Robotique et matériel

IA et nucléaire : pourquoi Microsoft et Google sécurisent leur électricité

L’essor de l’IA transforme l’électricité en ressource stratégique pour les géants du numérique. En septembre et octobre 2024, Microsoft et Google ont annoncé des accords nucléaires distincts pour sécuriser une production abondante, pilotable et bas-carbone. Ces contrats ne règlent toutefois ni les délais industriels ni les débats sur la sûreté et les déchets.

Centre de données relié par le réseau électrique à une centrale nucléaire en activité.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne se résume pas à des logiciels conversationnels ou à des images générées en quelques secondes. Derrière chaque requête se trouvent des milliers de serveurs, de processeurs spécialisés, de systèmes de refroidissement et de réseaux qui doivent être alimentés en continu. Pour les grandes entreprises technologiques, l’accès à une électricité suffisante, prévisible et peu émettrice de carbone devient donc une condition de croissance aussi importante que l’accès aux puces ou aux talents.

Cette réalité explique le rapprochement spectaculaire entre le numérique et le nucléaire observé à l’automne 2024. Microsoft, le 20 septembre 2024, puis Google, le 14 octobre 2024, ont dévoilé deux accords différents par leur nature, mais guidés par une même logique : sécuriser sur le long terme une production électrique compatible avec l’expansion des centres de données et les objectifs climatiques qu’ils affichent.

Pourquoi l’IA change l’équation électrique des centres de données

Un centre de données classique consomme déjà de l’électricité pour faire fonctionner ses serveurs, stocker des informations, maintenir les connexions réseau et évacuer la chaleur produite. L’IA ajoute une pression particulière à cet ensemble. L’entraînement des grands modèles mobilise simultanément de très nombreux accélérateurs de calcul. Leur utilisation au quotidien, appelée inférence, impose ensuite de répondre à grande échelle aux demandes des utilisateurs.

L’enjeu ne tient pas seulement au volume annuel d’électricité consommé. Il tient aussi à la disponibilité de cette électricité. Un service de cloud, de recherche ou d’IA générative est attendu à toute heure. Les exploitants doivent donc disposer de capacités électriques fiables, y compris lorsque la demande sur le réseau est élevée.

Les énergies renouvelables, en particulier le solaire et l’éolien, jouent un rôle essentiel dans la décarbonation du système électrique. Mais leur production varie avec l’ensoleillement et le vent. Elles doivent être associées à des réseaux robustes, à des interconnexions, au stockage ou à d’autres moyens de production pour satisfaire une demande constante. C’est là que le nucléaire attire les entreprises technologiques : une centrale peut fournir une puissance importante de manière pilotable, hors périodes programmées de maintenance et de rechargement du combustible.

Le terme de production « bas-carbone » est central. Sur l’ensemble de son cycle de vie, le nucléaire émet nettement moins de gaz à effet de serre que les combustibles fossiles. Pour des groupes qui ont pris des engagements climatiques, il permet de réduire la dépendance au gaz ou au charbon sans renoncer à une alimentation électrique continue.

Microsoft et Google ont choisi deux voies nucléaires distinctes

Les annonces de septembre et octobre 2024 ne décrivent pas le même projet. Microsoft s’appuie sur le redémarrage d’une installation existante aux États-Unis. Google signe un accord portant sur le futur déploiement de petits réacteurs modulaires, une technologie encore en phase de développement industriel.

Date de l’annonceEntreprisePartenaire et projetCapacité ou durée annoncéeCalendrier envisagé
20 septembre 2024MicrosoftConstellation, redémarrage de l’unité 1 de Three Mile Island, rebaptisée Crane Clean Energy Center835 MW et contrat d’achat d’électricité de 20 ansRedémarrage visé en 2028, sous réserve des autorisations nécessaires
14 octobre 2024GoogleKairos Power, déploiement de petits réacteurs modulairesJusqu’à 500 MWPremier déploiement avant 2030, capacités supplémentaires jusqu’en 2035

Dans le cas de Microsoft, il est important de distinguer les rôles. Microsoft ne rachète pas et ne redémarre pas lui-même la centrale. Constellation, propriétaire de l’installation, prévoit de remettre en service l’unité 1 de Three Mile Island, en Pennsylvanie. Microsoft a conclu un contrat d’achat d’électricité de vingt ans qui doit soutenir économiquement ce redémarrage et fournir de l’énergie à ses activités de centres de données.

