Cloud souverain : peut-on héberger un assistant comme ChatGPT en France ?
Héberger en France un assistant conversationnel comparable à ChatGPT est techniquement envisageable, mais ne consiste pas à installer le service d’OpenAI sur un serveur. Linagora veut en faire la démonstration avec Lucie, un modèle open source de 7 milliards de paramètres, en s’appuyant sur plusieurs clouds français.

Parler d’un « ChatGPT français » hébergé sur un cloud souverain peut prêter à confusion. Le besoin exprimé par les entreprises et les administrations est pourtant très concret : disposer d’un assistant d’IA en français, capable de traiter des documents ou des questions sensibles, sans abandonner la maîtrise des données à une infrastructure soumise à des règles étrangères. La réponse est oui pour un modèle comparable dans son usage, mais pas au sens littéral d’une copie de ChatGPT installée localement.
Au 12 janvier 2025, Linagora travaille précisément sur cette perspective avec Lucie, un modèle de langage open source de 7 milliards de paramètres. L’entreprise discute avec plusieurs fournisseurs, Exaion, Outscale, OVHcloud et Scaleway, afin d’évaluer les conditions d’un déploiement sur des infrastructures françaises dites souveraines. L’enjeu dépasse la prouesse informatique : il touche à la confidentialité, à la conformité réglementaire, aux coûts et, plus largement, à l’autonomie numérique européenne.
Héberger ChatGPT ou un modèle du même type : une différence essentielle
ChatGPT est le nom du service conversationnel d’OpenAI. Il s’appuie sur des modèles dont les paramètres, c’est-à-dire les très nombreux réglages appris pendant l’entraînement, ne sont pas distribués librement. Une organisation peut utiliser ce service à distance, notamment par une interface ou une API, mais elle ne peut pas télécharger les modèles d’OpenAI pour les installer sur ses propres serveurs.
Dans le débat public, l’expression « héberger ChatGPT » désigne donc souvent autre chose : héberger un grand modèle de langage offrant une expérience similaire, avec une conversation en langage naturel, la rédaction de textes, la synthèse de documents ou l’aide à la recherche d’information. C’est le rôle que Linagora entend donner à Lucie.
Le caractère open source est ici déterminant. Lorsqu’un modèle et les éléments nécessaires à son exploitation sont disponibles, une organisation peut choisir où il s’exécute, le connecter à ses outils et définir les règles de conservation de ses données. Cette liberté ne transforme toutefois pas un projet en solution clé en main. Il faut des processeurs graphiques puissants, des logiciels d’inférence efficaces, des mécanismes de sécurité et une capacité à encaisser les pointes de trafic.
Lucie, le test grandeur nature envisagé par Linagora
Avec 7 milliards de paramètres, Lucie appartient à une catégorie de modèles dont le déploiement est plus accessible que celui des modèles géants, sans pour autant être banal. Le nombre de paramètres donne un ordre de grandeur de la taille du réseau neuronal, mais il ne résume ni ses compétences, ni sa qualité en français, ni le nombre de personnes qu’il peut servir en même temps. Ces résultats dépendent aussi des données d’entraînement, des méthodes d’évaluation et de l’infrastructure utilisée.
Le directeur général de Linagora, Michel-Marie Maudet, doit présenter l’ambition du projet au Paris Open Source AI Summit, prévu le 22 janvier 2025. L’objectif est de démontrer qu’une alternative locale et open source à un assistant de type ChatGPT peut fonctionner sur des clouds français. « Aucun cloud français n’a encore réalisé une telle opération », affirme-t-il.
