Société et emploi

Au Mali, l’IA aide à créer des livres jeunesse en langues locales

Au Mali, des équipes s’appuient sur l’intelligence artificielle pour produire des livres pour enfants en bambara et dans d’autres langues locales. L’objectif est de proposer des histoires ancrées dans le quotidien des jeunes lecteurs, tout en donnant davantage de place à leurs langues à l’écrit.

Des enfants maliens consultent des livres illustrés en langues locales dans une salle de classe.
Illustration : Actu.ai

Lorsqu’un enfant ouvre un livre, la langue du récit compte autant que l’histoire racontée. Comprendre les mots, reconnaître des situations familières et voir son environnement pris au sérieux peuvent transformer la lecture en expérience personnelle. Au Mali, cette question prend une dimension concrète avec des projets qui utilisent l’intelligence artificielle pour créer des livres destinés aux enfants en bambara et dans d’autres langues locales.

Au printemps 2024, des entreprises telles que RobotsMali s’appuient sur ces outils pour imaginer des récits davantage ancrés dans la vie quotidienne et la culture du pays. L’enjeu ne consiste pas seulement à transposer des textes existants d’une langue à l’autre. Il s’agit aussi de faire émerger des situations, des personnages et des références qui parlent directement aux jeunes lecteurs maliens.

Lire dans une langue qui fait partie du quotidien

Le bambara, présenté comme la langue la plus parlée du Mali, occupe une place centrale dans cette initiative. Mais le pays est traversé par une grande diversité linguistique et culturelle. La volonté de publier dans plusieurs langues locales répond donc à un défi plus large : permettre à davantage d’enfants de rencontrer l’écrit dans une langue qu’ils entendent, parlent ou connaissent au sein de leur entourage.

Cette distinction est importante. Une langue peut être vivante dans les conversations familiales, sur les marchés ou dans la vie d’un village, tout en étant peu présente dans les livres accessibles aux enfants. La découverte de sa langue maternelle sous une forme écrite peut alors constituer une expérience nouvelle. Elle donne aussi à la lecture une fonction qui dépasse l’apprentissage scolaire : celle de transmettre des récits, des expressions et une manière de décrire le monde.

Les livres jeunesse ont un rôle particulier dans ce mouvement. Ils sont souvent parmi les premiers objets écrits qu’un enfant manipule de façon autonome ou avec un adulte. Un récit où les gestes, les lieux et les situations semblent familiers peut faciliter l’entrée dans la lecture. Il ne s’agit pas d’opposer une langue à une autre, ni de réduire l’horizon culturel des enfants. L’objectif est plutôt d’élargir les possibilités de lire et d’apprendre dans des langues longtemps sous-représentées dans l’édition.

Le changement de statut du français éclaire cette démarche

Cette dynamique s’inscrit dans un contexte politique et linguistique précis. En 2023, le Mali a fait passer le français du statut de « langue officielle » à celui de « langue de travail ». Cette évolution accompagne une volonté de mieux valoriser les langues autochtones, considérées comme une composante essentielle de l’identité culturelle du pays.

Le changement de statut ne signifie pas que le français disparaît de la vie publique, de l’administration ou des échanges. Il modifie en revanche la place symbolique et institutionnelle que le pays entend accorder aux langues locales. Dans ce cadre, proposer des livres pour enfants en bambara et dans d’autres langues prend un sens particulier : la valorisation linguistique ne se limite pas aux textes officiels, elle se joue aussi dans les contenus culturels accessibles au plus jeune âge.

La littérature jeunesse est un terrain stratégique, car elle relie l’apprentissage de la lecture à la construction d’un imaginaire. Si les premiers livres lus par un enfant ne montrent que des cadres, des personnages ou des habitudes éloignés de son quotidien, la lecture peut paraître extérieure à son monde. À l’inverse, des histoires pensées à partir de réalités locales peuvent offrir des repères plus immédiats, sans empêcher ensuite la découverte d’autres univers.

Comment l’intelligence artificielle intervient dans la création des livres

L’IA n’est pas ici une imprimerie automatique qui produirait, seule, des livres prêts à être distribués. D’après le processus décrit, elle sert d’abord à générer des propositions : des exemples de scènes, de situations ou de scénarios susceptibles d’alimenter une histoire. Les équipes peuvent ainsi demander des idées plus proches de la réalité de la plupart des enfants maliens, plutôt que de partir uniquement d’œuvres françaises à traduire.

Cette différence de point de départ est décisive. Traduire un classique permet de rendre un texte accessible dans une autre langue. Concevoir un récit à partir de références locales vise un autre objectif : faire de la langue locale le cadre naturel de l’histoire, et non seulement la langue d’arrivée d’un récit imaginé ailleurs.

L’outil de traduction Google Translate, qui a ajouté le bambara parmi les langues qu’il prend en charge, peut également intervenir dans une première série de traductions. Cette étape accélère le travail initial, mais elle ne supprime pas la nécessité d’un regard humain. Les propositions issues de l’IA sont triées et sélectionnées selon leur pertinence pour les jeunes lecteurs.

Étape du travail éditorialCe que l’IA peut apporterCe que le regard humain doit décider
Recherche d’idéesDes propositions de situations et de scénariosLes thèmes réellement pertinents pour les enfants maliens
Création d’un récitUne base textuelle ou des formulations possiblesLe ton, la cohérence de l’histoire et les références culturelles
Traduction initialeUne première version dans une langue prise en chargeLa justesse du vocabulaire, des tournures et du sens
Sélection finaleUn grand nombre de pistes rapidement disponiblesLes contenus à retenir, adapter ou écarter

L’intérêt de l’IA est donc de réduire le temps consacré à certaines tâches de départ et de multiplier les pistes. Mais elle ne constitue pas un jugement éditorial. Elle ne sait pas, par elle-même, si une scène est fidèle au vécu des enfants, si une expression est adaptée à un contexte donné ou si une traduction restitue correctement une nuance.

Deux manières de produire des livres en langues locales

Traduire des classiques français

  • Le récit existe déjà et vient d’un corpus extérieur.
  • La traduction rend l’œuvre accessible dans une autre langue.
  • Les scènes et références ne reflètent pas toujours le quotidien malien.
  • Le travail porte principalement sur le passage d’une langue à l’autre.

Concevoir des histoires ancrées au Mali

  • Les scénarios peuvent partir de situations proches des jeunes lecteurs.
  • L’IA fournit des pistes de récits et de formulations possibles.
  • Les équipes trient les propositions selon leur pertinence culturelle.
  • La relecture humaine reste indispensable pour finaliser le texte.

Traduire ou créer : deux démarches qui ne répondent pas au même besoin

La traduction de classiques français en langues locales peut avoir une réelle utilité. Elle ouvre l’accès à des œuvres déjà connues et donne aux lecteurs la possibilité de les découvrir dans une autre langue. Toutefois, elle ne garantit pas que les situations décrites reflètent les expériences quotidiennes des enfants maliens.

Le projet évoqué au Mali cherche justement à aller plus loin en sollicitant l’IA pour produire des exemples de scénarios enracinés dans un cadre local. Cette approche peut donner aux auteurs et aux éditeurs une matière première plus proche de leur objectif. Elle ne dispense pas, pour autant, de vérifier chaque proposition : une intelligence artificielle peut produire une phrase plausible tout en introduisant une maladresse, un cliché ou un élément inadapté.

La sélection humaine devient alors le point de passage essentiel. Les personnes qui connaissent les langues, les pratiques culturelles et le public visé sont les mieux placées pour évaluer un texte. Dans ce type de projet, l’IA peut être considérée comme un outil d’assistance à la création et à la traduction, non comme une autorité linguistique ou culturelle.

Les conditions pour que l’outil serve réellement les lecteurs

L’arrivée du bambara dans un service comme Google Translate est une avancée pratique, car elle rend possible une première traduction assistée. Mais un outil de traduction ne remplace pas automatiquement un travail éditorial complet. Selon les langues, les contextes et les formulations, une même idée peut exiger plusieurs choix de vocabulaire ou de tournure pour être comprise naturellement par un enfant.

Les systèmes génératifs posent une difficulté comparable. Ils sont capables de proposer rapidement des textes, mais ces textes doivent être relus avec attention. Une histoire destinée à des enfants doit être claire, cohérente et adaptée à leur âge. Lorsqu’elle porte en plus une ambition linguistique et culturelle, elle doit éviter de réduire une société à quelques images toutes faites ou d’employer des formulations qui ne correspondent pas aux usages recherchés.

D’autres questions accompagnent nécessairement ces projets : qui valide la langue finale, comment les livres sont-ils illustrés, imprimés et distribués, et comment les enseignants, les parents ou les bibliothèques peuvent-ils s’en saisir ? L’IA peut faciliter la phase de création, mais l’accès réel aux ouvrages dépend ensuite de toute une chaîne éditoriale et éducative.

