Rapport Draghi : comment l’Europe veut combler son retard dans la technologie
Publié en septembre 2024, le rapport de Mario Draghi dresse un constat sévère sur la compétitivité européenne. Il propose de mobiliser massivement capitaux publics et privés, y compris par une dette commune, pour accélérer l’innovation, la transition énergétique et la souveraineté technologique de l’Union.

Le rapport remis par Mario Draghi à la Commission européenne le 9 septembre 2024 ne se limite pas à une nouvelle feuille de route économique. L’ancien président de la Banque centrale européenne y décrit un risque plus profond : celui d’une Europe qui invente, forme et réglemente, mais peine à transformer ses idées en entreprises capables de grandir à l’échelle mondiale. Pour les secteurs du numérique et de l’intelligence artificielle, le diagnostic est particulièrement direct.
L’enjeu n’est pas de reproduire mécaniquement le modèle américain ou chinois. Le rapport appelle plutôt l’Union européenne à faire mieux fonctionner son marché unique, à concentrer ses moyens sur des priorités communes et à assumer des investissements de très grande ampleur. Cette ambition suppose toutefois des choix politiques sensibles, notamment sur le financement commun et les règles de décision entre États membres.
Ce que dit réellement le rapport Draghi
Commandé par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, ce document indépendant porte le titre The future of European competitiveness. Il examine l’économie européenne dans son ensemble : industrie, énergie, défense, compétences, marché des capitaux, recherche, télécommunications et technologies numériques.
Mario Draghi ne présente donc pas un plan exclusivement consacré à l’intelligence artificielle. Mais l’IA, les semi-conducteurs, le cloud, les supercalculateurs, les réseaux de télécommunications et les données occupent une place centrale dans son analyse. Ces infrastructures déterminent la capacité des entreprises à développer puis déployer des services numériques à grande échelle.
Le constat de départ est celui d’un décrochage de productivité et d’innovation vis-à-vis des États-Unis. L’Europe reste une grande puissance économique, scientifique et industrielle. Elle dispose d’universités de premier plan, de groupes solides dans l’automobile, l’aéronautique, l’énergie ou la santé, et d’un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs. Mais elle souffre de marchés financiers moins intégrés, de réglementations nationales encore fragmentées et d’une difficulté à faire émerger des entreprises technologiques géantes.
| Indicateur cité ou mis en avant par le rapport | Situation européenne | Point de comparaison |
|---|---|---|
| Investissements supplémentaires jugés nécessaires | 750 à 800 milliards d’euros par an | Environ 4,4 à 4,7 % du PIB de l’UE |
| Dépenses de recherche et développement | Environ 2,2 % du PIB | Environ 3,5 % du PIB aux États-Unis |
| Entreprises européennes parmi les 50 plus grandes entreprises technologiques mondiales | 4 entreprises | 27 entreprises sont américaines |
| Prix de l’électricité pour les entreprises | Plus élevés qu’aux États-Unis | Environ 2 à 3 fois le niveau américain selon le rapport |
Le chiffre de 750 à 800 milliards d’euros est celui qui a le plus marqué les débats. Il ne correspond ni à un budget déjà voté ni à un chèque immédiatement disponible. C’est l’estimation du supplément annuel d’investissements publics et privés que l’Europe devrait mobiliser pour atteindre ses objectifs de compétitivité, de transition énergétique, de sécurité et de défense.
Pourquoi l’intelligence artificielle est au cœur du problème européen
L’intelligence artificielle ne se résume pas aux assistants conversationnels. Développer et utiliser des modèles avancés nécessite des puces performantes, des centres de données, des capacités de calcul, de grandes quantités de données, des logiciels spécialisés et des ingénieurs qualifiés. Ces éléments forment une chaîne de valeur dans laquelle l’Europe dépend largement d’acteurs étrangers.
Le rapport souligne surtout le problème du passage à l’échelle. Une jeune pousse européenne peut naître d’un laboratoire de recherche reconnu, mais rencontrer davantage d’obstacles lorsqu’elle cherche à lever des montants importants, à accéder à un marché continental homogène ou à déployer une solution dans plusieurs pays. Les règles fiscales, administratives et sectorielles restent en partie nationales, malgré l’existence du marché unique.
Cette fragmentation compte aussi pour les acheteurs. Une entreprise qui fournit une solution d’IA à des hôpitaux, à des administrations ou à des industriels doit souvent composer avec des procédures d’achat et des exigences différentes selon les pays. Pour Mario Draghi, l’Union doit mieux utiliser la taille de son marché afin de créer une demande européenne capable de soutenir ses propres entreprises innovantes.
L’Europe possède néanmoins des atouts qui ne doivent pas être sous-estimés. Elle accueille des chercheurs de haut niveau, des entreprises spécialisées dans des secteurs industriels complexes et des infrastructures publiques de calcul. Elle s’est également dotée d’un cadre réglementaire pour l’IA, l’AI Act. La question posée par le rapport est de savoir comment convertir ces actifs en croissance, en emplois qualifiés et en capacités technologiques durables, sans que les entreprises les plus prometteuses ne soient contraintes de chercher ailleurs leurs capitaux ou leurs marchés.
Les trois priorités proposées par Mario Draghi
Le rapport organise sa stratégie autour de trois grands domaines d’action. Ils sont liés : une économie numérique innovante a besoin d’énergie abordable, tandis que sa résilience dépend de chaînes d’approvisionnement moins vulnérables.
Combler le fossé de l’innovation
La première priorité consiste à réduire l’écart dans les technologies avancées. Le rapport vise notamment les infrastructures numériques, l’IA, le calcul haute performance, les réseaux, les biotechnologies, les technologies propres et les semi-conducteurs.
Pour y parvenir, Mario Draghi appelle à mieux financer la recherche, mais aussi à améliorer sa valorisation économique. L’objectif est de faciliter le transfert des découvertes vers les entreprises, de rendre le capital-risque plus accessible et de permettre aux sociétés innovantes de grandir en Europe. Le rapport insiste également sur les compétences : sans ingénieurs, chercheurs, techniciens et entrepreneurs, l’investissement matériel ne suffira pas.
Associer décarbonation et compétitivité
La deuxième priorité part d’un constat simple : la transition climatique ne sera durable politiquement et économiquement que si elle renforce aussi la compétitivité industrielle européenne. Or les prix de l’énergie constituent un handicap important pour de nombreux secteurs.
Ce point concerne directement le numérique. Les centres de données, indispensables à l’entraînement et à l’usage de certains modèles d’IA, consomment beaucoup d’électricité. L’accès à une énergie abondante, fiable et compétitive devient donc une condition de l’autonomie technologique, au même titre que l’accès aux puces ou au financement.
Réduire les dépendances et renforcer la sécurité
La troisième priorité vise la sécurité économique. L’Union dépend d’autres régions du monde pour des matières premières critiques, certaines technologies, des composants électroniques ou des équipements stratégiques. Le rapport ne préconise pas l’isolement commercial de l’Europe. Il demande plutôt de mieux identifier les dépendances excessives, de diversifier les fournisseurs et de coordonner davantage les politiques industrielles entre États membres.
Dans le domaine de l’IA, cette logique peut concerner les puces de calcul, les services de cloud ou les équipements de télécommunications. La souveraineté technologique ne signifie pas produire chaque composant sur le sol européen. Elle consiste à éviter qu’une dépendance unique puisse paralyser des secteurs essentiels.
Un financement commun pour des projets à l’échelle européenne
Pour financer cette stratégie, Mario Draghi estime que les seules ressources nationales ne suffiront pas. Les dépenses nécessaires sont considérables et les bénéfices de certains projets dépassent largement les frontières d’un pays : interconnexions électriques, réseaux numériques, infrastructures de calcul, recherche de pointe ou défense.