À cette date, le projet en est donc à une phase de discussions et de dimensionnement avec les fournisseurs. La question n’est pas seulement de démarrer Lucie sur quelques machines. Il s’agit d’évaluer combien de requêtes simultanées l’infrastructure peut gérer, quelles données doivent rester chez quel prestataire, et comment maintenir une réponse fluide lorsque les utilisateurs sont nombreux.
| Élément à évaluer | Pourquoi c’est décisif | Informations disponibles au 12 janvier 2025 |
|---|---|---|
| Modèle de langage | Il détermine les fonctions proposées et une partie des besoins de calcul. | Lucie est un modèle open source de 7 milliards de paramètres. |
| GPU | Ces accélérateurs réalisent les calculs nécessaires pour générer les réponses. | Scaleway indique avoir déployé 1 000 GPU Nvidia H100. |
| Trafic | Une conversation semble simple, mais des milliers de requêtes simultanées changent l’échelle du problème. | Scaleway affirme pouvoir gérer jusqu’à plusieurs centaines de milliers de requêtes par seconde. |
| Localisation et contrôle | Ils conditionnent la protection des données et les obligations contractuelles. | Linagora échange avec Exaion, Outscale, OVHcloud et Scaleway. |
| Sécurité | Elle concerne autant les accès et les traces techniques que les données elles-mêmes. | Outscale est identifié pour des ressources GPU présentées comme labellisées SecNumCloud. |
Pourquoi les GPU et le trafic font toute la différence
Une IA générative doit produire un texte mot après mot, ou plutôt fragment par fragment. Ce travail est effectué au moment où l’utilisateur attend sa réponse : c’est l’inférence. Contrairement à un site web classique qui renvoie une page déjà préparée, chaque échange mobilise des ressources de calcul pendant plusieurs secondes, parfois davantage pour un long document ou une réponse élaborée.
Les GPU, initialement conçus pour le rendu graphique, sont particulièrement adaptés à ces calculs massivement parallèles. Le Nvidia H100 cité par Scaleway est une puce conçue pour les charges d’IA. Mais disposer de GPU ne suffit pas : il faut également répartir intelligemment les demandes, éviter que les machines restent inactives, réserver de la capacité pour les pics et surveiller les délais de réponse.
Les grands fournisseurs mondiaux de cloud, souvent appelés hyperscalers, ont construit des infrastructures capables d’absorber des volumes très importants. Linagora ne conteste pas cet avantage d’échelle. Son choix d’acteurs français répond à une autre priorité : préserver la confidentialité des données et garder une maîtrise opérationnelle plus proche des utilisateurs concernés.
Scaleway affirme déjà être en mesure de gérer de fortes montées en charge. Son lead product manager AI, Frédéric Bardolle, évoque une capacité allant jusqu’à plusieurs centaines de milliers de requêtes par seconde. L’entreprise s’appuie notamment sur l’expérience acquise lors du lancement mondial de Moshi, un chat vocal. De son côté, OVHcloud met en avant AI Endpoints, un service destiné à l’exploitation de modèles d’IA générative avec un dimensionnement des GPU adapté aux besoins des clients.
Le multicloud, une réponse à la diversité des besoins
Linagora ne semble pas envisager de confier l’ensemble du service à un seul acteur. Pour Michel-Marie Maudet, « un cloud souverain unique ne pourra pas couvrir tous nos cas d’usage ». L’option étudiée est celle du multicloud, une architecture dans laquelle plusieurs fournisseurs se partagent les rôles.
Cette organisation peut permettre, par exemple, de diriger certaines requêtes vers l’infrastructure la mieux adaptée à un besoin de performance, tout en réservant d’autres traitements à un environnement répondant à des exigences de sécurité ou de localisation plus strictes. Elle apporte aussi de la redondance : si une capacité devient indisponible, un autre environnement peut, selon la conception retenue, prendre le relais.
Mais le multicloud ne doit pas devenir un raccourci vers la souveraineté. Chaque circulation entre deux infrastructures pose des questions : quelles données transitent, où sont conservées les sauvegardes, qui accède aux journaux d’activité, et comment les identités des utilisateurs sont-elles gérées ? Une architecture plus distribuée peut augmenter la résilience, mais aussi la complexité d’exploitation.
