OpenAI : les départs au sommet interrogent la gouvernance derrière ChatGPT
Le départ annoncé de Mira Murati, directrice technologique d’OpenAI, intervient après une année de profonds bouleversements au sommet de l’entreprise. Entre renouvellement du management, projet de restructuration et impératifs de sécurité, le créateur de ChatGPT cherche un nouvel équilibre sans renier sa mission fondatrice.

Le 25 septembre 2024, Mira Murati a annoncé qu’elle quitterait OpenAI. La directrice technologique a été l’un des visages les plus visibles de l’entreprise derrière ChatGPT, notamment durant la crise de gouvernance de novembre 2023, lorsqu’elle avait brièvement assuré la direction générale par intérim. Son départ ne constitue pas un simple changement de poste : il s’inscrit dans une année où plusieurs figures historiques de l’organisation ont choisi de partir, tandis que son modèle de gouvernance et son avenir commercial sont de nouveau discutés.
OpenAI reste une entreprise singulière dans le paysage technologique. Elle est à la fois un laboratoire de recherche à l’origine d’outils très populaires et une organisation dont la mission revendique le développement d’une intelligence artificielle générale bénéfique à l’humanité. Or, faire progresser des modèles toujours plus coûteux, les déployer à grande échelle et maintenir des garde-fous crédibles oblige l’entreprise à arbitrer entre innovation, financement et contrôle.
Ce qui s’est passé au sommet d’OpenAI
Dans son message du 25 septembre 2024, Mira Murati a indiqué vouloir prendre le temps d’explorer ses propres projets. Arrivée chez OpenAI en 2018, elle occupait le poste de directrice technologique, souvent désigné par l’acronyme anglais CTO. Elle a participé à la mise sur le marché de produits devenus centraux pour l’entreprise, dont ChatGPT et DALL-E.
Son annonce a coïncidé avec les départs de Barret Zoph, vice-président chargé de la recherche, et de Bob McGrew, directeur de la recherche. Sam Altman, directeur général d’OpenAI, a alors présenté une réorganisation de l’équipe de recherche : Mark Chen doit devenir vice-président senior de la recherche, avec la responsabilité de la direction scientifique de l’organisation.
Ces mouvements ne signifient pas qu’OpenAI se retrouve sans direction. Ils illustrent en revanche le renouvellement très rapide d’un cercle de responsables qui avait contribué à faire passer le laboratoire du statut d’acteur de la recherche à celui d’entreprise au centre de la vague d’IA générative.
| Date | Événement | Ce qu’il faut en retenir |
|---|---|---|
| 2015 | Création d’OpenAI comme organisation à but non lucratif | La mission affichée est de faire bénéficier l’humanité d’une intelligence artificielle générale. |
| 2019 | Création d’une filiale commerciale à profits plafonnés | Cette structure permet de lever des capitaux tout en laissant le contrôle à l’organisation non lucrative. |
| Novembre 2023 | Éviction, puis retour de Sam Altman à la direction générale | La crise révèle l’importance de la question du contrôle du conseil d’administration. |
| 14 mai 2024 | Ilya Sutskever annonce son départ | Le cofondateur et ancien scientifique en chef était une référence mondiale de la recherche sur l’IA. |
| 25 septembre 2024 | Mira Murati, Barret Zoph et Bob McGrew annoncent leur départ | OpenAI doit recomposer son leadership scientifique et technologique. |
Qui dirige OpenAI après les départs de 2024 ?
Pour comprendre les interrogations actuelles, il faut distinguer les rôles des principaux dirigeants. Sam Altman est le directeur général. Il porte la stratégie de l’entreprise, ses produits et ses relations avec les investisseurs et partenaires. Greg Brockman, cofondateur, est président d’OpenAI. Il a joué un rôle essentiel dans la construction de l’organisation et de ses capacités techniques, mais il n’occupe pas le poste de directeur technologique, tenu jusqu’ici par Mira Murati.
Ilya Sutskever, autre cofondateur et ancien scientifique en chef, ne fait plus partie d’OpenAI depuis mai 2024. Son importance historique reste considérable : spécialiste reconnu de l’apprentissage profond, il a contribué à définir les grandes orientations scientifiques du laboratoire. Mais présenter Sutskever comme un dirigeant encore en fonction à l’automne 2024 serait inexact.
La redistribution des responsabilités confiées à Mark Chen et aux autres cadres de recherche est donc particulièrement scrutée. Dans une entreprise qui développe des modèles de fondation, le pilotage scientifique ne consiste pas seulement à organiser des équipes. Il conditionne le choix des priorités : améliorer les capacités de raisonnement, fiabiliser les réponses, réduire les usages nocifs, optimiser l’infrastructure ou préparer de nouveaux produits.
