Robotique et matériel

Intel face au défi de l’IA : un redressement fragilisé par une nouvelle crise

Intel doit simultanément restaurer sa discipline financière, réussir ses nouvelles générations de puces et trouver sa place dans l’essor de l’IA. Le départ de son dirigeant Pat Gelsinger, annoncé le 2 décembre 2024, rappelle l’ampleur du chantier face à Nvidia, AMD et aux exigences de la fabrication avancée.

Une usine de semi-conducteurs illustre les défis industriels d’Intel dans les puces pour l’IA.
Illustration : Actu.ai

Le redressement d’Intel n’est plus seulement une affaire de nouveaux processeurs. Au 3 décembre 2024, le pionnier américain des semi-conducteurs se trouve à un moment décisif : il doit rassurer ses clients sur la fiabilité de ses puces, réduire ses coûts, relancer sa capacité d’innovation et se faire une place crédible dans l’informatique dédiée à l’intelligence artificielle.

La difficulté est devenue plus visible encore avec l’annonce, le 2 décembre 2024, du départ de Pat Gelsinger. Revenu à la direction générale en 2021 avec la promesse de rétablir l’avance technologique historique du groupe, il a pris sa retraite et quitté le conseil d’administration. Intel a confié la direction par intérim à deux responsables : David Zinsner, directeur financier, et Michelle Johnston Holthaus, qui dirigeait l’activité produits. Frank Yeary assure pour sa part la présidence exécutive du conseil à titre intérimaire.

Ce changement ne résout pas les problèmes structurels d’Intel. Il illustre, au contraire, la pression qui s’exerce sur l’entreprise dans un marché où les cycles de produits sont longs, les investissements se chiffrent en milliards de dollars et la demande se déplace rapidement vers les infrastructures d’IA.

Un plan de redressement bousculé par le départ de Pat Gelsinger

Pat Gelsinger avait bâti sa stratégie autour de deux objectifs étroitement liés. Le premier consistait à remettre Intel au premier plan dans la conception de processeurs pour PC et serveurs. Le second, beaucoup plus ambitieux, visait à transformer une partie de ses usines en activité de fonderie ouverte à des clients externes, sous la bannière Intel Foundry.

Une fonderie ne conçoit pas forcément les puces qu’elle produit. Elle met ses usines et ses procédés de gravure à disposition d’autres entreprises. C’est le modèle qui a permis à TSMC de devenir incontournable pour de nombreux concepteurs de puces. Pour Intel, qui a longtemps fabriqué principalement ses propres processeurs, le virage est profond : il implique de convaincre des clients de lui confier des composants stratégiques, tout en démontrant que ses procédés de production sont compétitifs, fiables et livrés dans les délais.

La transition de direction intervient alors que ce plan exige une exécution très rigoureuse. Intel n’a pas détaillé les raisons précises du départ de Pat Gelsinger. Il serait donc abusif d’attribuer ce changement à une seule décision ou à un seul mauvais trimestre. Mais il survient après une période de résultats financiers difficiles, de réductions de dépenses et de réorganisation du groupe.

Des résultats qui montrent l’ampleur de la pression financière

Les comptes publiés en 2024 mettent en lumière un paradoxe. Intel conserve une activité considérable et dispose encore de revenus de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an. Mais ses marges ont été comprimées, tandis que les investissements dans les usines et les nouvelles générations de procédés pèsent lourdement sur ses finances.

Indicateur financier, normes GAAPDeuxième trimestre 2024Troisième trimestre 2024
Chiffre d’affaires12,8 milliards de dollars13,3 milliards de dollars
Résultat net-1,6 milliard de dollars-16,6 milliards de dollars
Bénéfice par action ajusté, hors GAAP0,02 dollar0,02 dollar

La perte nette du troisième trimestre, particulièrement élevée, comprend notamment des charges sans effet immédiat sur la trésorerie liées à des dépréciations d’actifs. Elle ne signifie donc pas qu’Intel a dépensé 16,6 milliards de dollars en espèces durant le seul trimestre. Elle montre néanmoins combien la réévaluation de ses capacités industrielles et de ses actifs est devenue lourde dans ses comptes.

Après ses résultats du deuxième trimestre, Intel a annoncé viser 10 milliards de dollars d’économies en 2025. Le plan prévoyait notamment une réduction d’environ 15 % de ses effectifs. Cette annonce a brutalement affecté la perception des investisseurs : le 2 août 2024, l’action Intel a perdu environ 26 % en une séance, une chute proche des 30 % souvent évoqués à ce moment-là.

Le groupe a aussi réajusté certains projets industriels. En septembre 2024, Intel a indiqué reporter d’environ deux ans ses projets d’usines en Allemagne et en Pologne. Il ne s’agit pas d’un renoncement à la fabrication avancée, mais d’un rappel important : une stratégie de fonderie demande des capitaux considérables et doit être adaptée au niveau réel de la demande.

Face à Nvidia et AMD, la bataille s’est déplacée vers l’IA

Pendant des décennies, le processeur central, ou CPU, a été le cœur de la plupart des ordinateurs. Intel y a bâti sa réputation avec ses familles de puces Core pour les PC et Xeon pour les serveurs. Or l’essor de l’IA générative a placé les accélérateurs spécialisés au centre des dépenses technologiques des grands groupes.

Ces accélérateurs, souvent des GPU, réalisent en parallèle un grand nombre d’opérations mathématiques nécessaires à l’entraînement et à l’utilisation de grands modèles d’IA. Nvidia occupe une position centrale dans ce marché grâce à ses puces et à son écosystème logiciel CUDA. Cette avance ne tient pas uniquement à la puissance des composants : les entreprises, chercheurs et développeurs utilisent des outils logiciels qui facilitent le déploiement de leurs applications sur les architectures de Nvidia.

Intel propose des accélérateurs Gaudi et intègre aussi des capacités d’IA dans ses processeurs. Mais la concurrence ne se limite pas à Nvidia. AMD progresse à la fois dans les processeurs pour PC et serveurs, ainsi que dans les accélérateurs pour centres de données. Les fabricants de puces doivent désormais répondre à plusieurs besoins à la fois : puissance de calcul, consommation électrique, mémoire, logiciels et disponibilité des produits en volume.

Pour Intel, le risque est clair. Si les budgets des centres de données se concentrent durablement sur les accélérateurs d’IA concurrents, l’entreprise pourrait voir son rôle se réduire à certains segments du processeur traditionnel. Ses Xeon restent importants dans de nombreuses infrastructures, mais le centre de gravité technologique et financier du marché s’est déplacé.

Les PC à IA offrent une occasion, mais pas une garantie

Intel mise également sur les ordinateurs personnels équipés de fonctions d’IA locales. Ses processeurs Core Ultra associent CPU, circuit graphique intégré et NPU, pour Neural Processing Unit. Ce dernier est un bloc spécialisé conçu pour exécuter certaines tâches d’IA avec une consommation électrique plus faible qu’un CPU ou qu’un GPU généraliste.

Sur un PC, ce type de composant peut par exemple contribuer à la transcription audio, à l’amélioration d’une image, à la suppression de bruit pendant un appel vidéo ou à certaines fonctions d’assistance exécutées directement sur l’appareil. L’intérêt potentiel est double : réduire le recours au cloud et améliorer l’autonomie pour certaines tâches.

Intel a lancé ses processeurs Core Ultra 200S, connus sous le nom de code Arrow Lake, en octobre 2024 pour les ordinateurs de bureau. Il est donc important de distinguer les retards historiques qui ont affecté certaines feuilles de route d’Intel et le statut d’Arrow Lake à cette date : cette génération est bien en cours de lancement.

Le vrai enjeu n’est pas seulement de commercialiser une nouvelle puce. Il consiste à convaincre les constructeurs, les développeurs et le public que les fonctions d’IA intégrées justifient un renouvellement de PC. Or les usages les plus populaires de l’IA générative reposent encore souvent sur des services en ligne. La présence d’un NPU dans un ordinateur ne suffit pas, à elle seule, à créer une raison d’achat évidente.

Les problèmes de stabilité des Core ont coûté de la confiance

La stratégie technologique d’Intel a aussi été fragilisée par les instabilités constatées sur certains processeurs de bureau Core de 13e et 14e générations, notamment les modèles Core i9-13900K et Core i9-14900K. Des utilisateurs et des fabricants ont rapporté des plantages dans certaines conditions, un sujet particulièrement sensible pour une marque historiquement associée à la robustesse de ses processeurs.

Intel a attribué une partie du problème à des tensions de fonctionnement élevées et a diffusé des mises à jour de microcode, un logiciel de très bas niveau qui pilote certains comportements du processeur. L’entreprise a également étendu de deux ans la garantie de certains processeurs concernés.

Il faut éviter un raccourci : un incident de stabilité ne prouve pas, à lui seul, une défaillance générale de toute la chaîne de fabrication d’Intel. En revanche, ses conséquences commerciales et réputationnelles sont concrètes. Les acheteurs qui assemblent eux-mêmes leur ordinateur, les fabricants de PC et les investisseurs attendent d’un fabricant de CPU qu’il identifie vite les défauts, propose des correctifs clairs et assure le remplacement des produits défaillants.

La fonderie Intel, le pari industriel le plus risqué

Le projet Intel Foundry pourrait devenir l’un des leviers les plus importants du redressement. S’il réussit, il permettrait au groupe de rentabiliser ses usines avec des commandes extérieures, de diversifier ses revenus et de conserver une expertise industrielle stratégique aux États-Unis et en Europe.

Mais l’ambition est difficile à concrétiser. Les clients potentiels d’une fonderie choisissent un partenaire pour plusieurs années. Ils veulent connaître la maturité du procédé, le rendement de production, le coût par puce, la disponibilité des capacités et la stabilité de la feuille de route. Intel doit donc apporter des preuves industrielles, pas seulement annoncer de nouveaux nœuds de gravure.

L’entreprise compte notamment sur son procédé Intel 18A, qui doit entrer en production à grande échelle en 2025 selon sa feuille de route. Ce procédé est associé à deux évolutions techniques majeures : une alimentation électrique par l’arrière de la puce et une nouvelle génération de transistors. Intel prévoit de l’employer pour ses futurs processeurs Panther Lake.

Le redressement d’Intel : des leviers réels, des contraintes lourdes

Les leviers d’Intel

  • Une base installée majeure dans les PC et les serveurs avec les gammes Core et Xeon.
  • Des usines et une expertise de fabrication que le groupe veut ouvrir à des clients externes.
  • Les processeurs Core Ultra, qui intègrent un NPU pour des fonctions d’IA locales.
  • Le procédé Intel 18A, annoncé pour une montée en volume en 2025.
  • Un plan d’économies de 10 milliards de dollars destiné à améliorer la discipline financière.

Les contraintes à surmonter

  • Nvidia dispose d’une avance considérable dans l’écosystème des accélérateurs d’IA.
  • AMD renforce la concurrence dans les processeurs pour PC, serveurs et IA.
  • La perte GAAP de 16,6 milliards de dollars au troisième trimestre souligne la pression sur les comptes.
  • Les projets d’usines en Allemagne et en Pologne ont été reportés d’environ deux ans.
  • Le départ de Pat Gelsinger ajoute une incertitude de gouvernance pendant une phase critique.

Ce qu’il faut surveiller en 2025

Le sort du redressement d’Intel dépendra moins d’une annonce isolée que de plusieurs preuves successives. La première sera la capacité de la nouvelle direction à préserver une ligne stratégique lisible pendant la recherche d’un dirigeant permanent. Une entreprise engagée dans des projets industriels de long terme ne peut pas changer de cap tous les trimestres.

La deuxième concernera l’exécution industrielle. Les progrès du procédé Intel 18A, le lancement attendu de Panther Lake et la capacité à attirer des clients externes vers Intel Foundry seront des indicateurs déterminants. Dans les semi-conducteurs, un retard de production peut permettre à un concurrent de prendre plusieurs années d’avance sur un segment rentable.

La troisième portera sur l’IA. Intel devra démontrer que ses accélérateurs Gaudi, ses Xeon et ses puces pour PC à IA trouvent des débouchés concrets face aux écosystèmes de Nvidia et d’AMD. La performance brute comptera, mais les logiciels, les outils pour développeurs et la disponibilité des serveurs compteront tout autant.

Enfin, le groupe devra restaurer la confiance. Les correctifs apportés aux processeurs concernés, la clarté de la communication avec les clients et la discipline financière ne sont pas des sujets secondaires. Pour Intel, le renouveau passera par une idée simple mais exigeante : livrer régulièrement des produits fiables, compétitifs et rentables dans un secteur où chaque retard se paie très cher.

Questions fréquentes

Pourquoi Pat Gelsinger a-t-il quitté Intel en décembre 2024 ?

Intel a annoncé le 2 décembre 2024 que Pat Gelsinger prenait sa retraite et quittait aussi le conseil d’administration. Le groupe n’a pas détaillé publiquement une cause unique à ce départ. Cette transition intervient toutefois après des résultats financiers difficiles, un vaste plan de réduction des coûts et des défis persistants dans les puces pour l’IA et la fabrication avancée.

Quels processeurs Intel sont concernés par les problèmes de stabilité ?

Intel a reconnu des problèmes affectant certains processeurs de bureau Core de 13e et 14e générations, notamment des modèles Core i9-13900K et Core i9-14900K. L’entreprise a publié des mises à jour de microcode pour corriger certains comportements liés à la tension de fonctionnement et a étendu de deux ans la garantie de processeurs éligibles.

Arrow Lake a-t-il été retardé par Intel ?

Au 3 décembre 2024, Intel avait déjà lancé les processeurs Core Ultra 200S, connus sous le nom de code Arrow Lake, pour les ordinateurs de bureau. Les difficultés historiques d’Intel à tenir certaines feuilles de route restent scrutées, mais il ne faut pas confondre ces retards passés avec le statut commercial d’Arrow Lake, alors en cours de déploiement.

Qu’est-ce qu’Intel Foundry et pourquoi est-ce important ?

Intel Foundry est l’activité par laquelle Intel veut fabriquer des puces pour d’autres entreprises, et pas seulement pour ses propres produits. Ce projet est stratégique car il pourrait diversifier les revenus et mieux rentabiliser les usines. Il exige cependant des investissements massifs, des procédés compétitifs et la confiance de clients qui peuvent aussi s’adresser à d’autres fonderies.

Intel peut-il encore rivaliser avec Nvidia dans l’intelligence artificielle ?

Intel peut rester un acteur important de l’IA grâce à ses processeurs Xeon, ses accélérateurs Gaudi et ses puces Core Ultra pour PC. Mais Nvidia bénéficie d’une forte avance dans les accélérateurs de centres de données et dans les logiciels utilisés par les développeurs. Intel devra convaincre par la performance, le prix, l’efficacité énergétique et la qualité de son écosystème logiciel.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Intel, annonce de transition à la direction du groupe, 2 décembre 2024www.intel.com/content/www/us/en/newsroom.html
  2. Intel, publications financières et informations investisseurswww.intc.com
  3. Securities and Exchange Commission, documents déposés par Intelwww.sec.gov/edgar/browse/?CIK=50863
  4. Intel Support, informations sur les processeurs de 13e et 14e générationswww.intel.com/content/www/us/en/support/articles/000099636/processors.html