Régulation et éthique

Droit d’auteur : pourquoi Meta est poursuivie en France pour l’entraînement de l’IA

Des organisations françaises d’éditeurs et d’auteurs ont engagé une action contre Meta, qu’elles accusent d’avoir exploité des livres protégés pour entraîner ses systèmes d’intelligence artificielle. Au cœur du dossier : près de 200 000 ouvrages, la rémunération des créateurs et les règles applicables aux données d’entraînement.

Des livres et un ordinateur symbolisant le litige entre auteurs français et IA de Meta sur le droit d’auteur.
Illustration : Actu.ai

Le développement de l’intelligence artificielle générative repose sur l’analyse de quantités considérables de textes, d’images, de sons et de vidéos. Mais lorsque ces contenus sont protégés, une question devient centrale : une entreprise peut-elle les utiliser pour entraîner un modèle sans demander l’accord de leurs créateurs ? En France, des représentants des écrivains et des éditeurs entendent porter cette question devant la justice dans un dossier visant Meta.

Le 13 mars 2025, le Syndicat national de l’édition (SNE), la Société des gens de lettres (SGDL) et le Syndicat national des auteurs et des compositeurs (SNAC) se mobilisent contre le groupe américain. Ils l’accusent d’avoir utilisé, sans autorisation, des œuvres littéraires protégées afin d’entraîner des systèmes d’IA. Les organisations évoquent un ensemble de près de 200 000 ouvrages.

Cette procédure ne constitue pas une décision de justice : les accusations devront être examinées et discutées contradictoirement. Son importance est néanmoins considérable. Elle pose très concrètement la question de la place des livres dans les jeux de données qui alimentent les grands modèles d’IA, ainsi que celle de la rémunération et du contrôle que les auteurs peuvent conserver sur leurs œuvres.

Ce que les organisations françaises reprochent à Meta

Pour les plaignants, le problème ne se limite pas à la capacité d’une IA à résumer un roman, à répondre à une question sur un auteur ou à produire un texte ressemblant à un genre littéraire. Leur grief porte d’abord sur l’étape antérieure : l’utilisation d’œuvres protégées pendant l’entraînement des modèles.

En pratique, entraîner une IA de langage consiste à lui présenter de très nombreux textes. Le système apprend des régularités statistiques : l’enchaînement des mots, les structures de phrases, les registres de langue ou encore des relations entre les concepts. Cette opération nécessite de copier, de stocker et de traiter les contenus dans une infrastructure informatique. C’est précisément cette reproduction à grande échelle qui soulève des questions de droit d’auteur.

Les organisations françaises soutiennent que Meta aurait constitué ou exploité une base de données incluant des livres sans avoir obtenu l’autorisation des titulaires de droits. Elles dénoncent une utilisation massive de créations littéraires qui n’aurait donné lieu ni à consentement ni à compensation.

L’enjeu dépasse donc la seule présence éventuelle d’extraits reconnaissables dans les réponses d’un assistant. Un modèle peut avoir été entraîné sur une œuvre sans la restituer mot pour mot. Pour les auteurs et éditeurs, cela ne fait pas disparaître l’interrogation initiale : à quelles conditions l’œuvre a-t-elle pu être intégrée au processus d’apprentissage ?

Quels acteurs portent l’action et que demandent-ils ?

Trois organisations représentatives du secteur du livre et de la création littéraire sont associées à cette mobilisation. Elles défendent des intérêts complémentaires : ceux des maisons d’édition, des écrivains et des auteurs au sens large.

OrganisationRôle dans l’écosystème culturelEnjeu mis en avant dans le dossier
Syndicat national de l’édition (SNE)Représentation des éditeurs françaisLa protection du catalogue éditorial et des investissements liés à la publication des livres
Société des gens de lettres (SGDL)Défense des auteurs de l’écritLe respect des droits des écrivains sur l’exploitation de leurs œuvres
Syndicat national des auteurs et des compositeurs (SNAC)Défense des intérêts des auteurs et créateursLa rémunération et le consentement des créateurs face aux usages numériques

L’objectif affiché est de faire reconnaître que les œuvres ne peuvent pas être absorbées par les systèmes d’IA comme de simples données disponibles. Les plaignants souhaitent aussi obtenir une réponse sur les conditions dans lesquelles des entreprises technologiques peuvent exploiter des catalogues culturels pour développer leurs produits.

Le montant de près de 200 000 ouvrages avancé dans le débat illustre l’ampleur alléguée du phénomène. Il ne désigne pas seulement des best-sellers ou quelques titres identifiables, mais potentiellement une part importante de la production éditoriale française. Pour les éditeurs, chaque livre résulte d’un travail éditorial, de contrats conclus avec les auteurs, de corrections, de mise en page, de diffusion et de promotion. Réduire cet ensemble à un matériau d’entraînement gratuit, estiment-ils, fragiliserait toute la chaîne du livre.

Le droit d’auteur s’applique-t-il aux données d’entraînement ?

