plus immédiate pour le lecteur. Une IA ne peut pas assumer seule une responsabilité morale ou juridique comparable à celle d’un média ou d’un directeur de publication. Le journal qui choisit de diffuser un contenu conserve donc un rôle essentiel : identifier la provenance du texte, expliquer ses méthodes, recevoir les demandes de correction et répondre des informations publiées.

La transparence est ici une condition de confiance. Un lecteur doit pouvoir savoir s’il lit un article issu d’un travail de terrain humain, un texte assisté par IA ou un contenu principalement généré par un chatbot. Cette information ne permet pas, à elle seule, de dire si l’article est bon ou mauvais. Elle donne en revanche les éléments nécessaires pour apprécier la méthode employée.

Ce qu’il faudra surveiller après l’expérimentation

Au 19 mars 2025, Il Foglio AI ouvre moins une réponse définitive qu’un terrain d’observation. La publication sur un mois permettra de voir si le quotidien maintient le même niveau de lisibilité et de pertinence au fil de l’actualité, et si le débat dépasse l’effet de nouveauté.

Les suites du test dépendront notamment de la manière dont le journal détaillera son organisation : degré de relecture, traitement des corrections, identification des contenus générés et place réelle des journalistes dans la sélection des sujets. Ces éléments détermineront si l’IA demeure un dispositif expérimental, devient un assistant de rédaction ou modifie plus profondément l’économie d’un média.

L’expérience italienne rappelle surtout qu’une rédaction n’est pas seulement une usine à textes. L’intelligence artificielle peut accélérer la formulation d’un contenu, mais elle ne résout pas automatiquement les questions de vérité, de pluralisme, de responsabilité et de confiance. C’est sur ces critères, bien plus que sur la vitesse de production, que se jouera la place de l’IA dans le journalisme.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’Il Foglio AI ?

Il Foglio AI est une expérimentation du quotidien italien Il Foglio. Le journal la présente comme une édition entièrement élaborée par intelligence artificielle à partir des réponses d’un chatbot. Elle est publiée du mardi au vendredi pendant un mois, en parallèle de l’édition traditionnelle du quotidien.

Un journal généré par IA est-il publié sans journalistes ?

Pas complètement dans le cas décrit par Il Foglio. Claudio Cerasa explique que les journalistes posent des questions au chatbot puis relisent rapidement les réponses. L’IA génère les textes, mais les humains interviennent dans la formulation des demandes et dans la lecture avant publication.

Quelle intelligence artificielle utilise Il Foglio pour son édition AI ?

Les informations disponibles décrivent l’usage d’un chatbot et d’un modèle capable de générer des contenus écrits, mais elles ne précisent pas le nom du système employé. Le journal ne détaille pas non plus publiquement les consignes, les données consultées ni le protocole de vérification appliqué aux réponses générées.

Quels sont les risques d’une édition de journal générée par IA ?

Les principaux risques concernent l’exactitude des faits, les erreurs plausibles produites par les modèles génératifs, le manque de contexte et la difficulté à identifier l’origine d’une affirmation. S’ajoutent les questions de droit d’auteur, de transparence vis-à-vis des lecteurs et de responsabilité en cas de contenu erroné.

L’IA peut-elle remplacer les journalistes ?

L’IA peut accélérer certaines tâches d’écriture, de synthèse ou de reformulation, mais elle ne remplace pas mécaniquement le reportage, la relation avec les sources, la vérification et la responsabilité éditoriale. L’expérience d’Il Foglio illustre surtout une nouvelle répartition possible des tâches entre un outil génératif et une rédaction humaine.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Reuters, reportage sur le lancement d’Il Foglio AI, 18 mars 2025www.reuters.com/world/europe/italian-newspaper-says-it-has-published-worlds-first-ai-generated-edition-2025-03-18
  2. Il Foglio, site officiel du quotidien italienwww.ilfoglio.it