Entreprises et marchés

Cloud et IA : l’Europe face à la dépendance aux géants de la tech

Le poids d’Amazon, Google et Microsoft dans le cloud place les jeunes entreprises européennes face à une dépendance structurelle. Entre règles de concurrence, investissements et souveraineté numérique, l’Union européenne cherche le bon équilibre pour faire émerger ses propres champions de l’IA.

Des ingénieurs examinent des serveurs d’un centre de données, symbole des enjeux européens du cloud.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne se joue pas seulement dans les laboratoires ou dans la qualité des modèles. Elle se joue aussi dans des infrastructures rarement visibles du grand public : les centres de données, les puces, les réseaux et, surtout, le cloud. Or ce socle est largement contrôlé par un petit groupe d’entreprises américaines. Pour les entreprises européennes, cette réalité conditionne l’accès à la puissance de calcul, aux clients et aux outils nécessaires pour grandir.

Cette concentration ne signifie pas que toute innovation européenne serait impossible. Des entreprises, des chercheurs et des fournisseurs locaux développent des technologies compétitives. Mais elle crée un déséquilibre de départ : une jeune pousse qui veut entraîner ou commercialiser un système d’IA doit souvent s’appuyer sur les services et les canaux de distribution des plateformes qu’elle ambitionne, un jour, de concurrencer.

Le cloud, socle invisible de la compétition numérique

Le cloud désigne les ressources informatiques accessibles à distance : stockage de données, serveurs, logiciels, bases de données, puissance de calcul et outils d’IA. Au lieu d’acheter et d’exploiter ses propres machines, une entreprise peut louer ces capacités selon ses besoins. Ce fonctionnement accélère le lancement d’un produit, mais rend aussi son utilisateur dépendant des conditions techniques et commerciales du fournisseur choisi.

Dans ce secteur, les économies d’échelle sont considérables. Construire des centres de données, acheter des serveurs et les accélérateurs de calcul les plus performants, assurer leur maintenance et les relier à des réseaux mondiaux exige des investissements massifs. Les entreprises déjà très grandes disposent d’un avantage cumulatif : elles peuvent répartir ces coûts sur des millions de clients et enrichir en continu leur catalogue de services.

Amazon, Microsoft et Google contrôlent près des deux tiers de l’infrastructure mondiale du cloud, selon les estimations sectorielles citées en 2024. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud ne fournissent donc pas seulement des espaces de stockage. Ils constituent l’une des portes d’entrée vers les ressources de calcul indispensables à l’essor de l’IA générative.

Pour une start-up ou une PME européenne, les conséquences peuvent être concrètes : dépendance à un environnement logiciel donné, difficulté à négocier face à un fournisseur beaucoup plus grand, ou coût et complexité d’un éventuel changement de prestataire. L’interopérabilité et la portabilité des données peuvent atténuer ce risque, mais elles ne font pas disparaître les contraintes liées aux applications, aux contrats et aux compétences techniques accumulées autour d’une plateforme.

Pourquoi cette concentration pèse sur les entreprises européennes

La compétitivité technologique ne dépend pas d’un seul facteur. Une entreprise doit trouver des talents, financer sa croissance, accéder à des clients, disposer de données dans un cadre légal clair et obtenir de la puissance de calcul. Pourtant, le cloud relie une grande partie de ces enjeux : il héberge les produits, facilite leur diffusion internationale et donne accès à des services d’IA prêts à l’emploi.

La concentration du marché peut ainsi réduire la marge de manœuvre des nouveaux entrants, sans que chaque partenariat ou chaque contrat ne soit problématique en soi. Les grandes plateformes offrent souvent des outils performants, une capacité mondiale et une mise sur le marché rapide. Elles peuvent donc être des partenaires précieux pour les jeunes entreprises.

La question est celle du rapport de forces. Si les infrastructures, les places de marché, les systèmes d’exploitation, les moteurs de recherche ou les canaux publicitaires sont concentrés entre les mains de quelques groupes, une entreprise innovante risque de dépendre d’eux à plusieurs étapes de sa croissance. Cette situation rend l’émergence de modèles économiques alternatifs plus difficile, particulièrement à l’échelle européenne.

Les acquisitions de jeunes entreprises constituent un autre point de vigilance. Racheter une start-up n’est pas illégal et peut donner à ses fondateurs les moyens de déployer plus vite leur technologie. Mais ces opérations peuvent aussi, selon les circonstances, faire disparaître un concurrent potentiel. C’est pourquoi le contrôle des concentrations reste un outil important du droit de la concurrence. Le Digital Markets Act prévoit aussi que les contrôleurs d’accès désignés informent la Commission européenne de certains projets d’acquisition.

Le cas Mistral AI révèle un dilemme stratégique

L’exemple de Mistral AI, entreprise française spécialisée dans les modèles d’intelligence artificielle, résume cette tension. En février 2024, Microsoft et Mistral AI ont annoncé un partenariat comprenant notamment la distribution des modèles de Mistral AI via Azure AI. Microsoft a également annoncé un investissement de 15 millions d’euros dans l’entreprise sous la forme d’un instrument convertible.

Pour une jeune entreprise, ce type d’accord peut apporter un accès précieux à des infrastructures de calcul et à une distribution internationale. C’est un avantage immédiat dans une compétition où les modèles les plus ambitieux nécessitent beaucoup de ressources. Mais il alimente aussi les interrogations sur l’autonomie à long terme des champions européens : comment profiter de la puissance des plateformes mondiales sans leur abandonner la relation avec les clients, les capacités techniques les plus stratégiques ou la maîtrise de sa trajectoire ?

Il serait excessif d’en déduire qu’un partenariat équivaut automatiquement à une perte d’indépendance ou à un étouffement de l’innovation. Il révèle plutôt le coût de la course à l’IA : les entreprises qui n’ont pas leurs propres infrastructures à très grande échelle doivent trouver des alliés, des investisseurs ou des fournisseurs. L’enjeu pour l’Europe est donc de multiplier les options disponibles, afin que ces alliances restent des choix et non des passages obligés.

Deux voies pour accéder aux ressources de l’IA

S’appuyer sur les grandes plateformes

  • Accès rapide à une infrastructure mondiale et à des outils déjà opérationnels.
  • Capacité de calcul disponible sans construire ses propres centres de données.
  • Distribution facilitée auprès de clients internationaux.
  • Dépendance possible aux conditions commerciales, techniques et stratégiques du fournisseur.

Renforcer les capacités européennes

  • Davantage de choix pour les entreprises qui entraînent ou déploient des modèles d’IA.
  • Meilleure résilience face aux dépendances technologiques et aux évolutions contractuelles.
  • Investissements importants et temps long nécessaires pour atteindre une grande échelle.
  • Nécessité de coordonner financement, énergie, talents et débouchés sur le marché européen.

La régulation européenne change les règles, sans remplacer l’investissement

L’Union européenne a engagé plusieurs chantiers pour rééquilibrer les marchés numériques. Le plus directement lié à la concurrence est le Digital Markets Act, ou DMA. Ce règlement cible les très grandes plateformes qualifiées de contrôleurs d’accès, c’est-à-dire celles qui jouent un rôle incontournable entre les entreprises et les utilisateurs.

Le DMA ne vise pas à démanteler automatiquement les grandes entreprises technologiques. Il impose des obligations précises à certains de leurs services : ne pas favoriser indûment ses propres services, permettre davantage de choix aux utilisateurs ou encore faciliter, dans certains cas, l’interopérabilité. Son efficacité dépendra toutefois de son application, des enquêtes ouvertes par la Commission européenne et de la capacité des entreprises concurrentes à faire valoir leurs droits.

DateÉvénementCe que cela change pour l’écosystème européen
7 mars 2024Les principales obligations du Digital Markets Act deviennent applicables aux contrôleurs d’accès désignés.Les plateformes concernées doivent adapter certaines pratiques susceptibles de verrouiller les marchés.
1er août 2024L’AI Act entre en vigueur dans l’Union européenne.Le cadre européen pour les systèmes d’IA à risque est posé, avec une application progressive de ses règles.
Septembre 2024Publication du rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne.Le rapport insiste sur la nécessité de combler le retard d’innovation et de mobiliser davantage d’investissements.

L’AI Act répond à une autre préoccupation. Il établit un cadre fondé sur le niveau de risque des systèmes d’intelligence artificielle, avec des obligations renforcées pour les usages les plus sensibles. Cette réglementation peut renforcer la confiance dans l’IA et donner de la visibilité aux entreprises. Elle ne crée cependant ni centres de données, ni puces, ni financements. Elle ne saurait donc, à elle seule, résoudre la dépendance aux grandes infrastructures de cloud.

Le même équilibre doit être trouvé avec le RGPD. La protection des données personnelles est une exigence essentielle pour les citoyens et un élément de confiance pour les entreprises. Mais les règles doivent aussi être appliquées de manière lisible afin que les acteurs européens puissent innover sans faire face à une incertitude permanente. La CNIL joue, dans ce cadre, un rôle central d’accompagnement et de contrôle.

L’énergie, l’autre limite physique de la course au numérique

La souveraineté numérique n’est pas qu’une affaire de logiciels ou de propriété intellectuelle. Le cloud repose sur des bâtiments, des machines et une alimentation électrique continue. Plus les besoins de calcul liés à l’IA augmentent, plus la question de la disponibilité de l’énergie et de la capacité des réseaux devient concrète.

L’implantation d’un centre de données peut nécessiter des raccordements importants et des adaptations du réseau local. Elle pose aussi des questions d’aménagement, de gestion de la chaleur et de compatibilité avec les objectifs climatiques. Ces contraintes concernent tous les opérateurs, qu’ils soient européens ou étrangers. Mais la forte présence des grandes plateformes mondiales dans les infrastructures rend le débat sur l’allocation de ces ressources particulièrement sensible.

L’Europe doit éviter deux écueils. Le premier serait de considérer que tout centre de données est incompatible avec la transition énergétique. Le second serait d’ignorer les arbitrages matériels que suppose la numérisation de l’économie. Une stratégie crédible suppose de planifier les capacités de réseau, de soutenir l’efficacité énergétique et de veiller à ce que les bénéfices industriels et économiques de ces infrastructures profitent aussi au territoire qui les accueille.

Quelle politique industrielle pour une autonomie réelle ?

Le rapport présenté par Mario Draghi en septembre 2024 rappelle l’ampleur de l’enjeu : l’Union européenne risque de rester à l’écart de la révolution de l’intelligence artificielle si elle ne réduit pas son retard d’innovation et d’investissement. L’autonomie stratégique ne signifie pas l’autarcie, ni l’idée de remplacer immédiatement tous les services étrangers. Elle consiste à pouvoir choisir ses dépendances et à disposer d’alternatives crédibles dans les domaines essentiels.

Pour y parvenir, la régulation doit être complétée par une politique industrielle durable. Plusieurs leviers apparaissent décisifs :

  • financer les phases de croissance des entreprises, au-delà de la recherche et des premières levées de fonds ;
  • développer des capacités européennes de calcul et de stockage compétitives ;
  • favoriser des standards ouverts, l’interopérabilité et la portabilité, afin de réduire les coûts de changement de fournisseur ;
  • utiliser la commande publique pour créer des débouchés à des solutions européennes fiables ;
  • coordonner les choix des États membres, plutôt que de disperser les efforts entre marchés nationaux.

Cette approche implique aussi de ne pas réduire le débat à l’origine géographique d’une entreprise. Une solution européenne n’est pas automatiquement meilleure, pas plus qu’une solution étrangère n’est automatiquement incompatible avec les intérêts européens. Les critères essentiels restent la capacité à innover, la sécurité, la conformité, la résilience des approvisionnements et la possibilité, pour les clients, de conserver une véritable liberté de choix.

Ce qu’il faut surveiller

À la fin de l’année 2024, l’Europe dispose de nouveaux outils juridiques et d’un diagnostic plus net sur son retard technologique. Reste à transformer ces instruments en résultats mesurables. L’application du DMA sera déterminante : elle permettra de savoir si les obligations imposées aux contrôleurs d’accès améliorent réellement les possibilités de concurrence et de distribution pour les entreprises européennes.

Il faudra aussi suivre la mise en œuvre progressive de l’AI Act. Son succès dépendra de sa capacité à protéger les citoyens sans créer une complexité disproportionnée pour les innovateurs. Enfin, la capacité de l’Union européenne à financer ses entreprises, à déployer des infrastructures de calcul et à concilier développement numérique et contraintes énergétiques sera décisive.

Le défi dépasse donc la seule confrontation avec Amazon, Google, Meta ou Microsoft. Il s’agit de bâtir un écosystème où une entreprise européenne peut naître, entraîner ses technologies, trouver des clients et se développer à l’international sans que son accès aux ressources fondamentales dépende exclusivement de quelques plateformes mondiales.

Questions fréquentes

Pourquoi les entreprises européennes dépendent-elles du cloud américain ?

Les principaux fournisseurs mondiaux de cloud ont investi très tôt et à très grande échelle dans les centres de données, les logiciels et les services de calcul. Les entreprises européennes peuvent utiliser ces offres rapidement, mais les alternatives locales n’ont pas toujours la même capacité mondiale ni le même catalogue de services. Cette dépendance est surtout sensible pour les projets d’IA gourmands en puissance de calcul.

Le Digital Markets Act peut-il limiter le pouvoir des géants de la tech ?

Le Digital Markets Act peut réduire certaines pratiques qui ferment les marchés numériques, mais il ne supprime pas la domination économique des grandes plateformes. Depuis le 7 mars 2024, il impose des obligations aux contrôleurs d’accès désignés. Son effet réel dépendra des contrôles de la Commission européenne, des décisions prises en cas de manquement et de l’usage de ces nouvelles règles par les concurrents.

L’AI Act protège-t-il les entreprises européennes face aux géants américains ?

L’AI Act établit des règles européennes pour les systèmes d’intelligence artificielle selon leur niveau de risque. Il peut renforcer la confiance, la transparence et la sécurité juridique, mais il ne finance pas directement les start-up et ne fournit pas de puissance de calcul. Pour renforcer la compétitivité européenne, il doit être complété par des investissements, des infrastructures et une politique industrielle.

Pourquoi le partenariat entre Mistral AI et Microsoft fait-il débat ?

Le partenariat annoncé en février 2024 permet à Mistral AI de bénéficier de la distribution de ses modèles via Azure AI et s’accompagne d’un investissement de 15 millions d’euros de Microsoft. Il illustre un arbitrage fréquent : obtenir vite des ressources et des débouchés mondiaux, tout en préservant une capacité de décision et une relation directe avec les clients à long terme.

L’Europe peut-elle développer son propre cloud pour l’intelligence artificielle ?

Oui, mais cette ambition exige des investissements durables dans les centres de données, les puces, l’énergie, les logiciels et les compétences. Il ne s’agit pas nécessairement de remplacer tous les fournisseurs existants. L’objectif est plutôt de faire émerger des offres suffisamment solides pour donner aux entreprises et aux administrations européennes un choix crédible, ainsi qu’une meilleure capacité de négociation.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Synergy Research Group, analyses du marché mondial des infrastructures cloudwww.srgresearch.com
  2. Commission européenne, Digital Markets Actdigital-markets-act.ec.europa.eu/index_en
  3. Commission européenne, cadre réglementaire européen sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai
  4. Commission européenne, rapport Draghi sur la compétitivité européennecommission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/draghi-report_en
  5. Microsoft, annonce du partenariat avec Mistral AI de février 2024blogs.microsoft.com