Société et emploi

ChatGPT nous rend-il moins intelligents ? Les usages qui préservent l’esprit critique

ChatGPT écrit, résume et dialogue avec une fluidité qui trouble parfois notre jugement. Mais un chatbot n’a pas de QI comparable à celui d’une personne. Le véritable enjeu est ailleurs : apprendre à s’en servir sans déléguer sa curiosité, son discernement ni ses décisions.

Une étudiante compare ses notes manuscrites avec les réponses d’un assistant conversationnel sur son ordinateur.
Illustration : Actu.ai

Un assistant capable de résumer un dossier, de rédiger une lettre ou de proposer une explication en quelques secondes peut donner l’impression de penser à notre place. Depuis l’arrivée de ChatGPT, cette impression nourrit une inquiétude légitime : à force de demander des réponses toutes faites, risquons-nous de moins chercher, moins argumenter et, finalement, moins exercer notre intelligence ? La question mérite mieux qu’une opposition simpliste entre humains et machines.

Au 5 octobre 2024, les outils d’intelligence artificielle générative s’installent dans les études, les bureaux et les usages domestiques. Ils promettent de simplifier de nombreuses tâches intellectuelles. Mais ils obligent aussi chacun à se demander ce qu’il souhaite déléguer, ce qu’il doit impérativement contrôler et ce qui donne de la valeur à un raisonnement humain.

ChatGPT impressionne par le langage, pas par une intelligence humaine

ChatGPT est un agent conversationnel fondé sur un grand modèle de langage. Son principe général consiste à produire la suite de mots la plus vraisemblable au regard d’une instruction et du contexte de la conversation. Cette capacité lui permet de générer une réponse structurée, d’adopter un ton précis, de résumer un texte, d’écrire du code ou de simuler un échange pédagogique.

C’est précisément cette fluidité qui peut créer une illusion d’interaction humaine. Lorsqu’un système répond avec assurance, reformule une question complexe et semble suivre le fil d’un dialogue, il est naturel de lui attribuer une compréhension, une intention ou une expertise. Or, une phrase convaincante n’est pas nécessairement une phrase juste. L’outil peut se tromper, inventer une référence, omettre une nuance décisive ou refléter les biais présents dans les données sur lesquelles il a été entraîné.

Le point important n’est donc pas de nier l’utilité de ChatGPT. Ses performances changent réellement la manière d’accéder à l’information et de produire des contenus. Mais elles ne doivent pas transformer une réponse générée en verdict incontestable. Dans une discussion humaine, nous pouvons demander à notre interlocuteur de justifier son expérience, de citer ses sources, d’assumer une décision et d’en répondre. Avec un chatbot, cette responsabilité reste entièrement du côté de l’utilisateur ou de l’organisation qui l’emploie.

Peut-on vraiment parler du QI de ChatGPT ?

L’idée d’une ascension infinie du « QI » de ChatGPT est séduisante, mais elle mélange deux réalités distinctes. Le quotient intellectuel est un indicateur construit à partir de tests standardisés administrés à des personnes, dans des conditions précises. Il mesure certaines aptitudes, sans résumer à lui seul l’intelligence, la créativité, le jugement moral, l’expérience ou les compétences sociales d’un individu.

Un modèle de langage n’a pas de QI reconnu au même sens qu’un être humain. Il peut réussir certaines questions de tests ou de concours, en particulier quand elles sont bien représentées dans les données textuelles disponibles, et échouer de façon surprenante sur une question élémentaire, ambiguë ou mal formulée. Ses résultats dépendent aussi de la version utilisée, de la langue, de l’instruction donnée et de la manière dont l’évaluation est conduite.

Comparer directement ChatGPT à une personne sur une seule échelle revient donc à manquer l’essentiel. L’IA excelle à traiter rapidement de grandes quantités de texte et à produire des formulations plausibles. L’être humain mobilise, lui, une expérience située, une compréhension du contexte social, des valeurs, une mémoire vécue et la capacité de donner un sens à ses choix.

Ce que ChatGPT peut faire efficacementCe qui reste une responsabilité humaine
Résumer, reformuler et organiser un premier brouillonDéfinir le but, le public et les conséquences d’un texte
Proposer des pistes de recherche ou des explicationsVérifier les informations, les sources et les raisonnements
Automatiser une partie des tâches répétitivesPrendre une décision engageant une personne, un collectif ou une entreprise
Générer rapidement plusieurs optionsArbitrer entre des intérêts, des valeurs et des priorités contradictoires

Déléguer une tâche n’est pas forcément renoncer à penser

L’inquiétude principale porte sur la dépendance. Lorsqu’une solution est disponible instantanément, la tentation est grande de sauter les étapes qui entraînent l’esprit : chercher une information, comparer des sources, formuler une hypothèse, écrire un premier raisonnement, puis le corriger. Cette facilité peut favoriser une forme de sous-exercice cognitif si l’outil devient le réflexe unique face à la moindre difficulté.

Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau. La calculatrice, les moteurs de recherche, les correcteurs orthographiques et les logiciels de navigation ont tous déplacé certaines tâches mentales. Ils n’ont pas supprimé le besoin de comprendre. En revanche, ils ont modifié les compétences à entretenir. Savoir calculer reste utile pour détecter une erreur grossière de calculatrice. De même, savoir écrire et raisonner reste indispensable pour repérer une réponse artificiellement convaincante mais erronée.

L’effet de ChatGPT dépend donc beaucoup de l’usage. Demander une réponse à recopier réduit l’effort et l’apprentissage. Demander une explication, un contre-argument, des exemples adaptés à son niveau ou une série de questions pour tester sa compréhension peut, au contraire, soutenir une démarche active. La différence se joue dans la posture : utiliser l’IA comme substitut à son jugement, ou comme support pour le mettre à l’épreuve.

Utiliser ChatGPT : délégation passive ou apprentissage actif

Quand l’IA remplace l’effort

  • Copier une réponse sans vérifier ses affirmations ni ses sources.
  • Confier systématiquement la recherche, le plan et la rédaction à l’outil.
  • Prendre une formulation assurée pour une information exacte.
  • Perdre l’habitude d’expliquer son propre raisonnement.

Quand l’IA soutient le raisonnement

  • Rédiger une première analyse avant de comparer avec la réponse générée.
  • Demander des objections, des exemples et des questions de vérification.
  • Contrôler les faits importants dans des sources fiables et indépendantes.
  • Réécrire, contextualiser et assumer personnellement le résultat final.

À l’école, faire de l’IA un objet de discussion plutôt qu’une béquille

L’éducation est l’un des terrains où cette question est la plus concrète. Un élève peut demander à ChatGPT de produire une dissertation, une traduction ou une réponse à un exercice. Si le texte est rendu tel quel, l’outil masque les difficultés au lieu d’aider à les surmonter. L’enseignant ne peut alors plus évaluer avec certitude la maîtrise réelle de l’élève, et l’élève perd une occasion de pratiquer.

Interdire sans expliquer ne suffit toutefois pas à préparer les jeunes à un environnement où l’IA générative est déjà accessible. L’enjeu consiste à apprendre à l’utiliser avec méthode. Cela suppose notamment de faire expliciter les consignes données à l’outil, de distinguer les faits des opinions, de vérifier les références citées et de comparer la réponse proposée avec d’autres ressources.

Des pratiques simples peuvent préserver l’effort intellectuel : rédiger d’abord un plan personnel, demander à l’IA de relever les faiblesses de l’argumentation, expliquer oralement son raisonnement ou corriger une réponse volontairement imparfaite. Dans ce cadre, ChatGPT ne remplace pas l’apprentissage. Il devient un support de révision, de dialogue et de critique.

Emploi et créativité : l’automatisation ne supprime pas le jugement

Les craintes concernant l’emploi sont tout aussi compréhensibles. Les outils génératifs peuvent prendre en charge des opérations autrefois longues : rédiger une première version d’un courriel, classer des informations, produire un résumé, proposer des variantes de textes ou préparer une trame de présentation. Les métiers comportant une forte part de production textuelle, analytique ou créative sont particulièrement concernés.

Il serait néanmoins imprudent de conclure que la présence d’une IA rend l’intervention humaine secondaire. Dans de nombreuses activités, la valeur ne réside pas uniquement dans la production d’un texte ou d’une image. Elle tient à la relation avec un client, à la compréhension d’un besoin local, à la coordination d’une équipe, à l’évaluation d’un risque, à la responsabilité juridique et à la capacité de sortir d’un cadre convenu.

La créativité illustre bien cette distinction. ChatGPT peut suggérer des angles, des formulations ou des structures. Mais choisir un sujet pertinent, apporter une expérience vécue, définir une intention artistique, reconnaître une idée banale ou mesurer les effets d’un message restent des actes de jugement. L’IA peut accélérer l’exploration. Elle ne fournit pas automatiquement le sens, l’originalité ou la responsabilité qui font la qualité d’une création.

Pour les salariés comme pour les employeurs, la priorité est donc moins de tout déléguer que d’identifier les tâches où l’automatisation apporte un gain réel, puis de maintenir des procédures de relecture. Dans un document professionnel, une erreur générée par une IA reste une erreur de l’organisation qui l’envoie.

Autonomie, données et régulation : les garde-fous nécessaires

L’autonomie intellectuelle ne concerne pas uniquement la capacité à résoudre seul un problème. Elle implique aussi de savoir quand une réponse automatisée ne doit pas guider une décision. C’est particulièrement vrai dans les domaines sensibles, comme l’éducation, le recrutement, la santé, la justice, le crédit ou l’accès à des services essentiels. Une recommandation algorithmique peut influencer un choix sans que son fonctionnement, ses limites ou ses biais soient visibles.