Une opportunité pour la lecture et l’expression des enfants

Des livres en langues locales pourraient permettre aux enfants de découvrir leur langue maternelle sous forme écrite, de développer leur goût de la lecture et d’exercer leur imagination à partir de récits plus proches de leur environnement. Pour les familles et les médiateurs de lecture, ils peuvent aussi offrir de nouveaux supports pour raconter, échanger et transmettre.

Cette ambition touche également à l’expression. Lorsqu’une langue est présente dans les livres, elle n’est plus seulement associée à l’oral ou aux échanges du quotidien. Elle devient une langue capable de porter des aventures, des personnages, des émotions et des savoirs. Ce déplacement est symboliquement fort dans un pays qui entend renforcer la place de ses langues autochtones.

Il convient toutefois de ne pas prêter à la technologie des effets automatiques. La préservation d’une langue dépend de ses locuteurs, de son enseignement, de sa transmission et de la diversité des œuvres disponibles. L’intelligence artificielle peut apporter de nouveaux moyens de produire des contenus, mais elle ne remplace ni les auteurs, ni les traducteurs, ni les éducateurs, ni les communautés qui font vivre ces langues.

Ce qu’il faut surveiller

Le projet malien illustre une utilisation de l’IA éloignée des démonstrations technologiques habituelles. Ici, la question n’est pas de savoir si une machine peut écrire une histoire plus vite qu’un humain. Elle est de déterminer si des outils numériques peuvent aider à combler un manque de contenus jeunesse dans des langues peu représentées.

Plusieurs éléments permettront d’en mesurer la portée :

  • la qualité linguistique et culturelle des histoires finalement publiées ;
  • la place accordée à plusieurs langues locales, au-delà du seul bambara ;
  • la participation de personnes capables de relire et d’adapter les textes ;
  • l’accès concret des enfants aux livres, à l’école comme en dehors ;
  • la capacité de ces ouvrages à susciter l’envie de lire et de s’exprimer.

Si ces conditions sont réunies, l’IA pourrait devenir un outil parmi d’autres au service de la diversité linguistique. Au Mali, l’enjeu est moins de faire disparaître les langues déjà présentes dans l’espace public que de donner aux enfants davantage d’occasions de lire des histoires qui parlent aussi dans leurs propres langues.

Questions fréquentes

Comment l’intelligence artificielle crée-t-elle des livres pour enfants au Mali ?

L’IA peut proposer des idées de scènes, de personnages ou de scénarios, puis aider à produire une première base de texte. Au Mali, l’objectif décrit est de partir de situations liées à la vie et à la culture locales. Des équipes humaines doivent ensuite sélectionner, relire et adapter les contenus avant toute publication destinée aux enfants.

Pourquoi publier des livres jeunesse en bambara et en langues locales ?

Ces livres peuvent permettre aux enfants de rencontrer leur langue maternelle sous forme écrite et de lire des récits plus proches de leur environnement. Le bambara est présenté comme la langue la plus parlée du Mali, mais l’initiative concerne aussi d’autres langues locales. Elle s’inscrit dans une volonté de valoriser davantage la diversité linguistique du pays.

Le français est-il encore une langue officielle au Mali ?

Depuis 2023, le français n’a plus le statut de langue officielle au Mali : il est devenu une langue de travail. Ce changement accompagne la reconnaissance et la valorisation des langues autochtones. Il ne signifie pas que le français cesse d’être utilisé, mais il modifie la place institutionnelle attribuée aux langues locales dans le pays.

Google Translate peut-il traduire le bambara correctement ?

Google Translate prend en charge le bambara et peut fournir une première version de traduction utile pour lancer un travail. Mais une traduction automatique ne garantit pas à elle seule la justesse de chaque mot, de chaque nuance ou de chaque expression. Pour des livres jeunesse, une relecture par des personnes qui maîtrisent la langue et le contexte reste essentielle.

L’IA peut-elle remplacer les auteurs et les traducteurs de livres jeunesse ?

Non. L’IA peut accélérer la recherche d’idées ou la production d’un premier jet, mais elle ne décide pas de la pertinence d’un récit pour un enfant. Auteurs, traducteurs, enseignants et locuteurs des langues concernées restent nécessaires pour vérifier le sens, le ton, la qualité de la langue et l’ancrage culturel des ouvrages.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Washington Post, reportage sur l’usage de l’IA pour les livres jeunesse au Maliwww.washingtonpost.com
  2. Google Translate, langues prises en chargetranslate.google.com/intl/en/about/languages