Recherche et science

Une peinture conçue par IA promet de rafraîchir les bâtiments et réduire la climatisation

Des chercheurs internationaux ont mis au point, avec l’aide de l’intelligence artificielle, des formules de peinture qui réfléchissent le soleil et évacuent mieux la chaleur. Testée en modélisation pour des bâtiments situés dans des climats chauds, cette approche pourrait réduire fortement les besoins de climatisation tout en accélérant la découverte de nouveaux matériaux.

Des ouvriers appliquent un revêtement réfléchissant sur le toit d’un immeuble exposé au soleil.
Illustration : Actu.ai

Lorsqu’un toit ou une façade accumule la chaleur du soleil, le bâtiment entier en subit les conséquences. Les occupants cherchent alors à refroidir les pièces, souvent à l’aide d’une climatisation énergivore. Pour rompre ce cercle, une équipe internationale de chercheurs a recours à l’intelligence artificielle afin de concevoir des peintures capables de mieux renvoyer le rayonnement solaire et d’évacuer la chaleur. L’objectif n’est pas de transformer un immeuble en réfrigérateur, mais de réduire la chaleur absorbée par son enveloppe avant qu’elle ne gagne l’intérieur.

Les travaux, publiés dans la revue scientifique Nature, ont été menés par des universités américaines, chinoises, singapouriennes et suédoises. Ils sont dirigés par Yuebing Zheng, de l’Université du Texas à Austin. Leur apport principal tient autant à la peinture obtenue qu’à la méthode : au lieu de multiplier les essais en laboratoire sans savoir précisément quelles combinaisons seront les meilleures, les scientifiques utilisent l’apprentissage automatique pour explorer et optimiser des formulations.

Pourquoi les bâtiments ont besoin de surfaces plus fraîches

Les villes concentrent le béton, l’asphalte, le verre et les toitures, autant de surfaces qui peuvent emmagasiner de l’énergie sous le soleil. Ce phénomène participe aux îlots de chaleur urbains, c’est-à-dire à la tendance des zones densément bâties à devenir plus chaudes que leurs alentours moins urbanisés. Il rend le confort thermique plus difficile à maintenir et augmente la demande en refroidissement dans les périodes chaudes.

Une peinture de toiture ou de façade peut contribuer à limiter ce problème, à condition de posséder deux qualités complémentaires. Elle doit d’abord réfléchir une grande part du rayonnement solaire pour ne pas l’absorber. Elle doit ensuite pouvoir libérer efficacement la chaleur qu’elle contient sous forme de rayonnement thermique. C’est le principe du refroidissement radiatif : une surface bien conçue ne se contente pas de paraître claire, elle gère la manière dont elle interagit avec différentes longueurs d’onde de la lumière et de la chaleur.

Les chercheurs ont ainsi conçu des revêtements réfléchissants dont les performances annoncées permettent de réduire la température de structures de 5 à 20 °C après exposition aux rayons du soleil. L’ampleur précise du refroidissement dépend naturellement de la formule retenue, de la surface peinte, de l’ensoleillement et des conditions locales. Il ne faut donc pas lire ce chiffre comme une baisse automatique de la température de l’air dans toutes les pièces d’un bâtiment.

Comment l’IA conçoit-elle une peinture qui refroidit ?

La formulation d’un matériau est un problème de combinaison. Dans une peinture, il faut notamment choisir des composants, leur proportion et leur organisation afin d’obtenir les propriétés recherchées. Dans le cas présent, les propriétés thermiques et optiques sont essentielles : réflexion du soleil d’un côté, émission de chaleur de l’autre.

La méthode classique repose largement sur des cycles d’essai-erreur. Une équipe propose une formulation, la prépare, mesure ses performances, modifie un paramètre, puis recommence. Cette démarche reste indispensable pour vérifier un matériau réel, mais elle peut être lente lorsqu’un très grand nombre de combinaisons est possible.

L’apprentissage automatique change l’ordre de travail. Les chercheurs alimentent des algorithmes avec des données sur les propriétés des matériaux et les performances attendues. Le système peut alors repérer des associations prometteuses, prédire leur comportement et aider les scientifiques à sélectionner les candidats à fabriquer et à tester en priorité. L’IA ne réalise pas seule la découverte : elle réduit l’espace de recherche et guide l’expérimentation humaine.

Selon Yuebing Zheng, la conception de matériaux qui demandait auparavant environ un mois peut désormais être menée en quelques jours. Ce gain de temps est particulièrement précieux dans un domaine où les possibilités se comptent en très grand nombre et où chaque expérience de laboratoire demande des moyens, des équipements et des validations.

Le résultat recherché n’est donc pas simplement une recette plus rapide à trouver. L’ambition est aussi d’accéder à des performances qui auraient été difficiles à atteindre avec une exploration manuelle limitée. C’est l’une des promesses les plus concrètes de l’IA pour la science des matériaux : laisser les chercheurs concentrer les essais physiques sur les options les plus pertinentes.

