Société et emploi

ChatGPT peut-il affaiblir notre esprit critique ? Ce que disent les études

ChatGPT fait gagner du temps, mais déléguer trop systématiquement l’analyse ou la rédaction peut aussi appauvrir l’effort intellectuel. Deux études récentes relèvent une association entre usage fréquent de l’IA et moindre pensée critique. Elles ne prouvent pas que l’outil diminue l’intelligence, mais dessinent un enjeu éducatif majeur.

Une étudiante compare des notes manuscrites, des documents de référence et un assistant conversationnel sur ordinateur.
Illustration : Actu.ai

ChatGPT rédige un premier jet, résume un dossier, propose des idées et répond en quelques secondes à une question complexe. Cette disponibilité change déjà la manière d’étudier, de travailler et de chercher une information. Elle pose aussi une question moins visible que la performance de l’outil : que devient notre capacité à réfléchir lorsque nous confions de plus en plus souvent l’effort intellectuel à une machine ?

Le débat mérite mieux que deux caricatures, celle d’une IA qui rendrait automatiquement moins intelligent, et celle d’un assistant qui ne serait qu’un gain de productivité sans contrepartie. Les premières recherches sur les usages de l’IA générative signalent des risques de dépendance cognitive, mais elles ne permettent pas de conclure que ChatGPT ou ses concurrents diminuent l’intelligence humaine. Elles invitent plutôt à examiner les conditions dans lesquelles ces outils soutiennent le raisonnement, ou au contraire le court-circuitent.

Ce que les études disponibles montrent, et ce qu’elles ne montrent pas

Une étude de Michael Gerlich, menée auprès de 666 participants au Royaume-Uni, a attiré l’attention sur le lien entre l’usage des outils d’IA et la pensée critique. Elle relève une association entre une utilisation plus fréquente de ces outils et de moins bons résultats sur des mesures liées au raisonnement critique. Les participants les plus jeunes y présentent notamment des scores inférieurs à ceux des générations plus âgées.

Le résultat est important, mais son interprétation exige de la prudence. Une corrélation ne permet pas d’établir une causalité. Il est possible que des personnes déjà peu enclines à vérifier ou à approfondir une réponse utilisent davantage ces assistants. D’autres facteurs, comme le niveau d’études, le métier, les habitudes numériques ou le type de tâche effectuée, peuvent également intervenir. L’étude met au jour un signal à surveiller, non la démonstration qu’un logiciel détériore le cerveau.

Une autre enquête, réalisée par Microsoft et Carnegie Mellon University auprès de 319 travailleurs du savoir, arrive à une conclusion complémentaire. Les personnes interrogées décrivent les gains d’efficacité permis par les outils génératifs, mais aussi une réduction de l’effort de pensée critique dans certaines situations, en particulier lorsqu’elles jugent la réponse de l’IA fiable. Elles déclarent alors moins souvent vérifier, corriger ou réélaborer le résultat.

RechercheParticipants et cadreRésultat principalLimite essentielle
Étude de Michael Gerlich666 participants, Royaume-UniUne association est observée entre usage fréquent de l’IA et scores plus faibles de pensée critiqueElle ne permet pas d’affirmer que l’IA est la cause directe de cette différence
Enquête Microsoft et Carnegie Mellon University319 travailleurs du savoirL’IA peut réduire l’effort de vérification lorsque l’utilisateur a confiance dans son résultatLes réponses reposent largement sur les comportements et perceptions déclarés

Déléguer une tâche n’est pas toujours apprendre

Utiliser un outil pour alléger un effort mental n’a rien de nouveau. Une calculatrice évite les calculs répétitifs, un GPS évite de mémoriser chaque itinéraire et un moteur de recherche donne accès à une immense quantité d’informations. Les sciences cognitives parlent de « délégation cognitive » lorsqu’une personne s’appuie sur un support extérieur pour accomplir une tâche.

Cette délégation peut libérer du temps pour une activité plus utile. Un élève qui demande à une IA de reformuler une notion difficile peut mieux la comprendre. Un professionnel qui confie la mise en forme d’un compte rendu à un assistant peut consacrer davantage d’énergie à l’analyse. Le problème apparaît lorsque la délégation remplace systématiquement la phase qui permet précisément de progresser : chercher, formuler une hypothèse, se tromper, comparer des options puis justifier un choix.

Les assistants conversationnels renforcent ce risque parce qu’ils produisent des réponses fluides, structurées et généralement plausibles. Or une réponse convaincante n’est pas nécessairement exacte. Les modèles de langage prédisent des suites de mots à partir d’immenses corpus de textes. Ils ne disposent pas d’une compréhension au sens humain et peuvent inventer une référence, confondre des faits ou présenter avec assurance une explication erronée.

L’effort critique ne consiste donc pas seulement à obtenir une réponse. Il consiste à se demander : sur quels éléments repose-t-elle ? Quelles informations manque-t-elle ? Existe-t-il une interprétation opposée ? Peut-elle être vérifiée dans un document de référence ?

Pourquoi les jeunes utilisateurs appellent une attention particulière

Les résultats rapportés par l’étude de Michael Gerlich ne signifient pas que les jeunes seraient, par nature, moins capables de réflexion que leurs aînés. Ils soulèvent toutefois une préoccupation sérieuse : les adolescents et les étudiants sont susceptibles d’adopter ces outils au moment où ils construisent des méthodes de travail, des automatismes d’écriture et des habitudes de recherche.

Apprendre à résoudre une équation, à construire une dissertation ou à comprendre un texte difficile exige un entraînement régulier. Si l’outil livre la réponse finale avant que l’élève ait eu le temps d’essayer, l’exercice peut perdre une grande partie de sa valeur formative. À l’inverse, une IA utilisée pour proposer des contre-exemples, expliquer une erreur ou simuler un débat peut devenir un appui pédagogique réel.

La question n’est donc pas seulement celle de l’accès à ChatGPT. Elle concerne le scénario d’usage. L’élève a-t-il produit une première réponse avant de consulter l’assistant ? Est-il capable d’expliquer le raisonnement obtenu ? Sait-il identifier une erreur dans un texte généré ? Peut-il refaire la tâche sans aide lorsque cela est nécessaire ?

Réseaux sociaux et IA : deux mécanismes qui se renforcent parfois

Les inquiétudes sur l’attention et la qualité de l’information ne commencent pas avec les IA génératives. Les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux sélectionnent des contenus susceptibles de retenir l’attention. Ils favorisent souvent la circulation de messages brefs, émotionnels ou très affirmatifs, plus faciles à consulter rapidement qu’une analyse longue et nuancée.

Il faut distinguer ces systèmes de recommandation d’un assistant comme ChatGPT. Les premiers organisent surtout ce qui est montré à l’utilisateur, tandis que le second fabrique une réponse à partir d’une consigne. Mais, dans les deux cas, une consommation passive peut réduire les occasions de lecture attentive, de confrontation des sources et de réflexion personnelle.

L’IA générative ajoute une difficulté particulière : elle peut produire à grande vitesse des textes adaptés au ton, au niveau ou aux opinions supposées de son interlocuteur. Cette personnalisation peut faciliter l’accès au savoir. Elle peut aussi enfermer l’utilisateur dans des réponses qu’il ne prend plus la peine de mettre à l’épreuve.

L’IA stimule-t-elle ou uniformise-t-elle la créativité ?

Les outils génératifs peuvent faire émerger rapidement des pistes, des formulations ou des variations. Pour une personne bloquée devant une page blanche, cette aide peut être précieuse. Dans des travaux expérimentaux sur l’écriture créative, des suggestions produites par IA ont ainsi pu améliorer l’originalité de certaines productions prises individuellement.

Le revers est une possible uniformisation à l’échelle d’un groupe. Lorsque de nombreuses personnes s’appuient sur des suggestions issues de modèles entraînés sur les mêmes corpus et guidés par des formulations proches, leurs idées risquent de converger. Les textes peuvent devenir plus abondants, mieux structurés, mais aussi moins divers dans leurs angles, leurs images ou leurs solutions.

La créativité humaine ne se résume pas à produire beaucoup d’idées. Elle suppose aussi de relier des expériences, des connaissances et des sensibilités différentes, puis d’accepter l’incertitude d’une piste qui n’a encore été validée par personne. Dans des domaines où il faut imaginer des réponses nouvelles, qu’il s’agisse du climat, de la santé ou des inégalités, cette diversité reste essentielle.

Deux façons de s’appuyer sur une IA générative

Usage passif

  • Demander une réponse finale avant d’avoir cherché soi-même
  • Copier une formulation sans vérifier les faits avancés
  • Confondre fluidité du texte et fiabilité de l’information
  • Perdre progressivement l’habitude d’expliquer son raisonnement

Usage actif

  • Ébaucher une réponse personnelle avant de consulter l’outil
  • Demander des objections et comparer plusieurs hypothèses
  • Contrôler les faits importants dans des documents de référence
  • Réécrire, justifier et pouvoir refaire la tâche sans assistance

Comment utiliser ChatGPT sans abandonner son jugement

Le meilleur usage de l’IA générative est souvent actif, et non passif. Au lieu de demander une réponse prête à l’emploi, il est possible de s’en servir pour mettre son propre raisonnement à l’épreuve. Cette approche ne supprime pas les erreurs du modèle, mais elle réduit le risque de les adopter sans examen.

Quelques habitudes concrètes peuvent préserver l’effort intellectuel :

  • Formuler d’abord ses propres idées, même de manière incomplète, avant de demander une aide.
  • Demander à l’outil des objections, des exemples contraires ou plusieurs méthodes de résolution, plutôt qu’une seule réponse définitive.
  • Vérifier les affirmations importantes dans des documents fiables, en particulier les chiffres, les citations, les références juridiques et les informations médicales.
  • Réécrire avec ses propres mots et être capable d’expliquer chaque étape d’un raisonnement proposé.
  • Réserver des moments sans assistant pour les tâches que l’on cherche réellement à maîtriser.

À l’école, cela implique de ne pas réduire le débat à l’interdiction ou à l’autorisation. Les établissements ont un rôle central pour enseigner la formulation de bonnes questions, l’évaluation des réponses, la reconnaissance des biais et la vérification des informations. Les évaluations peuvent aussi valoriser le processus, les brouillons, l’oral et la justification, plutôt que le seul texte final.

Mémoire, langues et apprentissage : ne pas confondre confort et compétence

La disponibilité d’une traduction instantanée, d’un résumé ou d’un assistant de rédaction peut donner l’impression qu’il n’est plus nécessaire de mémoriser, d’écrire ou d’apprendre une langue. Pourtant, ces activités ne servent pas seulement à atteindre un résultat immédiat. Elles structurent des connaissances, entraînent l’attention et permettent de mobiliser des compétences sans dépendre d’un écran ou d’une connexion.

L’apprentissage des langues, par exemple, est associé à une activité cognitive soutenue. Il ne faudrait pas en déduire qu’une application de traduction provoque à elle seule un déclin cognitif : les effets à long terme dépendent de multiples facteurs et restent difficiles à isoler. Mais substituer intégralement l’automatisation à la pratique ferait perdre les bénéfices de l’exercice lui-même.

Cette distinction vaut aussi pour la mémoire. Noter une information ou la rechercher peut être utile. En revanche, ne plus jamais retenir les notions fondamentales d’un domaine limite la capacité à repérer une incohérence, à faire des liens et à poser des questions pertinentes à l’IA.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines années

Au 20 avril 2025, les études disponibles portent surtout sur des associations statistiques, des enquêtes déclaratives et des expériences de durée limitée. Il n’existe pas encore de preuve solide qu’un usage de ChatGPT réduit, à lui seul, l’intelligence des utilisateurs sur le long terme. Des recherches plus longues, suivant les mêmes personnes dans le temps et comparant différents usages, seront nécessaires.

Les enjeux sont néanmoins immédiats. Les entreprises doivent éviter que l’automatisation transforme les salariés en simples validateurs de contenus qu’ils ne comprennent plus. Les enseignants doivent aider les élèves à conserver les fondamentaux tout en apprenant à travailler avec les nouveaux outils. Les concepteurs d’assistants peuvent aussi favoriser la transparence, l’incertitude et la vérification, plutôt que d’encourager une confiance aveugle.

L’IA générative ne condamne pas l’esprit critique. Elle rend son exercice plus nécessaire. Face à un outil capable d’écrire vite et avec assurance, la valeur humaine ne réside pas seulement dans la production d’une réponse, mais dans la capacité à en juger la pertinence, les limites et les conséquences.

Questions fréquentes

ChatGPT rend-il moins intelligent ?

Aucune étude ne permet d’affirmer, en avril 2025, que ChatGPT rend directement moins intelligent. Les travaux disponibles observent surtout une association entre usage fréquent de l’IA et moindre effort de pensée critique, ou reposent sur des déclarations d’utilisateurs. Le risque dépend principalement de l’usage : substituer l’outil à tout raisonnement n’a pas les mêmes effets que l’utiliser pour apprendre.

Comment préserver son esprit critique avec une IA générative ?

Il est préférable de commencer par réfléchir seul, puis d’utiliser l’IA pour tester une idée, obtenir des objections ou clarifier un point difficile. Les affirmations importantes doivent être vérifiées, notamment les chiffres, les citations et les références. Enfin, réécrire une réponse avec ses propres mots et savoir l’expliquer permettent de vérifier que l’on a réellement compris.

Les jeunes sont-ils plus exposés aux risques de dépendance à l’IA ?

L’étude de Michael Gerlich relève des scores de pensée critique plus faibles chez les jeunes utilisateurs fréquents d’IA que chez les participants plus âgés. Ce constat ne prouve toutefois pas que l’IA en est la cause. Il rappelle surtout l’importance d’encadrer les usages durant les années d’apprentissage, quand se construisent les méthodes de recherche, d’écriture et de résolution de problèmes.

Faut-il interdire ChatGPT à l’école ?

Une interdiction totale ne répond pas à tous les enjeux, car ces outils sont déjà présents dans la vie quotidienne et professionnelle. L’école peut plutôt apprendre à les utiliser avec discernement : produire un brouillon personnel, repérer les erreurs, vérifier les sources et justifier une réponse. Des évaluations valorisant le raisonnement et l’oral complètent utilement cet apprentissage.

L’IA peut-elle nuire à la créativité ?

L’IA peut débloquer des idées et accélérer une première phase de création. Mais si un grand nombre de personnes utilisent les mêmes outils et les mêmes suggestions, les productions risquent de se ressembler davantage. Pour préserver la créativité, il est utile de considérer les propositions de l’IA comme des pistes à transformer, contester ou combiner avec ses propres expériences, plutôt que comme un résultat final.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Michael Gerlich, étude sur la délégation cognitive et la pensée critique, Societiesdoi.org/10.3390/soc15010006
  2. Microsoft Research et Carnegie Mellon University, enquête sur l’IA générative et la pensée critique au travailarxiv.org/abs/2502.08828
  3. Science Advances, étude sur l’IA générative, créativité individuelle et diversité collectivewww.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn5290