La réponse ne tient pas dans une formule simple. En France comme dans l’Union européenne, une œuvre littéraire originale est protégée par le droit d’auteur. En principe, sa reproduction et son exploitation requièrent l’autorisation de ses titulaires de droits, sauf lorsqu’une exception légale s’applique.

L’Union européenne a précisément prévu des exceptions pour la fouille de textes et de données, souvent désignée par l’expression anglaise text and data mining. Il s’agit d’analyser automatiquement de grands ensembles de contenus afin d’en extraire des informations, des tendances ou des corrélations. Cette activité est utilisée depuis longtemps dans la recherche scientifique, l’indexation documentaire ou l’analyse de données.

Cependant, ces exceptions ne dispensent pas mécaniquement tous les acteurs de toute obligation. Elles reposent notamment sur des conditions d’accès licite aux contenus et, pour certaines utilisations, sur la possibilité pour les titulaires de droits de réserver l’usage de leurs œuvres. C’est sur l’interprétation de ce cadre, et sur son application à l’entraînement d’IA génératives, que se concentrent de nombreux litiges internationaux.

Dans le dossier français, les organisations plaignantes font valoir que l’utilisation alléguée par Meta ne respecterait pas les règles applicables. Elles demandent donc à la justice de se prononcer sur des faits précis : l’origine des œuvres, la façon dont elles auraient été collectées ou utilisées, l’existence éventuelle d’autorisations et les conséquences à en tirer.

Pourquoi l’affaire pourrait compter pour toute l’IA générative

Meta n’est pas le seul groupe confronté à des revendications de créateurs. Aux États-Unis, les auteurs Sarah Silverman et Richard Kadrey figurent parmi ceux qui ont engagé des procédures visant Meta ou OpenAI au sujet de l’utilisation présumée de livres protégés dans l’entraînement de modèles d’IA. Ces affaires témoignent d’une contestation qui touche l’ensemble du secteur technologique.

La question est à la fois juridique, économique et culturelle. Juridique, car les tribunaux doivent appliquer des règles conçues avant l’apparition des modèles génératifs à des techniques de traitement de données inédites par leur échelle. Économique, car les entreprises d’IA ont besoin de corpus vastes, fiables et diversifiés, tandis que les créateurs cherchent à préserver la valeur de leurs œuvres. Culturelle, enfin, parce que la qualité des modèles dépend largement des contenus humains sur lesquels ils ont appris.

Les organisations de défense des auteurs redoutent l’installation d’un modèle dans lequel les œuvres seraient utilisées sans négociation, puis concurrencées par des outils nourris de ces mêmes œuvres. Une étude consacrée aux effets économiques de l’IA générative dans les secteurs créatifs a ainsi estimé que les créateurs de la musique et de l’audiovisuel pourraient subir 22 milliards d’euros de pertes cumulées de revenus entre 2024 et 2028. Cette estimation ne porte pas spécifiquement sur le livre ni sur la procédure française, mais elle donne la mesure des inquiétudes exprimées dans les industries culturelles.

Pour les développeurs d’IA, l’enjeu est également stratégique. Un accès fondé sur des licences, des partenariats ou des jeux de données clairement documentés peut être plus coûteux et plus complexe. Il peut toutefois réduire l’incertitude juridique, améliorer la traçabilité des contenus et favoriser une relation plus stable avec les détenteurs de droits.

Transparence, licences et rémunération : les pistes en débat

Plusieurs voies sont avancées pour sortir de l’opposition entre innovation technologique et protection de la création. Elles ne sont pas équivalentes et peuvent se combiner.

La première consiste à conclure des accords de licence. Un fournisseur d’IA rémunère alors les ayants droit pour accéder à des corpus définis. Cette solution donne davantage de visibilité aux créateurs, mais elle suppose de résoudre des questions pratiques complexes : quels titres sont inclus, pour quelle durée, à quel tarif et avec quels droits de contrôle ?

La deuxième concerne la transparence. Auteurs et éditeurs demandent à connaître les grandes catégories de contenus utilisées pour l’entraînement, afin de pouvoir vérifier si leurs œuvres figurent dans les corpus concernés. Les entreprises, de leur côté, font valoir la nécessité de protéger certains secrets industriels et la difficulté de retracer chaque élément dans des ensembles de données gigantesques.

La troisième piste porte sur les mécanismes de réserve ou d’opposition. Les titulaires de droits pourraient indiquer de manière lisible qu’ils refusent l’utilisation de leurs œuvres pour certains entraînements. Cette option n’a de portée réelle que si elle est techniquement repérable et effectivement respectée par les systèmes qui collectent ou exploitent les contenus.

ApprocheCe qu’elle peut apporterPrincipale difficulté
Licences négociéesUne autorisation claire et une rémunérationNégocier à grande échelle avec de nombreux ayants droit
Transparence sur les corpusIdentifier les risques et faciliter les recoursConcilier traçabilité et secret des affaires
Réservation des droitsDonner aux créateurs un moyen d’oppositionGarantir que les réserves sont lisibles et appliquées
Décision de justiceClarifier l’application des règles à un cas concretUne procédure peut être longue et limitée aux faits jugés

Ce que l’AI Act européen change, et ce qu’il ne règle pas

L’Union européenne a adopté l’AI Act, un règlement qui encadre progressivement certains usages et fournisseurs d’intelligence artificielle. Pour les modèles d’IA à usage général, le texte prévoit notamment des obligations de transparence et demande aux fournisseurs de mettre en place une politique visant à respecter le droit d’auteur de l’Union européenne.