Des économies d’électricité particulièrement visibles dans les climats chauds

L’intérêt de ces revêtements se mesure surtout là où les bâtiments sont fortement exposés au soleil et où la climatisation représente une part importante de la consommation électrique. Les chercheurs ont notamment évalué le potentiel de leurs peintures pour des immeubles de plusieurs étages dans des villes chaudes comme Rio de Janeiro et Bangkok.

Dans ce scénario, l’application du revêtement sur la toiture d’un bâtiment pourrait permettre d’économiser jusqu’à 15 800 kilowattheures d’électricité par an. Cette estimation illustre un ordre de grandeur : elle dépend du type de bâtiment, de sa taille, de sa toiture, de ses équipements de refroidissement et des conditions météorologiques. Elle ne constitue pas une promesse identique pour chaque immeuble.

Scénario étudiéEffet potentiel indiqué par les chercheurs
Structure exposée au soleilRéduction de température de 5 à 20 °C
Immeuble de plusieurs étages à Rio de Janeiro ou BangkokJusqu’à 15 800 kWh d’électricité économisés par an
Déploiement sur 1 000 bâtiments comparablesÉconomie équivalente à la consommation annuelle de plus de 10 000 unités de climatisation
Processus de conception d’un matériauPassage d’environ un mois à quelques jours selon Yuebing Zheng

À l’échelle de 1 000 immeubles, l’économie avancée par l’étude correspondrait à la consommation annuelle de plus de 10 000 unités de climatisation. Ce type de projection intéresse les collectivités, les propriétaires de parcs immobiliers et les acteurs de la construction : une solution appliquée à une très grande surface peut produire un effet plus important que de petites optimisations isolées.

Concevoir une peinture : essais classiques ou approche guidée par l’IA

Méthode traditionnelle

  • Les chercheurs sélectionnent des formulations à tester une par une.
  • Les ajustements reposent largement sur l’essai-erreur en laboratoire.
  • Le processus de conception peut demander environ un mois.
  • L’exploration de millions de combinaisons devient difficile à mener manuellement.

Approche assistée par IA

  • Les algorithmes identifient des formulations susceptibles d’offrir les propriétés visées.
  • L’IA accélère la sélection des candidats avant les expériences physiques.
  • Selon Yuebing Zheng, une phase de conception peut être ramenée à quelques jours.
  • Les tests en laboratoire restent indispensables pour confirmer durabilité et performances réelles.

En quoi cette méthode diffère-t-elle de l’essai-erreur traditionnel ?

L’IA ne dispense pas de mesurer les performances réelles d’une peinture. Une formule prédite comme prometteuse doit encore être produite, appliquée et soumise à des tests. Il faut notamment vérifier sa durabilité, sa résistance aux intempéries, son adhérence, son vieillissement et la stabilité de ses propriétés thermiques au fil du temps.

La différence se situe en amont. Les méthodes conventionnelles progressent souvent par ajustements successifs autour de recettes déjà connues. L’apprentissage automatique peut analyser beaucoup plus de pistes et proposer des configurations moins intuitives. Cette approche est utile lorsque les calculs nécessaires pour évaluer les matériaux deviennent trop nombreux pour être menés un à un de manière classique.

Le chimiste Alex Ganose, de l’Imperial College London, souligne justement l’ampleur du défi : la modélisation de nouveaux matériaux suppose d’examiner des millions de combinaisons potentielles. L’IA permet de dépasser certaines contraintes associées à la puissance de calcul et à la sélection manuelle des candidats. Elle ne remplace toutefois ni la chimie, ni la physique, ni les protocoles de validation.

Cette dynamique dépasse le seul domaine des peintures. L’entreprise britannique MatNex a, par exemple, utilisé l’apprentissage machine pour concevoir des aimants permanents destinés au secteur des véhicules électriques. De son côté, Microsoft a lancé une plateforme d’outils d’IA pour aider à la conception de matériaux inorganiques, employés notamment dans les panneaux solaires et les implants médicaux. Dans tous ces cas, le principe est proche : accélérer la recherche sur des matériaux dont les propriétés déterminent l’efficacité de technologies concrètes.

Des applications possibles sur les véhicules et les équipements

Les toits d’immeubles ne sont pas les seules surfaces exposées à un fort rayonnement solaire. Voitures, trains et équipements électriques peuvent eux aussi monter en température, ce qui peut dégrader le confort, solliciter davantage les systèmes de refroidissement ou compliquer le fonctionnement de certains composants.

Les nouvelles peintures pourraient donc trouver des applications dans le transport et dans des équipements nécessitant un refroidissement. Leur intérêt varie selon les contraintes : une carrosserie doit aussi répondre à des exigences esthétiques, mécaniques et industrielles, tandis qu’un équipement électrique doit être compatible avec des conditions d’usage très spécifiques. Une formule efficace sur un toit ne peut pas être transposée telle quelle à tous les supports.

