Régulation et éthique

IA et droits d’auteur : pourquoi la publicité doit soutenir les éditeurs

L’entraînement des IA sur des œuvres protégées et la baisse du trafic vers les médias fragilisent l’économie des contenus. Alors que les recours se multiplient, marques, agences et plateformes publicitaires peuvent contribuer à financer un journalisme fiable, en distinguant aussi le trafic humain de l’activité des robots.

Une rédaction face aux flux de contenus utilisés par une IA et aux enjeux de financement publicitaire.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle générative ne crée pas seulement de nouveaux outils de recherche, d’écriture ou de recommandation. Elle déplace aussi la valeur économique de l’information. Lorsqu’un assistant résume un article, répond à une question ou produit un texte à partir d’un vaste corpus, l’utilisateur peut obtenir ce qu’il cherche sans visiter le site qui a financé l’enquête, la rédaction ou l’édition du contenu d’origine.

Pour les auteurs, les maisons d’édition et les médias, l’enjeu est double : savoir si leurs œuvres ont été utilisées pour entraîner des modèles, puis préserver les revenus qui rendent possible la production de contenus fiables. La question intéresse directement le marché publicitaire. Les budgets des marques, qui financent une part importante de l’information en ligne, peuvent soit conforter les éditeurs, soit accélérer le déplacement de l’audience vers des interfaces qui ne rémunèrent pas forcément les créateurs.

Des œuvres utilisées par les IA : ce que contestent les éditeurs

En France, le débat est devenu judiciaire. En mars 2025, le Syndicat national de l’édition, la Société des gens de lettres et le Syndicat national des auteurs et des compositeurs ont engagé une action contre Meta. Ces organisations accusent le groupe d’avoir utilisé, sans autorisation, des œuvres protégées pour l’entraînement de ses systèmes d’intelligence artificielle.

Cette procédure illustre une tension qui dépasse le seul cas de Meta. Les concepteurs de grands modèles de langage ont besoin de quantités considérables de textes pour apprendre des régularités de vocabulaire, de syntaxe et de raisonnement. Livres, articles, forums et pages web constituent ainsi des ressources précieuses. Mais le fait qu’un texte soit accessible en ligne ne signifie pas automatiquement qu’il peut être copié, extrait et exploité à cette fin sans condition.

Il faut toutefois distinguer une accusation d’une décision de justice. À la date du 27 avril 2025, les procédures engagées ne permettent pas encore d’affirmer de manière générale que l’entraînement de toute IA sur des œuvres protégées est illégal. Elles doivent notamment éclaircir l’origine des données, les usages précis qui en ont été faits et l’application des exceptions prévues par le droit.

QuestionPourquoi elle compte pour les créateursCe qui reste à établir ou à organiser
L’accès aux œuvresLes livres et articles sont protégés par le droit d’auteurIdentifier les corpus réellement utilisés et leurs conditions d’accès
L’entraînement des modèlesDes copies peuvent être réalisées pour analyser les textesDéterminer si une autorisation, une exception ou une réserve d’usage s’applique
Les réponses produitesUne IA peut restituer, résumer ou concurrencer une sourcePrévenir les reprises trop proches et attribuer une valeur aux contenus
La rémunérationLa création et le journalisme ont un coûtMettre en place des licences, des accords ou d’autres mécanismes de compensation

Le droit d’auteur face à la fouille de textes et de données

Le droit européen prévoit des exceptions pour la fouille de textes et de données, souvent désignée par l’expression anglaise text and data mining. Elles permettent, dans certaines conditions, d’analyser automatiquement de grands ensembles de contenus. La directive européenne de 2019 sur le droit d’auteur distingue notamment les activités de recherche scientifique et les autres usages.

Pour les utilisations qui ne relèvent pas de la recherche scientifique, les titulaires de droits peuvent réserver leurs œuvres. Pour les contenus publiés en ligne, cette réserve doit être exprimée de manière appropriée, notamment sous une forme lisible par machine. C’est un point technique mais décisif : il faut que les éditeurs puissent signifier clairement que leurs pages ne sont pas disponibles pour certains usages automatisés, et que les acteurs de l’IA respectent effectivement ce signal.