L’usage quotidien des assistants conversationnels soulève aussi une question de données. Une conversation peut contenir des informations personnelles, professionnelles ou confidentielles. Avant de copier un dossier, un contrat, une donnée de santé ou un échange interne dans un outil d’IA, il faut savoir quelles règles s’appliquent et si l’organisation autorise cet usage. La commodité ne doit pas conduire à exposer des informations que l’on ne confierait pas à un tiers.

En Europe, le règlement sur l’intelligence artificielle, couramment appelé AI Act, est entré en vigueur le 1er août 2024. Il vise à encadrer les systèmes d’IA selon leurs niveaux de risque et à imposer des obligations de transparence ou de sécurité dans certains cas. Ce cadre ne répond pas à toutes les questions sur l’intelligence humaine, mais il rappelle un principe essentiel : l’innovation technique doit être accompagnée de règles, de contrôle et d’une responsabilité identifiable.

La régulation ne peut pas, à elle seule, protéger l’esprit critique. Elle doit s’accompagner d’une éducation à l’information, d’une transparence sur les outils utilisés et d’une culture professionnelle de la vérification. Une société équipée d’IA n’est pas condamnée à devenir passive. Elle le deviendrait si elle cessait d’exiger des explications et des preuves.

Ce qu’il faut surveiller dans notre rapport à l’IA

La question pertinente n’est pas de savoir si ChatGPT est un concurrent de l’intelligence humaine. Elle est de déterminer les habitudes que son usage installe. Si l’outil devient une réponse réflexe à chaque doute, il peut réduire la patience nécessaire à la recherche et à l’apprentissage. S’il est utilisé pour confronter des idées, accélérer un travail préparatoire et tester un raisonnement, il peut libérer du temps pour des tâches plus exigeantes.

Préserver son intelligence face à l’IA suppose quelques réflexes simples : formuler soi-même le problème avant de consulter l’outil, demander des explications plutôt qu’une réponse finale, vérifier les affirmations importantes, chercher un point de vue contradictoire et garder la décision pour les situations qui engagent autrui. Ces pratiques ne relèvent pas d’un refus de la technologie. Elles permettent de la remettre à sa juste place.

L’avenir ne se jouera pas dans une opposition abstraite entre machine et humain. Il dépendra de notre capacité collective à faire de l’IA un instrument d’assistance, et non une autorité à laquelle nous renoncerions à demander des comptes.

Questions fréquentes

ChatGPT a-t-il un QI plus élevé que celui des humains ?

Non, ChatGPT ne possède pas de QI reconnu et directement comparable à celui d’une personne. Le QI repose sur des tests standardisés conçus pour des humains. Un modèle de langage peut réussir certains exercices et échouer sur des questions simples selon la formulation, le contexte ou la version employée. Sa fluidité ne mesure ni son jugement ni son expérience.

Utiliser ChatGPT tous les jours rend-il moins intelligent ?

Aucune réponse automatique ne permet d’affirmer que l’usage quotidien rend mécaniquement moins intelligent. Le risque apparaît lorsque l’outil remplace systématiquement la recherche, l’écriture et la vérification. À l’inverse, l’utiliser pour demander des explications, tester un argument ou préparer une révision peut soutenir l’apprentissage, si l’utilisateur reste actif et critique.

Comment utiliser ChatGPT sans perdre son esprit critique ?

Commencez par formuler votre propre question et votre première piste de réponse. Demandez ensuite à l’outil des contre-arguments, des explications ou des exemples. Vérifiez séparément les faits importants, surtout pour la santé, le droit, l’argent ou le travail. Enfin, reformulez avec vos mots et ne transmettez pas de données confidentielles sans autorisation.

ChatGPT peut-il remplacer les enseignants ou les professionnels créatifs ?

ChatGPT peut aider à produire un brouillon, adapter une explication ou suggérer des idées, mais il ne remplace pas l’ensemble d’un métier. L’enseignement implique notamment l’évaluation, la relation et l’accompagnement. Les professions créatives reposent aussi sur une intention, une culture, un contexte et une responsabilité que la génération automatique ne garantit pas.

Quelles compétences humaines deviennent essentielles avec l’intelligence artificielle ?

La pensée critique, la vérification de l’information, la capacité à formuler un problème et le jugement contextuel deviennent particulièrement importants. S’y ajoutent la créativité, l’empathie, la coopération et la responsabilité dans la décision. Ces compétences permettent de mieux orienter les outils d’IA et de détecter leurs limites au lieu de subir leurs réponses.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, présentation de ChatGPTopenai.com/chatgpt
  2. UNESCO, guide sur l’intelligence artificielle générative dans l’éducation et la rechercheunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000386693
  3. Union européenne, règlement sur l’intelligence artificielle de 2024eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj