Entreprises et marchés

IA : les family offices préfèrent les actions cotées aux startups risquées

Les grandes fortunes familiales veulent profiter de l’essor de l’intelligence artificielle, mais sans s’exposer massivement au risque des jeunes pousses. Selon une enquête de Goldman Sachs, elles privilégient les actions cotées et les ETF, tout en ciblant les entreprises qui gagnent en productivité grâce à l’IA.

Des gestionnaires de patrimoine analysent des investissements liés à l’intelligence artificielle sur des écrans financiers.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne séduit pas uniquement les fonds de capital-risque en quête de la prochaine pépite technologique. Elle s’impose aussi dans les portefeuilles des family offices, ces structures chargées de gérer le patrimoine de très grandes familles. Mais leur approche tranche avec l’image d’investisseurs prêts à financer n’importe quelle startup prometteuse : à la fin de septembre 2025, ils privilégient nettement les sociétés déjà cotées et les fonds indiciels plutôt que les jeunes entreprises non cotées.

Ce choix ne traduit pas un désintérêt pour l’innovation. Il révèle plutôt une façon particulière de s’exposer à un thème devenu central dans les marchés financiers : capter la croissance liée à l’IA, tout en conservant une visibilité plus grande sur les prix, les résultats et la liquidité des placements. L’enquête de Goldman Sachs auprès de family offices montre ainsi que l’IA est déjà considérée comme une allocation à part entière, qui dépasse largement le seul secteur des logiciels.

Les family offices veulent de l’IA, mais surtout des actifs liquides

Un family office, ou bureau de famille, organise la gestion d’un patrimoine familial important. Ses missions peuvent couvrir les placements financiers, la transmission, la fiscalité, l’immobilier ou encore la philanthropie. Contrairement à un fonds ouvert au grand public, il investit l’argent d’une ou de plusieurs familles et peut donc adopter un horizon très long. Cela ne signifie pas pour autant qu’il accepte sans limite les actifs difficiles à revendre ou à évaluer.

Dans l’enquête citée par Goldman Sachs, 52 % des répondants déclarent investir dans le thème de l’intelligence artificielle par l’intermédiaire d’actions cotées ou d’ETF. Un ETF est un fonds négocié en Bourse qui permet de suivre un indice, un secteur ou une sélection de titres sans acheter chaque action individuellement.

À l’inverse, à peine un quart des family offices interrogés indiquent investir directement dans des startups d’IA. Les deux approches ne s’excluent pas nécessairement : un même investisseur peut détenir à la fois des actions, des ETF et quelques participations privées. Elles signalent toutefois une hiérarchie claire entre une exposition diversifiée et liquide, d’un côté, et la sélection directe de jeunes pousses, de l’autre.

Indicateur issu de l’enquête de Goldman SachsPart des family offices concernésCe que cela indique
Investissement IA via actions cotées ou ETF52 %Les marchés publics sont le principal canal d’exposition déclaré.
Investissement direct dans des startups d’IAEnviron un quartLe non-coté est utilisé, mais demeure moins répandu.
Ciblage d’entreprises gagnant en productivité grâce à l’IA38 %Les usages concrets de l’IA comptent autant que les créateurs de modèles.
Intérêt pour l’énergie et les matériaux32 %Les bénéficiaires indirects de l’IA attirent une part notable des investisseurs.
Répondants déjà investis dans l’IAPrès de 90 %L’IA est devenue un thème largement adopté dans cet univers.
Répondants ne prévoyant pas d’explorer l’IA5 %Le désintérêt déclaré reste très minoritaire.

Pourquoi les actions cotées paraissent-elles plus rassurantes ?

La préférence pour les marchés publics tient d’abord à une différence simple : une action cotée possède un prix visible chaque jour de Bourse et peut, en principe, être achetée ou vendue rapidement. Une participation dans une startup est beaucoup moins liquide. Sa valeur est généralement établie lors d’une levée de fonds, selon une négociation entre investisseurs et entreprise. Entre deux tours de table, l’évaluation peut rester inchangée sur le papier, même si l’environnement économique ou les perspectives commerciales évoluent.

Meena Flynn, consultante chez Goldman Sachs, relève une prudence accrue face aux valorisations des startups. L’écart entre les valorisations attribuées aux entreprises privées et celles observées sur les marchés cotés pousse certains investisseurs à regarder avec davantage de rigueur ce qu’ils paient pour accéder au thème de l’IA.

Cette prudence est aussi liée au poids déjà pris par l’intelligence artificielle sur les marchés boursiers. Selon les éléments rapportés par Goldman Sachs, neuf grandes entreprises du S&P 500, portées par des récits liés à l’IA, représentent 40 % de la capitalisation totale de l’indice. Cette concentration est un argument en faveur des titres très établis pour les investisseurs qui recherchent de la profondeur de marché. Elle rappelle aussi qu’un investissement indiciel peut être fortement influencé par un nombre limité de très grands groupes.

Pour un family office, l’enjeu est donc double : bénéficier de l’essor de l’IA tout en évitant de dépendre excessivement d’une valorisation privée difficile à vérifier ou d’une entreprise trop jeune pour avoir démontré la solidité de son modèle économique.