Outscale pourrait jouer un rôle dans ce schéma pour les cas nécessitant un haut niveau de protection. Son directeur de la stratégie, David Chassan, met en avant un portefeuille de 350 000 clients et la capacité de l’entreprise à bâtir des infrastructures dédiées. Pour un organisme traitant des données particulièrement sensibles, le fait de pouvoir isoler un environnement et de connaître précisément les garanties contractuelles est aussi important que la puissance de calcul disponible.
Service propriétaire ou modèle ouvert sur cloud souverain
Utiliser ChatGPT à distance
- Le modèle d’OpenAI n’est pas téléchargeable pour être installé sur ses propres serveurs.
- L’infrastructure, les mises à jour et le passage à l’échelle sont opérés par le fournisseur.
- L’organisation doit examiner précisément les conditions de traitement et de transfert de ses données.
- L’expérience utilisateur dépend d’un service externe déjà constitué.
Déployer un modèle comme Lucie
- Le modèle open source peut être exécuté sur l’infrastructure choisie par l’organisation.
- Le choix du cloud permet d’encadrer davantage la localisation et l’accès aux données.
- L’organisation doit assurer le dimensionnement, la supervision et la qualité du service.
- Les performances et la qualité linguistique doivent être validées sur les usages réels.
Un cloud souverain ne se résume pas à un datacenter en France
L’expression « cloud souverain » recouvre des réalités différentes. Elle peut renvoyer à la localisation physique des données, à la nationalité ou au contrôle du fournisseur, à l’absence d’exposition à certaines législations étrangères, ou encore à l’obtention de certifications de sécurité. Pour un acheteur, il est indispensable de préciser le niveau de souveraineté recherché avant de comparer les offres.
La conformité au Règlement général sur la protection des données, le RGPD, ne découle pas automatiquement du seul choix d’un serveur situé en France. Il faut aussi vérifier la finalité du traitement, la durée de conservation, les éventuels sous-traitants, les modalités d’accès aux données et les protections appliquées aux informations personnelles. Les requêtes envoyées à un assistant peuvent contenir des noms, des données commerciales, des extraits de contrats ou des documents internes.
La qualification SecNumCloud, délivrée par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, l’ANSSI, constitue un repère important pour les organisations ayant des exigences élevées. Elle porte néanmoins sur un périmètre précis. Une entreprise doit vérifier que le service qu’elle utilise, sa configuration et les ressources associées sont bien inclus dans le niveau de garantie recherché.
Comment une organisation peut-elle préparer un tel déploiement ?
Le projet de Linagora illustre une démarche qui intéresse aussi bien les entreprises que les administrations. Avant de choisir un modèle ou un fournisseur, il convient de distinguer les usages. Un assistant de rédaction généraliste n’a pas les mêmes contraintes qu’un outil qui analyse des dossiers de ressources humaines, des documents juridiques ou des données de santé.
Quelques questions structurent ce choix :
- Quelles données seront envoyées au modèle ? Il faut définir ce qui peut être traité, ce qui doit être masqué et ce qui doit rester hors du périmètre de l’outil.
- Quel niveau de disponibilité faut-il assurer ? Un outil de test interne peut accepter des temps d’attente plus élevés qu’un service ouvert à des milliers d’agents ou de clients.
- Quelle qualité attend-on en français ? La fluidité linguistique, la compréhension de consignes complexes et la fiabilité des réponses doivent être évaluées sur des cas d’usage réels.
- Comment les réponses seront-elles contrôlées ? Un grand modèle de langage peut produire un texte convaincant tout en commettant une erreur. Une validation humaine reste nécessaire pour les décisions ou les contenus à fort enjeu.
L’hébergement local peut aussi faciliter l’intégration d’un assistant avec des documents internes. Cela ne dispense pas de protéger les droits d’accès à ces documents : si l’assistant est connecté à une base de connaissances, il ne doit pas permettre à un utilisateur de retrouver des informations auxquelles il n’aurait pas eu accès autrement.
Ce qu’il faut surveiller pour mesurer la viabilité du projet
La question n’est plus seulement de savoir si un modèle de type ChatGPT peut techniquement tourner sur un cloud français. Lucie montre que cette possibilité est prise au sérieux par des acteurs locaux. Le véritable test portera sur la capacité à fournir un service utile, stable et économiquement soutenable face aux offres mondiales déjà bien installées.
Les éléments les plus révélateurs seront les performances constatées en conditions réelles, le volume de requêtes supporté, la qualité des réponses en français, les garanties de sécurité et le coût par usage. La démonstration attendue au Paris Open Source AI Summit du 22 janvier 2025 devra aussi clarifier la manière dont Linagora articule ses partenaires cloud et ses différents cas d’usage.
Pour les organisations françaises et européennes, l’intérêt d’un tel projet est clair : pouvoir choisir une IA générative sans renoncer par principe au contrôle de ses données. Cette autonomie ne reposera pas sur un seul modèle ni sur un seul fournisseur. Elle dépendra d’un écosystème complet, associant modèles ouverts, capacités de calcul, règles de sécurité et compétences pour déployer ces outils de manière responsable.
Questions fréquentes
Peut-on installer le vrai ChatGPT sur un cloud souverain français ?
Non, pas au sens d’installer directement les modèles d’OpenAI sur ses propres serveurs. ChatGPT est un service propriétaire et les paramètres de ses modèles ne sont pas distribués librement. En revanche, il est possible d’héberger en France un modèle open source offrant des fonctions comparables, comme la conversation, la synthèse ou la rédaction en français.
Lucie est-il un équivalent français de ChatGPT ?
Lucie est le modèle open source de 7 milliards de paramètres que Linagora souhaite déployer sur des clouds français. Son ambition est de proposer un assistant de type ChatGPT dans un cadre davantage maîtrisé. Il ne s’agit toutefois pas du modèle ChatGPT d’OpenAI, et ses performances doivent être évaluées indépendamment sur des cas d’usage concrets.
Pourquoi faut-il des GPU pour héberger un assistant d’IA ?
Les GPU sont des processeurs capables d’effectuer en parallèle les nombreux calculs nécessaires à la génération de texte par un modèle de langage. Ils sont particulièrement importants lorsque beaucoup d’utilisateurs interrogent l’assistant au même moment. La puissance disponible, la répartition des requêtes et l’optimisation logicielle influencent directement le délai de réponse et la capacité du service.
Un cloud situé en France garantit-il automatiquement la souveraineté des données ?
Non. La localisation d’un datacenter est un élément important, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi examiner les règles d’accès aux données, les sous-traitants, les sauvegardes, les journaux techniques, les contrats et les législations applicables. Pour les besoins exigeants, la qualification SecNumCloud peut constituer un repère, à condition de vérifier le périmètre exact du service utilisé.
Le multicloud est-il obligatoire pour héberger une IA générative ?
Non, un déploiement peut fonctionner sur un seul fournisseur. Linagora envisage toutefois le multicloud car les besoins peuvent varier selon les usages, la puissance demandée et le niveau de protection attendu. Cette approche peut améliorer la flexibilité et la redondance, mais elle rend aussi plus complexe le contrôle des flux de données et l’exploitation quotidienne.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Linagora, site officiel de l’éditeur de Luciewww.linagora.com
- Scaleway, offres et infrastructures dédiées à l’intelligence artificiellewww.scaleway.com/fr
- OVHcloud, service AI Endpointswww.ovhcloud.com/fr/public-cloud/ai-endpoints
- Outscale, fournisseur de services cloudoutscale.com
- ANSSI, référentiel et qualification SecNumCloudcyber.gouv.fr/secnumcloud