Ces dispositions sont importantes car elles reconnaissent qu’un modèle généraliste, capable de générer ou d’analyser des textes, peut avoir été entraîné à partir de masses de contenus très variés. Le règlement prévoit également la publication d’un résumé suffisamment détaillé des contenus utilisés pour l’entraînement, selon des modalités qui doivent être précisées au niveau européen.

Mais l’AI Act ne remplace pas les tribunaux. Il ne dit pas, à lui seul, si telle œuvre a été utilisée dans telles conditions, ni si une exception au droit d’auteur est applicable dans un dossier donné. Les contentieux comme celui engagé contre Meta restent donc déterminants pour établir les responsabilités éventuelles et les réparations possibles.

Au 13 mars 2025, les obligations de l’AI Act applicables aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent encore entrer en application de manière progressive. Les acteurs culturels voient dans ce calendrier une raison supplémentaire de réclamer des règles opérationnelles, compréhensibles et contrôlables.

Ce qu’il faut surveiller

La première étape sera la capacité des plaignants et de Meta à étayer leurs arguments sur les œuvres concernées et les modalités de leur utilisation. Dans les litiges portant sur l’entraînement des IA, la preuve est souvent difficile à réunir : les corpus peuvent être très vastes, constitués sur plusieurs années et assemblés à partir de sources diverses.

Il faudra aussi suivre la position que les juridictions françaises adopteront sur l’articulation entre droit d’auteur, fouille de textes et de données, et IA générative. Une décision favorable aux organisations de créateurs pourrait encourager d’autres ayants droit à engager des actions comparables. À l’inverse, une interprétation plus large des exceptions pourrait modifier le rapport de force entre plateformes et titulaires de droits.

Enfin, le dossier pose une question de modèle économique. L’IA générative peut devenir un outil utile pour écrire, traduire, rechercher ou éditer. Mais son acceptation dans les secteurs culturels dépendra aussi de sa capacité à reconnaître la valeur des œuvres humaines qui ont contribué à son développement. Entre licences, transparence et décisions de justice, c’est cet équilibre que l’affaire française contre Meta invite à redéfinir.

Questions fréquentes

Pourquoi Meta est-elle poursuivie en France pour ses IA ?

Le SNE, la SGDL et le SNAC accusent Meta d’avoir utilisé sans autorisation des œuvres littéraires protégées pour entraîner des systèmes d’intelligence artificielle. Les organisations évoquent près de 200 000 ouvrages et considèrent que cette exploitation alléguée aurait dû faire l’objet d’un accord avec les titulaires de droits et d’une rémunération.

Quels livres sont concernés par la procédure contre Meta ?

La mobilisation des organisations françaises concerne des œuvres littéraires protégées par le droit d’auteur. Les plaignants évoquent près de 200 000 ouvrages utilisés dans une base de données ou un corpus d’entraînement allégué. La procédure devra notamment permettre d’examiner précisément l’origine des contenus, leur utilisation et les droits associés à chaque œuvre.

Une IA a-t-elle le droit d’apprendre à partir de livres protégés ?

Le droit européen prévoit des exceptions encadrées pour la fouille de textes et de données, mais elles ne donnent pas une autorisation automatique dans toutes les situations. Les conditions d’accès aux œuvres, les réserves formulées par les titulaires de droits et la nature de l’usage comptent. Les tribunaux doivent apprécier ces éléments au cas par cas.

Meta a-t-elle répondu aux accusations des auteurs français ?

Les éléments disponibles au 13 mars 2025 dans ce dossier ne font pas état d’une réponse détaillée de Meta aux griefs présentés par les organisations françaises. Dans une procédure judiciaire, l’entreprise pourra contester les faits allégués et développer ses arguments juridiques. Aucune culpabilité ne peut être déduite du seul dépôt d’une action.

Que change l’AI Act pour le droit d’auteur et l’intelligence artificielle ?

L’AI Act impose progressivement aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général une politique de respect du droit d’auteur européen et davantage de transparence sur les contenus d’entraînement. Il ne décide toutefois pas si une œuvre particulière a été utilisée légalement. Les litiges relatifs à des corpus précis restent du ressort des juridictions compétentes.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Syndicat national de l’édition, actualités et positions sur l’intelligence artificiellewww.sne.fr
  2. Société des gens de lettres, défense des auteurs et actualitéswww.sgdl.org
  3. Syndicat national des auteurs et des compositeurs, actualitéswww.la-societe-des-auteurs.fr
  4. Commission européenne, réglementation européenne sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/fr/policies/regulatory-framework-ai
  5. CISAC, étude sur les effets économiques de l’IA générative pour les créateurswww.cisac.org