La crise de novembre 2023 a placé la gouvernance au premier plan
Les départs de 2024 ne peuvent pas être séparés de l’épisode spectaculaire de novembre 2023. Le 17 novembre 2023, le conseil d’administration d’OpenAI avait annoncé le départ de Sam Altman de la direction générale. Mira Murati avait alors été nommée directrice générale par intérim. Quelques jours plus tard, à la suite d’une mobilisation interne et de négociations intenses, Sam Altman avait été réintégré à son poste et le conseil avait été largement renouvelé.
Cette séquence a mis en lumière une caractéristique peu commune d’OpenAI : son entité à but non lucratif détient le pouvoir de contrôle sur la structure commerciale. En théorie, cette architecture vise à empêcher que la recherche de rendement financier ne prenne entièrement le dessus sur la mission déclarée de l’organisation.
Dans les faits, cet équilibre est difficile à maintenir. L’entraînement et l’exploitation des grands modèles d’IA nécessitent des investissements considérables en calcul, en données, en personnel spécialisé et en infrastructures. OpenAI doit donc disposer de ressources importantes pour rester compétitive, tout en gardant un dispositif de gouvernance capable d’arbitrer au nom de l’intérêt général.
Pourquoi le projet de restructuration est-il sensible ?
OpenAI n’est déjà plus une organisation non lucrative au sens strict de son fonctionnement économique. En 2019, elle a créé OpenAI LP, une entité commerciale à profits plafonnés, afin d’attirer des capitaux et de rémunérer salariés et investisseurs. L’organisation à but non lucratif est toutefois restée au sommet de la structure et conserve le contrôle.
Le 25 septembre 2024, des informations de presse ont évoqué un projet de transformation de l’activité principale en société à but lucratif, sous la forme d’une société d’intérêt public. Selon ces informations, l’entité non lucrative conserverait une participation dans la nouvelle structure. À cette date, il s’agit d’un projet rapporté et non d’une restructuration officiellement finalisée par OpenAI.
L’enjeu dépasse une question juridique. Une société commerciale classique répond en priorité à ses actionnaires, tandis qu’une organisation à but non lucratif peut faire primer sa mission. Une société d’intérêt public cherche, elle, à inscrire un objectif public dans sa gouvernance, tout en restant une entreprise à but lucratif. L’efficacité réelle d’un tel mécanisme dépendrait de ses statuts, de son conseil d’administration et de sa capacité à résister aux pressions économiques.
La gouvernance d’OpenAI : structure actuelle et projet évoqué
Structure en septembre 2024
- L’organisation à but non lucratif OpenAI contrôle l’ensemble du groupe.
- La filiale OpenAI LP, créée en 2019, permet une activité commerciale et des profits plafonnés.
- La mission déclarée de l’organisation reste au centre du dispositif de contrôle.
- Le conseil d’administration de l’entité non lucrative a joué un rôle décisif lors de la crise de novembre 2023.
Projet rapporté par la presse
- L’activité principale pourrait devenir une société à but lucratif d’intérêt public.
- L’organisation à but non lucratif conserverait une participation dans la nouvelle structure.
- L’objectif serait de faciliter le financement et l’évolution commerciale de l’entreprise.
- Les modalités précises de contrôle de la mission et du conseil restaient inconnues le 27 septembre 2024.
Quel impact sur ChatGPT et les futurs modèles ?
Les changements de direction ne signifient pas que le développement de ChatGPT s’interrompt. OpenAI dispose d’équipes nombreuses, de processus de recherche établis et de produits déjà déployés auprès du grand public comme des entreprises. Il serait hasardeux d’attribuer à un seul dirigeant l’ensemble de l’avancée technique d’un modèle de langage.
Il faut aussi clarifier les noms de produits. Il n’existe pas de modèle officiellement appelé « ChatGPT-4 ». ChatGPT est le service conversationnel, qui peut donner accès à différents modèles selon l’offre et les fonctionnalités disponibles. GPT-4 a été présenté en mars 2023. En mai 2024, OpenAI a lancé GPT-4o, un modèle conçu pour gérer plus naturellement texte, image et voix. Puis, le 12 septembre 2024, l’entreprise a présenté un aperçu de la série o1, orientée vers des tâches demandant davantage de raisonnement.
Cette cadence impose une continuité à la fois technique et managériale. Les responsables doivent décider quels modèles publier, sous quelles limites, avec quels outils de sécurité et à quel prix. Ils doivent également faire face à une concurrence forte, notamment de la part d’autres laboratoires et grandes plateformes technologiques qui développent leurs propres assistants et modèles.
L’intégration de l’IA dans des suites bureautiques est souvent évoquée à propos de ChatGPT. Il convient là encore de distinguer les produits : Microsoft propose son propre assistant Copilot dans ses logiciels, tandis qu’OpenAI développe ChatGPT, son API et ses offres destinées aux entreprises. Leur partenariat technologique est majeur, mais ces services ne se confondent pas.
La sécurité de l’IA reste un test de crédibilité
L’identité d’OpenAI s’est construite sur une promesse : faire avancer l’IA tout en cherchant à en maîtriser les risques. Cette promesse est devenue plus difficile à tenir à mesure que ChatGPT a gagné des centaines de millions d’utilisateurs potentiels et que les modèles ont été intégrés à des usages professionnels, éducatifs et créatifs.
Le départ d’Ilya Sutskever, puis celui de Jan Leike, qui codirigeait avec lui l’équipe dite de superalignement, a déjà nourri le débat sur la place accordée à la sécurité au sein de l’entreprise. Leike avait publiquement exprimé des inquiétudes sur les priorités internes après son départ en mai. OpenAI a, de son côté, affirmé que la sûreté restait au cœur de ses travaux.
La question ne se résume pas à l’existence d’une équipe spécialisée. La sécurité intervient dans les décisions de lancement, les évaluations avant publication, les restrictions d’usage, la lutte contre les détournements et la transparence sur les limites des systèmes. Le renouvellement des responsables devra donc s’accompagner de signaux concrets sur les moyens et l’autorité consacrés à ces sujets.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
À la fin septembre 2024, OpenAI se trouve à un moment charnière, mais plusieurs éléments restent ouverts. Le premier est la composition durable de son équipe de direction, en particulier dans la recherche et la sécurité. Le deuxième est l’évolution de sa structure juridique : toute modification du pouvoir de l’organisation à but non lucratif sera examinée de près, compte tenu de la crise de 2023.
Il faudra également suivre la manière dont l’entreprise finance ses infrastructures et poursuit le déploiement de ses modèles. Les informations de presse font état de discussions de financement susceptibles de valoriser OpenAI à 150 milliards de dollars, ce qui souligne l’ampleur des attentes économiques placées dans ses produits. Une telle valorisation accentuerait mécaniquement la tension entre la nécessité de générer des revenus et le maintien d’une mission tournée vers l’intérêt général.
Enfin, le véritable critère sera opérationnel : OpenAI parviendra-t-elle à publier des outils utiles et compétitifs, sans affaiblir les garanties de sécurité ni rendre opaque sa gouvernance ? Le départ de Mira Murati ne répond pas à cette question. Il rappelle toutefois que, derrière l’interface très simple de ChatGPT, se joue une bataille complexe sur la façon de diriger les entreprises qui construisent l’IA de demain.
Questions fréquentes
Pourquoi Mira Murati quitte-t-elle OpenAI ?
Le 25 septembre 2024, Mira Murati a annoncé son intention de quitter OpenAI après six ans et demi au sein de l’entreprise. Elle a expliqué vouloir prendre du temps pour explorer ses propres projets. Cette annonce intervient dans une période de recomposition du leadership, mais elle n’a pas détaillé de désaccord précis avec la stratégie d’OpenAI.
Ilya Sutskever travaille-t-il encore chez OpenAI ?
Non. Ilya Sutskever, cofondateur et ancien scientifique en chef d’OpenAI, a annoncé son départ le 14 mai 2024. Il reste une figure majeure de l’histoire scientifique du laboratoire, mais il ne fait plus partie de son équipe dirigeante à la date du 27 septembre 2024.
OpenAI est-elle une entreprise à but non lucratif ou à but lucratif ?
La structure est hybride. OpenAI a été fondée comme organisation à but non lucratif en 2015, puis a créé en 2019 une filiale commerciale à profits plafonnés. L’organisation non lucrative conserve le contrôle. En septembre 2024, la presse rapporte un projet de restructuration vers une société à but lucratif d’intérêt public, non finalisé à cette date.
Le départ des dirigeants va-t-il ralentir ChatGPT ?
Aucun élément ne permet d’affirmer que les départs annoncés vont ralentir ChatGPT. Le développement des modèles repose sur de nombreuses équipes et sur une infrastructure déjà en place. En revanche, le renouvellement des responsables de la recherche et de la technologie rend plus importante la capacité d’OpenAI à préserver ses priorités, ses talents et ses processus de sécurité.
Quelle est la différence entre ChatGPT, GPT-4 et GPT-4o ?
ChatGPT est l’assistant conversationnel proposé par OpenAI. GPT-4 est un modèle de langage présenté en mars 2023, qui peut alimenter certaines versions de ce service. GPT-4o, lancé en mai 2024, est une version conçue pour traiter plus directement plusieurs modalités, dont le texte, l’image et la voix. « ChatGPT-4 » n’est pas un nom officiel de modèle.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- OpenAI, mise à jour sur l’équipe dirigeante, 25 septembre 2024openai.com/index/leadership-team-update
- OpenAI, charte et mission de l’organisationopenai.com/charter
- OpenAI, présentation de la série o1, 12 septembre 2024openai.com/index/introducing-openai-o1-preview
- Reuters, informations sur le projet de restructuration d’OpenAI, 25 septembre 2024www.reuters.com/technology/openai-plans-restructure-core-business-into-for-profit-benefit-corporation-information-reports-2024-09-25
- OpenAI, annonce de la transition de direction de novembre 2023openai.com/index/openai-announces-leadership-transition