Dans la pratique, un fichier indiquant aux robots quelles zones d’un site ils peuvent explorer peut contribuer à cette stratégie. Il ne remplace cependant ni un contrat ni une garantie absolue. Un tel fichier repose en grande partie sur le respect volontaire de ses consignes par le robot qui le consulte. Les éditeurs doivent donc combiner les outils techniques, les mentions juridiques, le suivi de leurs journaux de connexion et, lorsque c’est nécessaire, la négociation ou l’action en justice.

La transparence est l’autre pièce du puzzle. Sans information suffisamment précise sur les jeux de données utilisés pour entraîner un modèle, un auteur ou un éditeur peine à vérifier si ses contenus ont été exploités, à faire valoir une réserve ou à demander une rémunération. Les discussions sur le droit d’auteur sont ainsi aussi des discussions sur l’accès aux preuves.

Pourquoi les réponses d’IA inquiètent le modèle économique des médias

Même lorsqu’un modèle n’affiche pas un article à l’identique, il peut modifier profondément la manière dont les internautes accèdent à l’information. Un moteur ou un assistant qui donne directement une réponse synthétique réduit potentiellement la nécessité de cliquer vers le média source. Or ce clic n’est pas un détail : il permet au lecteur de consulter le contexte, la date, la méthode et les éventuelles nuances de l’article, tout en générant des abonnements, des recettes publicitaires ou une relation durable avec la publication.

Le débat public évoque parfois une diminution pouvant atteindre environ 96 % entre la visibilité d’une réponse générée par IA et les clics dirigés vers les sites d’origine. Ce chiffre alarmant doit être interprété avec prudence. Il ne permet pas, à lui seul, de conclure que tous les sites d’information français ont perdu 96 % de leur trafic. L’effet dépend de la requête, de la place occupée par la réponse générée, du moteur utilisé, de la notoriété du média et de l’intérêt de l’internaute pour la source complète.

Le risque, lui, est bien réel : si les réponses de synthèse deviennent l’entrée principale vers l’information, les éditeurs peuvent supporter le coût de produire des contenus vérifiés sans recevoir une part équitable de la valeur créée. À terme, ce déséquilibre peut affaiblir les rédactions, réduire la diversité des titres et rendre plus difficile le financement d’enquêtes longues ou de couvertures locales.

Publicité digitale : un levier financier et un choix de responsabilité

Les marques et les agences ne décident pas seules de la règle applicable à l’IA. Elles pèsent néanmoins sur l’économie qui entoure les contenus. En achetant des espaces publicitaires auprès de médias reconnus, elles participent au financement d’environnements éditoriaux où les informations sont produites, attribuées et modérées par des professionnels.

Cette responsabilité ne consiste pas uniquement à maintenir des budgets. Elle implique de regarder où les campagnes sont réellement diffusées, quelle audience elles atteignent et si les impressions vendues correspondent à des consultations humaines. Un site envahi par des robots peut afficher un volume de visites artificiellement élevé, consommer des ressources techniques et brouiller les indicateurs utilisés par les annonceurs.

Il faut éviter un raccourci : le passage d’un robot d’indexation n’est pas automatiquement une fraude publicitaire. Certains robots servent au référencement, à l’archivage ou à des fonctions techniques légitimes. Le problème apparaît lorsque le trafic automatisé dégrade les performances, fausse les mesures d’audience ou expose les campagnes à des impressions sans valeur pour l’annonceur.

Ce que la publicité peut réellement changer

Ce qu’elle peut soutenir

  • Financer des médias qui produisent et vérifient l’information.
  • Valoriser des audiences humaines et des contextes éditoriaux identifiés.
  • Réduire l’exposition des campagnes au trafic invalide ou automatisé.
  • Encourager des relations directes entre annonceurs et éditeurs.

Ce qu’elle ne peut pas résoudre seule

  • Décider de la légalité de l’entraînement d’un modèle d’IA.
  • Identifier sans transparence les œuvres présentes dans les corpus.
  • Remplacer les licences ou la rémunération des titulaires de droits.
  • Empêcher à elle seule les réponses sans clic dans les interfaces d’IA.

Mesurer le trafic humain sans pénaliser les éditeurs

L’industrie publicitaire dispose de moyens pour repérer une part du trafic invalide. L’analyse des adresses et comportements de navigation, la fréquence des requêtes, les incohérences entre appareils ou encore des outils de vérification indépendants peuvent aider à distinguer une audience humaine d’activités automatisées.

Ces contrôles doivent être conçus avec discernement. Un filtrage trop brutal peut aussi exclure des usages légitimes, comme certains outils d’accessibilité, services de sécurité ou robots de moteurs de recherche. Pour un éditeur, l’objectif n’est donc pas de bloquer indistinctement tout robot. Il s’agit de documenter les accès, de limiter les sollicitations qui nuisent à ses serveurs et de fournir aux annonceurs une mesure d’audience aussi fiable que possible.

Trois pratiques peuvent rapprocher les intérêts des marques et des éditeurs :

  • privilégier des achats publicitaires sur des sites dont la ligne éditoriale, les audiences et les dispositifs de lutte contre le trafic invalide sont identifiables ;
  • demander des indicateurs de qualité, plutôt que de juger une campagne au seul volume d’impressions ou de visites ;
  • soutenir des relations directes et durables avec les médias, au lieu de laisser l’ensemble des investissements dépendre d’intermédiaires opaques.

Dans un contexte où les assistants IA deviennent des portes d’entrée vers les contenus, cet effort de transparence protège aussi les annonceurs. Une marque a intérêt à être associée à une information fiable plutôt qu’à des environnements dont la provenance, l’audience ou les conditions de production restent difficiles à vérifier.

Accords de licence, réserves et règles communes

Un cadre équitable ne reposera vraisemblablement pas sur une seule solution. Les accords de licence constituent une première voie : ils permettent à un acteur de l’IA d’utiliser des contenus identifiés selon des conditions négociées, et aux titulaires de droits d’être rémunérés. Ils ne règlent pas tout, notamment pour les auteurs isolés ou les petits éditeurs, mais ils rendent la relation plus lisible que l’exploitation sans dialogue préalable.

Les réserves d’usage constituent une deuxième voie. Elles donnent aux éditeurs la possibilité d’indiquer les conditions auxquelles leurs contenus peuvent être explorés ou réutilisés. Pour être efficaces, elles doivent être techniquement accessibles, juridiquement reconnues et respectées par les entreprises qui développent les modèles.

Enfin, le droit et la régulation ont un rôle de garde-fou. Les contentieux en cours peuvent préciser les obligations de chacun. Les pouvoirs publics peuvent également encourager la transparence des systèmes, renforcer les voies de recours et veiller à ce que les règles ne soient pas applicables en théorie seulement. L’enjeu n’est pas de bloquer toute innovation, mais d’éviter qu’elle prospère en asséchant les ressources dont elle dépend.

L’IA peut aussi aider l’édition, à certaines conditions

Les inquiétudes liées aux données d’entraînement ne signifient pas que l’IA est inutile aux éditeurs. Employée dans un cadre maîtrisé, elle peut faciliter l’analyse de grands volumes de données, assister la recherche documentaire, aider à personnaliser des recommandations ou automatiser certaines tâches répétitives.

La condition est de maintenir une responsabilité humaine et éditoriale. Une rédaction ne peut pas déléguer à un modèle la vérification des faits, le choix d’un angle ou la responsabilité juridique d’une publication. De même, l’automatisation ne doit pas servir de prétexte à utiliser des œuvres de tiers sans règles claires.

La question centrale reste donc celle du partage de la valeur. Si les outils d’IA apportent des gains de productivité aux éditeurs tout en reconnaissant les droits des auteurs, ils peuvent enrichir l’écosystème. S’ils captent l’audience et les contenus sans contrepartie, ils risquent au contraire d’appauvrir la matière informationnelle sur laquelle ils s’appuient.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

Les suites de l’action engagée en France contre Meta seront suivies de près, car elles pourraient contribuer à préciser les droits et les obligations liés à l’entraînement des IA. Les éventuels accords conclus entre entreprises technologiques et titulaires de droits seront tout aussi révélateurs : leur portée, leurs conditions financières et la place laissée aux petits acteurs détermineront leur capacité à rééquilibrer le marché.

Il faudra aussi observer l’évolution du trafic venant des moteurs et des assistants. La bonne mesure n’est pas seulement le nombre de visites perdues ou gagnées, mais la capacité des lecteurs à identifier les sources, à accéder aux articles complets et à financer durablement une information indépendante.

Pour les acteurs de la publicité digitale, le signal est clair : choisir des environnements fiables, exiger des mesures de trafic robustes et valoriser les contenus produits par des éditeurs ne relève pas uniquement de la réputation des marques. C’est aussi une manière concrète de préserver les conditions économiques de l’information dont dépendent les citoyens comme les outils d’intelligence artificielle.

Questions fréquentes

L’IA peut-elle utiliser des livres et des articles sans autorisation ?

La réponse dépend de l’usage, du pays, des exceptions prévues par le droit et des réserves exprimées par les titulaires de droits. En France et dans l’Union européenne, la fouille de textes et de données peut être autorisée dans certains cas, mais les éditeurs peuvent aussi réserver certains usages. Les litiges en cours doivent préciser l’application de ces règles à l’entraînement des modèles génératifs.

Pourquoi les médias perdent-ils du trafic avec l’intelligence artificielle ?

Les assistants et moteurs enrichis à l’IA peuvent fournir directement une réponse synthétique à une recherche. L’internaute a alors moins besoin d’ouvrir la publication d’origine. L’ampleur du phénomène varie selon les requêtes et les plateformes, mais la baisse des clics peut fragiliser les recettes publicitaires, les abonnements et la relation directe entre un média et ses lecteurs.

Que signifie le chiffre de 96 % de trafic en moins lié à l’IA ?

Ce chiffre, évoqué dans le débat sur les réponses générées par IA, ne doit pas être interprété comme une baisse générale de 96 % pour tous les sites d’information français. Il illustre l’écart potentiellement considérable entre une réponse consultée dans une interface et un clic vers la source. Une analyse sérieuse doit préciser la méthode, le périmètre et la période observée.

Comment les marques peuvent-elles soutenir les éditeurs face à l’IA ?

Les annonceurs et leurs agences peuvent orienter leurs investissements vers des médias identifiés, demander des mesures fiables du trafic humain et privilégier des environnements éditoriaux sûrs. Ils peuvent aussi regarder au-delà du seul volume d’impressions, en évaluant la qualité de l’audience et le contexte de diffusion. Cette approche contribue à préserver le financement de l’information professionnelle.

Un fichier robots.txt suffit-il à empêcher l’usage d’un contenu par une IA ?

Non. Ce fichier donne des consignes aux robots qui explorent un site, mais son respect dépend de l’acteur qui l’utilise. Il peut faire partie d’une stratégie de protection, avec des réserves d’usage lisibles par machine, des conditions juridiques, une surveillance technique et, si besoin, des accords de licence ou des recours. Il ne constitue pas une protection absolue à lui seul.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Syndicat national de l’édition, informations et communiqués sur l’action contre Metawww.sne.fr
  2. Société des gens de lettres, actualités sur la défense des auteurswww.sgdl.org
  3. Directive européenne 2019/790 sur le droit d’auteur dans le marché unique numériqueeur-lex.europa.eu/eli/dir/2019/790/oj
  4. Syndicat national des auteurs et des compositeurs, actualitéswww.snac.fr