Le rapport relance ainsi le débat sur les instruments européens de financement commun. L’Union a déjà expérimenté l’emprunt collectif avec le plan de relance adopté pendant la crise sanitaire. Mario Draghi propose d’aller plus loin pour financer des biens publics européens et des investissements communs, tout en mobilisant davantage de capitaux privés.
Cette proposition est politiquement délicate. Les États membres ne partagent pas tous la même vision de la dette commune, de la solidarité budgétaire ou du niveau de contrôle européen sur les dépenses. Certains y voient le seul moyen de financer des projets suffisamment ambitieux face aux États-Unis et à la Chine. D’autres redoutent une mutualisation durable des dettes nationales.
Le document met aussi l’accent sur l’intégration des marchés de capitaux. L’Europe dispose d’une épargne importante, mais celle-ci ne se transforme pas assez facilement en financement de long terme pour les entreprises innovantes. Un marché des capitaux plus unifié pourrait offrir aux jeunes pousses technologiques d’autres options que la vente précoce à un grand groupe ou le départ vers les marchés américains.
Les forces américaines et les freins européens identifiés par le rapport
Avantages des États-Unis
- Un vaste marché intérieur plus intégré pour déployer rapidement un produit numérique.
- Un capital-risque profond, capable de financer des entreprises pendant leur phase de très forte croissance.
- 27 entreprises américaines figurent parmi les 50 plus grandes entreprises technologiques mondiales.
- Des dépenses de recherche et développement proches de 3,5 % du PIB selon les données citées par le rapport.
Défis pour l’Union européenne
- Des marchés des capitaux et des règles encore fragmentés entre les États membres.
- Seulement 4 entreprises européennes parmi les 50 plus grandes entreprises technologiques mondiales.
- Des dépenses de recherche et développement autour de 2,2 % du PIB.
- Des prix de l’énergie plus élevés qui pèsent sur l’industrie et les infrastructures numériques.
Europe et États-Unis : un écart qui ne se réduit pas à la taille des entreprises
Comparer l’Europe aux États-Unis ne revient pas à opposer deux blocs homogènes. Les États-Unis disposent d’un marché intérieur plus intégré, d’un financement du capital-risque très profond et de grandes plateformes numériques déjà installées. L’Union européenne, elle, rassemble 27 États, plusieurs langues et des traditions économiques différentes. C’est une richesse, mais aussi une difficulté lorsqu’il faut décider vite et investir ensemble.
Le rapport insiste sur le fait que les entreprises technologiques américaines ont bénéficié d’un vaste marché domestique, de financements importants et de la possibilité de croître rapidement. L’Europe, de son côté, a davantage excellé dans la réglementation et dans des industries établies. Ce n’est pas un défaut en soi. Mais dans les domaines où les effets d’échelle sont déterminants, comme le cloud ou les grands modèles d’IA, la lenteur de l’intégration peut devenir un handicap concurrentiel.
La réponse proposée n’est pas de déréglementer sans limite. Mario Draghi appelle à simplifier et à harmoniser lorsque des règles multiples freinent inutilement les entreprises, tout en maintenant les objectifs européens en matière de concurrence, de protection des consommateurs et d’environnement. Pour les citoyens, le défi consiste à concilier deux attentes légitimes : pouvoir bénéficier d’innovations utiles et préserver des garanties solides.
Quels effets concrets pour les entreprises et les citoyens ?
Si les recommandations étaient traduites en décisions, plusieurs catégories d’acteurs pourraient être concernées. Les chercheurs et les laboratoires auraient intérêt à des infrastructures de calcul et à des programmes de financement plus puissants. Les jeunes entreprises pourraient bénéficier d’un accès facilité au financement et à un marché plus unifié. Les industriels, eux, chercheraient des solutions d’IA pour optimiser la production, réduire les consommations ou accélérer la conception de produits.
Pour le grand public, les conséquences ne seraient pas nécessairement visibles sous la forme d’une application unique estampillée européenne. Elles pourraient prendre la forme de services numériques plus compétitifs, de progrès médicaux et industriels, de réseaux plus performants ou d’emplois dans de nouveaux secteurs. À l’inverse, l’échec à investir pourrait maintenir une dépendance forte envers des technologies conçues et contrôlées hors d’Europe.
Il faut toutefois éviter une lecture trop mécanique. Dépenser davantage ne garantit pas l’émergence de champions technologiques. Les fonds doivent être dirigés vers des projets pertinents, évalués et capables d’être mis en œuvre. La formation, la concurrence, les procédures d’achat public, les règles de marché et la rapidité administrative comptent autant que les montants annoncés.
Ce qu’il faut surveiller après le rapport
À la date du 16 octobre 2024, le rapport Draghi a placé la compétitivité au centre du débat européen. Son influence se mesurera désormais aux décisions concrètes. Le premier point à surveiller sera la capacité des institutions européennes à transformer ce diagnostic en priorités budgétaires et réglementaires, notamment lors des discussions sur le prochain cadre financier pluriannuel.
Le deuxième sera la position des États membres sur un éventuel financement commun. Sans accord politique, les projets transfrontaliers risquent de rester dispersés ou sous-financés. La question du vote à la majorité qualifiée dans certains domaines, plutôt que l’unanimité, sera elle aussi déterminante pour éviter les blocages.
Enfin, l’Europe devra démontrer qu’elle peut lier ses ambitions technologiques à des résultats mesurables : plus de recherche transformée en entreprises, plus de financements pour les phases de croissance, des infrastructures numériques et énergétiques adaptées, et une réduction tangible de ses dépendances stratégiques. Le rapport Draghi fixe un cap ambitieux. La véritable épreuve sera la capacité de l’Union à agir collectivement à l’échelle que ce cap exige.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le rapport Draghi sur la compétitivité européenne ?
Le rapport Draghi est un document indépendant remis à la Commission européenne le 9 septembre 2024 par Mario Draghi. Il analyse les faiblesses de compétitivité de l’Union européenne et formule des recommandations sur l’innovation, l’énergie, la sécurité économique, les financements et la gouvernance. Il ne constitue pas une loi ni un programme de dépenses déjà adopté.
Combien le rapport Draghi veut-il investir dans l’économie européenne ?
Mario Draghi estime que l’Union européenne devrait mobiliser entre 750 et 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires chaque année. Ce montant inclut des financements publics et privés et représente environ 4,4 à 4,7 % du PIB de l’UE. Il s’agit d’une estimation des besoins, pas d’une enveloppe budgétaire immédiatement disponible.
Pourquoi le rapport Draghi concerne-t-il l’intelligence artificielle ?
L’IA dépend de capacités de calcul, de puces, de données, de réseaux, d’énergie et de talents. Le rapport considère ces éléments comme des infrastructures stratégiques pour l’innovation européenne. Il cherche à aider l’Europe à mieux financer ses entreprises technologiques, à accélérer leur croissance et à réduire les dépendances dans des technologies critiques.
Le rapport Draghi propose-t-il une dette commune européenne ?
Le rapport plaide pour une capacité de financement européenne adaptée aux investissements communs et relance le débat sur l’émission régulière de dette commune pour des biens publics européens. Cette orientation reste controversée. Son adoption nécessiterait un accord politique entre les États membres, qui n’ont pas tous la même position sur la mutualisation financière.
Pourquoi l’Europe est-elle en retard face aux États-Unis dans la technologie ?
Selon le rapport, l’écart s’explique notamment par une moindre capacité à transformer la recherche en grandes entreprises, des marchés des capitaux moins intégrés et la fragmentation du marché européen. Il souligne que l’Europe ne compte que 4 entreprises parmi les 50 plus grandes entreprises technologiques mondiales, contre 27 aux États-Unis.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Commission européenne, page officielle consacrée au rapport Draghi sur la compétitivité de l’Union européennecommission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/draghi-report_en
- Commission européenne, communiqué de présentation du rapport de Mario Draghi, 9 septembre 2024ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_24_4502