L’unité 1 avait cessé son activité en 2019 pour des raisons économiques. Elle est distincte de l’unité 2, connue pour l’accident nucléaire de 1979 et définitivement arrêtée. Le projet annoncé en septembre 2024 reste conditionné à des travaux, à l’obtention d’autorisations réglementaires et à la capacité de Constellation à recruter et former les équipes nécessaires. Parler d’une centrale déjà « réactivée » serait donc inexact à cette date : il s’agit d’un redémarrage projeté pour 2028.

Google, de son côté, a conclu avec Kairos Power un accord d’achat d’électricité issu de futurs petits réacteurs modulaires, souvent désignés par l’acronyme anglais SMR, pour Small Modular Reactor. L’accord prévoit jusqu’à 500 MW de capacité. Google présente cette annonce comme son premier accord d’entreprise visant l’achat d’énergie nucléaire provenant de plusieurs petits réacteurs modulaires.

Le groupe ne construit pas seul ces réacteurs et ne promet pas une alimentation instantanée de ses centres de données. Le premier déploiement est envisagé avant 2030, les suivants devant intervenir jusqu’en 2035. Le contrat donne à Kairos Power une visibilité commerciale précieuse pour développer sa technologie, tout en donnant à Google une perspective d’approvisionnement à long terme.

Nucléaire pour l’IA : ce que les accords apportent, et ce qu’ils ne règlent pas

Ce qu’ils apportent

  • Une production pilotable, utile aux infrastructures numériques exploitées en continu.
  • Des contrats de long terme qui améliorent la visibilité sur l’approvisionnement électrique.
  • Une source d’électricité bas-carbone complémentaire du solaire et de l’éolien.
  • Un débouché commercial pour relancer une centrale existante ou développer des SMR.

Ce qu’ils ne règlent pas

  • Aucune nouvelle capacité immédiate : les échéances annoncées vont de 2028 à 2035.
  • Les procédures d’autorisation, les travaux et les risques de retard industriel.
  • Les questions de sûreté, de déchets radioactifs et d’acceptation locale.
  • Les besoins de raccordement, de réseau et d’électricité pour les autres consommateurs.

Ce que le nucléaire apporte réellement aux entreprises de la tech

Pour un opérateur de centres de données, un contrat nucléaire répond à trois attentes principales : la continuité, la visibilité et la décarbonation. Une centrale ne dépend ni du vent ni de la météo pour produire. Elle peut donc compléter des contrats éoliens et solaires, dont la production est variable mais indispensables à la transition énergétique.

Cette complémentarité est plus juste que l’idée d’un simple remplacement des renouvelables par le nucléaire. Les entreprises cherchent à rapprocher, heure après heure, leur consommation électrique d’une production décarbonée. Cette ambition, parfois appelée électricité propre disponible 24 heures sur 24, est plus exigeante que le seul achat annuel de certificats ou de volumes d’énergie renouvelable.

Un contrat d’achat d’électricité de longue durée peut aussi protéger une entreprise contre une partie de l’incertitude des prix de l’énergie. Cela ne veut pas dire que le nucléaire est automatiquement l’option la moins chère. Les conditions financières des accords de Microsoft et Google n’ont pas été rendues publiques, et les projets nucléaires restent exposés aux coûts de construction, de remise à niveau, de financement et de réglementation. L’intérêt stratégique porte avant tout sur la sécurisation d’un volume d’électricité sur plusieurs décennies.

Il faut également se garder d’une vision trop littérale de l’alimentation d’un centre de données. Dans un réseau électrique, les électrons produits par une centrale ne suivent pas un câble réservé à une entreprise précise jusqu’à ses serveurs. Un contrat permet de financer et d’attribuer une production donnée, tandis que l’électricité physique circule sur un réseau partagé. Son intérêt climatique dépend donc aussi du mix électrique local et de la manière dont la production nucléaire remplace ou évite des moyens plus carbonés.

Les petits réacteurs modulaires peuvent-ils répondre assez vite ?

Les SMR suscitent un intérêt croissant parce qu’ils promettent des unités plus petites qu’une centrale conventionnelle, potentiellement reproductibles et plus faciles à intégrer progressivement au réseau. Sur le papier, cette modularité convient aux besoins de grandes entreprises qui construisent de nouveaux centres de données par étapes plutôt qu’en une seule fois.

Mais la promesse industrielle ne doit pas être confondue avec une capacité déjà disponible. En octobre 2024, les petits réacteurs modulaires ne constituent pas encore une solution déployée à grande échelle aux États-Unis. Ils doivent démontrer leur technologie, franchir les étapes d’autorisation, constituer une chaîne d’approvisionnement et prouver qu’ils peuvent être construits dans les délais et les budgets annoncés.

L’accord Google-Kairos est donc significatif moins par les mégawatts qu’il fournira immédiatement que par le signal qu’il envoie au secteur. Un acheteur de la taille de Google accepte de s’engager sur une production future. Pour les concepteurs de réacteurs, cette demande contractuelle peut faciliter la levée de fonds et le passage de prototypes à une fabrication en série. Elle ne supprime pas les risques d’exécution.

L’IA peut aussi aider l’industrie nucléaire, sous contrôle humain

Le rapprochement entre l’IA et le nucléaire ne se limite pas à l’électricité nécessaire aux serveurs. Les outils d’analyse de données peuvent aider les exploitants à surveiller des équipements, à détecter des anomalies, à anticiper certains besoins de maintenance ou à mieux prévoir l’équilibre d’un réseau électrique.

Ces usages ne transforment pas un réacteur en système autonome. L’exploitation nucléaire est soumise à des règles de sûreté strictes, à des procédures de validation et à la supervision d’opérateurs qualifiés. Dans ce domaine, un algorithme peut assister la décision ou accélérer l’analyse de données, mais il ne peut pas remplacer les exigences de contrôle, de traçabilité et de responsabilité humaine.

Pour les groupes technologiques, cette double relation est séduisante : l’énergie nucléaire peut soutenir l’essor de leurs infrastructures d’IA, tandis que leurs compétences en calcul et en données peuvent contribuer à moderniser certains outils du secteur énergétique. Les gains éventuels dépendront toutefois de la qualité des données, des validations réglementaires et de l’intégration concrète de ces systèmes dans les procédures industrielles.

Quels sont les freins et les controverses du nucléaire pour l’IA ?

Le nucléaire offre une production bas-carbone et pilotable, mais il n’efface pas les questions qui accompagnent cette énergie depuis des décennies. La sûreté des installations, la gestion des déchets radioactifs, les coûts de démantèlement, les besoins en eau de refroidissement et l’acceptation locale restent des sujets majeurs.

Three Mile Island illustre particulièrement l’enjeu de perception. Même si le projet de Microsoft concerne l’unité 1 et non l’unité 2 touchée par l’accident de 1979, le nom du site porte une forte charge symbolique aux États-Unis. Constellation devra convaincre les régulateurs, les élus locaux et le public que les conditions d’un redémarrage sont réunies.

Le calendrier constitue un autre obstacle. Un accord signé en 2024 ne crée pas instantanément de nouvelles capacités électriques. Le redémarrage prévu pour 2028 reste plusieurs années après l’annonce, tandis que le premier déploiement de Kairos Power est attendu avant 2030. Or les besoins des centres de données peuvent évoluer plus vite que les projets énergétiques. Entre-temps, les entreprises devront combiner efficacité énergétique, contrats renouvelables, raccordements au réseau et autres sources de production disponibles.

Enfin, l’arrivée de grandes entreprises privées dans le financement de l’électricité soulève une question d’équité. Les réseaux et les capacités de production sont des infrastructures collectives. Les régulateurs devront veiller à ce que la recherche de puissance par les centres de données ne se traduise pas par des coûts excessifs ou une moindre disponibilité pour les autres consommateurs.

Ce qu’il faut surveiller

Les annonces de Microsoft et Google marquent un changement de statut pour l’énergie. Longtemps considérée comme une fonction technique parmi d’autres, elle devient une variable stratégique de l’IA au même titre que les puces de calcul et les centres de données. Mais le succès de cette stratégie ne se mesurera pas aux seuls montants annoncés ou aux ambitions affichées.

Il faudra suivre d’abord les autorisations et les travaux nécessaires au retour de l’unité 1 de Three Mile Island en 2028. Pour Google et Kairos Power, les étapes décisives seront la démonstration de la technologie, la construction effective des premiers réacteurs et le respect du calendrier vers 2030, puis 2035.

L’enjeu plus large sera la capacité du nucléaire, des renouvelables, du stockage et des réseaux électriques à progresser ensemble. L’IA accroît l’appétit énergétique du numérique, mais elle peut également encourager les entreprises à financer des moyens de production moins carbonés. La crédibilité de cette promesse dépendra de résultats concrets : des mégawatts réellement disponibles, une sûreté démontrée, des coûts maîtrisés et une contribution mesurable à la baisse des émissions.

Questions fréquentes

Pourquoi les centres de données d’IA ont-ils autant besoin d’électricité ?

Les modèles d’IA sont exécutés sur de grandes quantités de serveurs et de processeurs spécialisés, auxquels s’ajoutent le stockage, les réseaux et le refroidissement. L’entraînement des grands modèles peut concentrer beaucoup de calcul sur une période donnée, tandis que leur utilisation par les internautes exige une disponibilité continue. L’enjeu porte donc sur le volume d’électricité, mais aussi sur sa fiabilité.

Microsoft a-t-il rouvert la centrale de Three Mile Island ?

Non, pas en octobre 2024. Microsoft a signé avec Constellation un contrat d’achat d’électricité de vingt ans, associé au projet de redémarrage de l’unité 1 du site. Constellation prévoit de rebaptiser cette installation Crane Clean Energy Center et vise une remise en service en 2028. Le projet doit encore passer les étapes réglementaires et techniques nécessaires.

Quel est l’accord entre Google et Kairos Power ?

Google a annoncé le 14 octobre 2024 un accord avec Kairos Power pour acheter l’électricité de futurs petits réacteurs modulaires, jusqu’à 500 MW au total. Le premier déploiement est prévu avant 2030 et des capacités supplémentaires sont attendues jusqu’en 2035. Google ne devient pas exploitant de centrale : il s’engage comme acheteur de la production électrique.

Les petits réacteurs modulaires sont-ils déjà opérationnels à grande échelle ?

Non. En octobre 2024, les SMR restent une technologie prometteuse, mais pas encore déployée à grande échelle aux États-Unis. Leur intérêt théorique repose sur des unités plus petites et reproductibles. Dans la pratique, les projets doivent encore franchir des étapes de démonstration, d’autorisation, de construction et de montée en puissance industrielle avant de fournir l’électricité annoncée.

Le nucléaire est-il plus écologique que les énergies fossiles pour alimenter l’IA ?

Le nucléaire est une source d’électricité bas-carbone sur l’ensemble de son cycle de vie, ce qui en fait une alternative aux centrales au charbon ou au gaz pour alimenter des infrastructures numériques. Il ne résout pas pour autant tous les enjeux environnementaux : la gestion des déchets, l’usage de l’eau, la sûreté, le démantèlement et l’intégration au réseau doivent également être pris en compte.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Constellation, annonce du redémarrage de Three Mile Island et de l’accord avec Microsoft, 20 septembre 2024www.constellationenergy.com
  2. Google, rubrique officielle consacrée aux centres de données et à l’énergie propreblog.google
  3. Kairos Power, actualités et annonces officielleskairospower.com
  4. Nuclear Regulatory Commission, informations sur le site de Three Mile Islandwww.nrc.gov
  5. Agence internationale de l’énergie, dossier sur l’énergie nucléairewww.iea.org/energy-system/electricity/nuclear-power