Actions cotées ou startups : deux façons de s’exposer à l’IA

Actions cotées et ETF

  • Prix observables quotidiennement sur les marchés.
  • Possibilité de vendre plus facilement les titres.
  • Accès diversifié à de grandes entreprises liées à l’IA.
  • Informations financières généralement plus accessibles.
  • Exposition possible aux bénéficiaires indirects de l’IA.

Startups et capital-risque

  • Potentiel de croissance élevé si l’entreprise s’impose.
  • Valorisations privées plus difficiles à comparer.
  • Capital souvent immobilisé jusqu’à une sortie.
  • Sélection complexe parmi environ 800 licornes.
  • Risque important lié au modèle économique et aux financements futurs.

Des bénéficiaires de l’IA au-delà de la technologie

L’intérêt des family offices ne se réduit pas aux entreprises qui conçoivent des modèles, des puces ou des logiciels d’intelligence artificielle. 38 % des répondants citent les sociétés qui déploient l’IA afin d’améliorer leur productivité et leur efficacité. Cette approche déplace la question : plutôt que de chercher uniquement le futur champion technologique, il s’agit d’identifier les entreprises capables de transformer l’IA en gains opérationnels mesurables.

Cette logique peut concerner de nombreux secteurs. Une entreprise peut employer des outils d’IA pour assister ses équipes, accélérer l’analyse de données, optimiser des flux logistiques, automatiser certaines opérations répétitives ou améliorer la planification. Pour l’investisseur, le sujet devient alors moins la performance spectaculaire d’une nouvelle technologie que sa capacité à renforcer les résultats d’une activité existante.

Les secteurs de l’énergie et des matériaux retiennent également l’attention de 32 % des bureaux de famille interrogés. Ce résultat reflète l’idée que le développement de l’IA s’accompagne d’importants besoins physiques : centres de données, équipements informatiques, alimentation électrique et infrastructures. Investir dans les conséquences industrielles de l’IA peut apparaître comme une façon de diversifier son exposition, sans se limiter aux entreprises les plus visibles du numérique.

Les startups d’IA restent attractives, mais plus difficiles à sélectionner

Les family offices ne tournent pas le dos au capital-risque. Le bureau de famille de Jeff Bezos figure ainsi parmi les acteurs cités comme s’intéressant aux entreprises de ce domaine. Cependant, l’investissement direct dans une startup impose d’accepter plusieurs contraintes : l’absence de cotation quotidienne, une revente parfois incertaine, des besoins de financement successifs et un risque d’échec élevé.

Dans l’IA, ces difficultés sont accentuées par la vitesse de l’innovation. Une jeune entreprise peut attirer des capitaux grâce à une démonstration technique convaincante, mais elle doit ensuite prouver qu’elle dispose de clients, d’un modèle de revenus, d’une infrastructure adaptée et d’un avantage qui résistera à la concurrence. Or, les dépenses nécessaires pour développer ou déployer certains systèmes d’IA peuvent être considérables.

Les investisseurs privés doivent aussi arbitrer entre deux promesses. La première est celle d’un potentiel de rendement élevé si une startup devient un acteur majeur. La seconde est celle d’une forte incertitude, car la valorisation d’une entreprise privée peut reposer sur des anticipations très optimistes. Les actions cotées ne sont évidemment pas sans risque, mais elles offrent davantage d’informations publiques et un marché continu où les prix évoluent.

Cette différence explique pourquoi la prudence ne signifie pas l’abandon du non-coté. Elle se traduit plutôt par une allocation plus sélective, où les investissements directs dans les startups ne constituent qu’une composante d’un portefeuille plus large.

Une adoption accélérée par les usages du grand public

Les bureaux de famille ont longtemps eu la réputation d’adopter les nouvelles technologies avec prudence. L’intelligence artificielle a toutefois changé d’échelle en se diffusant rapidement dans les usages quotidiens. Assistants conversationnels, outils de création, logiciels de bureautique enrichis, recommandations et automatisation sont devenus plus visibles pour le public comme pour les dirigeants.

Jean Altier, responsable des stratégies gérées chez Goldman Sachs, souligne que l’IA est désormais omniprésente dans la vie des consommateurs. Cette familiarité compte dans la décision d’investissement. Une technologie mieux comprise, ou au moins régulièrement rencontrée, est plus facile à intégrer dans une discussion patrimoniale qu’une innovation perçue comme lointaine et réservée aux spécialistes.

Le profil des répondants éclaire également l’importance de ces chiffres : il s’agit principalement de bureaux de famille gérant au moins 1 milliard de dollars d’actifs. Chez ces investisseurs, l’IA n’est donc plus un pari marginal réservé à quelques profils technophiles. Près de neuf répondants sur dix déclarent déjà y avoir investi sous une forme ou une autre, tandis que 5 % seulement n’envisagent pas d’explorer le sujet.

Il faut néanmoins distinguer l’adoption du thème et la conviction sur chaque entreprise. Dire qu’un family office investit dans l’IA peut recouvrir une large palette de stratégies, depuis un ETF diversifié jusqu’à une participation ciblée dans une entreprise privée. Les pourcentages décrivent des orientations d’investissement, pas une recommandation universelle ni une garantie de rendement.