Cette diversité d’usages explique l’importance des formulations sur mesure. L’intelligence artificielle peut aider à chercher non pas une peinture universelle, mais des matériaux adaptés à une fonction précise : réduire l’échauffement d’une toiture, préserver une surface extérieure ou limiter le besoin en refroidissement d’un objet exposé.

Les limites à vérifier avant un déploiement à grande échelle

Une performance observée ou calculée dans le cadre d’une recherche ne garantit pas encore une adoption industrielle généralisée. Pour passer du laboratoire au marché, ces peintures devront démontrer leur comportement sur la durée. Les chercheurs poursuivent donc l’amélioration des formules et leurs essais rigoureux.

Plusieurs questions pratiques restent centrales. Le revêtement conservera-t-il ses propriétés après des années de soleil, de pluie, de pollution ou de nettoyage ? Pourra-t-il être fabriqué à grande échelle avec une qualité constante ? S’intégrera-t-il aux procédés habituels du bâtiment ? Son coût restera-t-il acceptable au regard des économies d’électricité attendues ? Les fabricants devront également respecter les normes environnementales et les exigences applicables aux peintures de construction.

Il faut aussi évaluer le bilan global d’une innovation matérielle. Une baisse de consommation d’électricité pendant l’usage est un avantage potentiel important, surtout dans les régions chaudes. Mais les composants employés, leur fabrication, leur transport et leur fin de vie doivent aussi être pris en compte pour juger pleinement de la durabilité d’un produit.

Ce qu’il faut surveiller

La prochaine étape sera de confirmer les performances de ces peintures hors des conditions contrôlées, sur de vrais bâtiments et pendant des périodes suffisamment longues. Les résultats devront être comparés à ceux de revêtements réfléchissants déjà disponibles, en tenant compte du climat, de l’orientation du bâtiment et de la qualité de son isolation.

Plus largement, cette recherche illustre l’essor de l’IA pour les matériaux. Les algorithmes deviennent des outils de laboratoire capables de suggérer des pistes, d’accélérer les calculs et de réduire le nombre d’expériences inutiles. Ils pourraient aussi contribuer à la conception de matériaux pour la capture du carbone ou d’autres technologies liées à la transition énergétique.

La promesse est considérable, mais elle repose sur une condition simple : les prédictions de l’IA doivent être confirmées par des matériaux fiables, sûrs et durables. Pour les bâtiments confrontés à des étés plus chauds et à une demande croissante de climatisation, une peinture capable de garder les surfaces plus fraîches serait alors moins un gadget technologique qu’un outil supplémentaire de sobriété énergétique.

Questions fréquentes

Comment une peinture peut-elle rafraîchir un bâtiment ?

Une peinture conçue pour le refroidissement limite d’abord l’énergie solaire absorbée par une surface en réfléchissant mieux les rayons du soleil. Elle doit aussi évacuer efficacement la chaleur sous forme de rayonnement thermique. En réduisant l’échauffement d’un toit ou d’une façade, elle peut diminuer les besoins de climatisation, sans remplacer l’isolation ou une ventilation adaptée.

Quelle économie d’énergie cette peinture conçue par IA peut-elle apporter ?

Dans les scénarios étudiés pour un immeuble de plusieurs étages situé à Rio de Janeiro ou Bangkok, les chercheurs avancent jusqu’à 15 800 kilowattheures d’électricité économisés par an. Cette estimation dépend toutefois de nombreux paramètres, dont le climat, la surface peinte, l’ensoleillement, l’isolation du bâtiment et les équipements de refroidissement déjà installés.

L’IA fabrique-t-elle elle-même la peinture ?

Non. L’intelligence artificielle sert à accélérer la conception des formulations. Des algorithmes d’apprentissage automatique examinent de nombreuses combinaisons de matériaux et aident à sélectionner celles qui semblent les plus efficaces pour réfléchir la lumière et évacuer la chaleur. Les scientifiques doivent ensuite fabriquer les formulations et les tester expérimentalement.

Cette peinture peut-elle être utilisée sur les voitures et les trains ?

Les chercheurs envisagent des applications sur les voitures, les trains et certains équipements électriques, car ces objets peuvent aussi souffrir d’un échauffement important. Chaque usage impose néanmoins ses propres contraintes de résistance, d’application et de durabilité. Une formulation pensée pour une toiture ne sera donc pas nécessairement adaptée sans modification à une carrosserie ou à un appareil.

La peinture IA est-elle déjà disponible pour rénover sa maison ?

Les travaux décrits relèvent de la recherche scientifique et de l’optimisation de matériaux. Avant une commercialisation à grande échelle, les formules devront faire la preuve de leur durabilité, de leur stabilité dans des conditions réelles, de leur compatibilité avec les procédés industriels et de leur conformité aux normes environnementales applicables aux peintures.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Nature, revue scientifique ayant publié l’étudewww.nature.com
  2. Université du Texas à Austin, établissement de Yuebing Zhengwww.utexas.edu
  3. Imperial College London, établissement d’Alex Ganosewww.imperial.ac.uk