Le paradoxe des marchés privés : beaucoup de licornes, peu de sorties en Bourse

La recherche de stabilité sur les marchés cotés se heurte à une réalité : une part importante des entreprises technologiques les plus ambitieuses reste privée. Le paysage compte environ 800 licornes, ces startups valorisées au moins 1 milliard de dollars. Pour un family office qui veut accéder aux entreprises d’IA avant leur introduction en Bourse, les marchés privés restent donc difficiles à ignorer.

Mais cette abondance complique la sélection. Plus le nombre de sociétés susceptibles de rechercher des capitaux est élevé, plus il devient difficile de distinguer les entreprises bénéficiant d’une technologie réellement différenciante de celles qui profitent surtout de l’engouement autour de l’IA. L’investisseur doit alors examiner la qualité des équipes, l’accès aux données et aux infrastructures, la capacité à vendre un produit et les besoins futurs de financement.

Le taux d’introductions en Bourse demeure par ailleurs historiquement bas. Cette situation allonge potentiellement la durée pendant laquelle un investissement privé reste immobilisé. Pour les family offices, le choix ne se résume donc pas à « cotée ou non cotée ». Il dépend de la part du patrimoine qu’ils acceptent d’immobiliser, de leur tolérance au risque et de leur capacité à analyser directement des dossiers complexes.

Ce qu’il faut surveiller dans l’allocation à l’IA

La tendance observée à la fin septembre 2025 dessine une ligne claire : les family offices veulent participer à la croissance de l’IA, mais ils privilégient les instruments qui leur donnent de la liquidité et une meilleure lisibilité sur les valorisations. Les actions cotées et les ETF répondent à cette préférence, tandis que les startups restent une source d’opportunités plus sélectives et plus risquées.

Plusieurs éléments seront déterminants pour ces investisseurs. D’abord, la capacité des entreprises cotées à transformer les promesses de l’IA en revenus, en marges ou en gains de productivité réels. Ensuite, l’évolution des besoins en énergie, en matériaux et en infrastructures, qui peut redistribuer une partie de la valeur vers des secteurs moins directement associés au logiciel. Enfin, la reprise éventuelle des introductions en Bourse pourrait modifier l’équilibre entre marchés publics et privés.

La leçon principale est moins celle d’un rejet des startups que celle d’une discipline d’allocation. Dans un marché où l’IA concentre autant d’attentes financières, les grands patrimoines familiaux cherchent à combiner exposition à la croissance, diversification et contrôle du risque. Leur préférence actuelle pour la Bourse montre que, même face à une technologie en pleine accélération, la liquidité et la qualité des valorisations restent des critères décisifs.

Questions fréquentes

Pourquoi les family offices préfèrent-ils les actions d’IA aux startups ?

Les actions cotées et les ETF offrent une valeur de marché visible et sont généralement plus faciles à acheter ou à vendre. Selon l’enquête de Goldman Sachs, 52 % des family offices utilisent ces instruments pour s’exposer à l’IA, contre environ un quart qui investissent directement dans des startups. La prudence face aux valorisations privées explique en partie cet écart.

Qu’est-ce qu’un family office ?

Un family office, ou bureau de famille, est une structure qui gère les intérêts financiers et patrimoniaux d’une famille fortunée. Il peut s’occuper de placements, de transmission, d’immobilier ou de philanthropie. Dans l’enquête évoquée, les répondants gèrent principalement au moins 1 milliard de dollars d’actifs, ce qui en fait des investisseurs institutionnels de poids.

Dans quels secteurs les family offices investissent-ils pour profiter de l’IA ?

Ils ne visent pas uniquement les entreprises qui développent des outils d’intelligence artificielle. 38 % des répondants recherchent des sociétés utilisant l’IA pour accroître leur productivité ou leur efficacité. L’énergie et les matériaux intéressent aussi 32 % d’entre eux, car le déploiement de l’IA nécessite des infrastructures et des ressources physiques importantes.

Les family offices ont-ils déjà investi massivement dans l’intelligence artificielle ?

Près de neuf family offices sur dix interrogés par Goldman Sachs déclarent avoir déjà investi dans l’IA d’une manière ou d’une autre. Cette exposition peut toutefois prendre des formes très différentes : achat d’actions, ETF, participations dans des entreprises privées ou investissement dans des secteurs bénéficiant indirectement de la croissance de l’IA.

Pourquoi les introductions en Bourse sont-elles importantes pour les investisseurs en IA ?

Une introduction en Bourse permet à des investisseurs privés de revendre plus facilement leurs participations et donne au public l’accès à une entreprise auparavant non cotée. Or, le rythme des introductions reste historiquement bas. Pour les family offices, cela peut prolonger l’immobilisation des capitaux placés dans les startups et renforcer l’attrait des marchés déjà cotés.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Goldman Sachs, analyses et études sur les family officeswww.goldmansachs.com/insights
  2. S&P Dow Jones Indices, présentation de l’indice S&P 500www.spglobal.com/spdji/en/indices/equity/sp-500