Cybersécurité

Deepfakes « nudify » : pourquoi ces faux nus non consentis inquiètent

À partir d’une photographie ordinaire, des bots dits « nudify » peuvent fabriquer en quelques minutes un faux nu réaliste. Ces détournements, présentés comme utilisés par des millions d’internautes, exposent les victimes à l’humiliation et au harcèlement. Voici comment ils fonctionnent, quels recours existent et comment réagir.

Personne signalant sur son téléphone une image truquée générée par intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Une photographie de vacances, un portrait publié sur un réseau social ou une image envoyée dans une conversation privée peuvent être détournés en quelques minutes. Les bots de type « nudify » promettent de produire un faux nu à partir de ces images. Derrière l’apparente simplicité de ces services se trouve une forme de violence numérique : la personne visée n’a ni posé, ni consenti, ni contrôlé la diffusion de ce contenu fabriqué.

En octobre 2024, ce phénomène est présenté comme étant utilisé par des millions d’internautes. Le chiffre doit être compris avec prudence : il ne dit pas, à lui seul, combien d’images sont créées, partagées ou vues. Il souligne néanmoins un point essentiel : ces services ne sont plus réservés à des spécialistes de l’image. Ils rendent une manipulation intime accessible à des personnes ayant très peu de compétences techniques.

Un « nudify » ne déshabille personne, il fabrique une image trompeuse

Le terme « nudify » désigne des applications, sites ou bots qui utilisent l’intelligence artificielle pour générer l’apparence d’un corps nu à partir d’une photographie d’une personne habillée. Il ne s’agit pas de récupérer une information cachée dans l’image d’origine : l’outil invente des pixels afin de produire un résultat qui paraît plausible.

Cette distinction technique est fondamentale, mais elle n’atténue en rien le préjudice. Une image synthétique peut être prise pour une photographie réelle, notamment lorsqu’elle circule rapidement, sans contexte, dans un groupe de discussion ou sur un réseau social. Elle peut alors servir à humilier, intimider, harceler ou faire pression sur une personne.

Les personnalités connues sont des cibles visibles, car de nombreuses photographies d’elles sont accessibles en ligne. Mais les victimes ne se limitent pas à ce public. Des personnes ordinaires, des étudiants et des étudiantes peuvent aussi être visés. Dans les témoignages évoqués autour de ce phénomène, une étudiante belge citée sous le prénom de Julia a notamment reçu des courriels contenant des deepfakes pornographiques la représentant.

Comment ces bots parviennent-ils à créer un faux nu ?

Ces services s’appuient sur des modèles de génération d’images. À partir de la photo transmise, l’IA analyse des éléments visuels comme le visage, la silhouette, la posture, l’éclairage ou les contours des vêtements. Elle génère ensuite une nouvelle image en s’appuyant sur des représentations statistiques apprises pendant son entraînement.

Le résultat n’est donc pas une « version révélée » de l’image initiale. C’est une reconstruction fictive, qui peut contenir des incohérences anatomiques, des textures improbables ou des détails visuels erronés. Toutefois, la qualité n’a pas besoin d’être parfaite pour faire du tort. Un rendu suffisamment crédible, vu brièvement sur un écran de téléphone, peut suffire à semer le doute auprès de proches, de camarades ou de collègues.

La dangerosité de ces bots tient aussi à leur parcours utilisateur réduit au minimum. Une personne peut fournir une image et laisser le service automatiser le reste. Cette absence apparente d’effort masque la gravité de l’acte : la cible est transformée en objet de contenu intime sans aucun contrôle.

Étape de la manipulationCe que fait l’outilConséquence pour la personne visée
Import d’une photographieLe service reçoit une image parfois banale et largement accessibleUne photo publiée sans intention intime peut devenir une matière première de détournement
Analyse visuelleLe modèle repère visage, posture et caractéristiques apparentesL’identité visuelle de la personne est réutilisée sans son accord
Génération synthétiqueL’IA invente un corps et des détails absents de l’originalLe contenu peut sembler authentique malgré son caractère entièrement fabriqué
Partage ou envoi cibléL’image peut être diffusée dans des conversations, par courriel ou sur des plateformesL’atteinte se prolonge par l’humiliation, le harcèlement ou le chantage

Pourquoi les conséquences dépassent largement l’écran

Une image intime falsifiée porte atteinte à la maîtrise de son image, mais ses effets ne s’arrêtent pas à la publication initiale. La victime peut redouter que le fichier soit copié, rediffusé ou envoyé à son entourage. Elle peut devoir expliquer qu’elle n’est pas à l’origine de l’image, alors même que cette charge ne devrait jamais lui incomber.

Les répercussions décrites dans ce type d’affaires incluent l’anxiété, la honte, la peur du regard des autres et l’atteinte à la réputation. Lorsque l’auteur est connu de la victime, le préjudice peut s’inscrire dans un contexte de harcèlement ou de contrôle. Lorsque l’auteur reste anonyme, l’incertitude ajoute une difficulté supplémentaire : il faut tenter d’obtenir le retrait d’un contenu sans toujours savoir qui l’a créé ni où il est hébergé.

Parler de « faux » ne doit donc pas conduire à minimiser la situation. Ce qui est faux, c’est l’image. L’atteinte, elle, est réelle. La diffusion d’un tel contenu exploite l’apparence et l’intimité supposée d’une personne pour la réduire à un objet de moquerie, de désir ou de domination.

Cette réalité explique aussi pourquoi la seule recommandation consistant à moins publier de photos ne saurait être une réponse suffisante. Une photo peut avoir été partagée dans un cadre privé, récupérée sur un profil professionnel ou provenir d’une image ancienne. La responsabilité incombe à la personne qui fabrique, commande ou diffuse le contenu, non à celle dont l’image est détournée.

Quel est le cadre juridique en France en octobre 2024 ?

Les règles applicables aux deepfakes ont longtemps semblé dispersées entre le droit à l’image, l’atteinte à la vie privée, le harcèlement ou encore les infractions liées à la diffusion de contenus intimes. En France, un dispositif vise désormais plus directement les contenus générés ou manipulés par algorithme.

La loi visant à sécuriser et réguler l’espace numérique, promulguée le 19 février 2024, a introduit l’article 226-8-1 du code pénal. Celui-ci prévoit des sanctions pour le fait de porter à la connaissance du public ou d’un tiers un contenu visuel ou sonore généré par un traitement algorithmique, reproduisant l’image ou les paroles d’une personne sans son consentement, lorsque le caractère artificiel du contenu n’apparaît pas à l’évidence.

Les peines prévues peuvent atteindre un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Lorsqu’il est fait usage d’un service de communication au public en ligne, elles peuvent atteindre deux ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. La qualification exacte dépend des faits, de la diffusion, de l’intention et du contexte. Selon les situations, d’autres infractions peuvent également être examinées, notamment si le deepfake s’inscrit dans un harcèlement.

Le cadre européen évolue aussi. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, entré en vigueur le 1er août 2024, prévoit notamment des obligations de transparence pour certains contenus artificiels selon un calendrier d’application progressif. Il ne remplace pas les recours des victimes et ne garantit pas, à lui seul, la suppression immédiate d’une image déjà en circulation.

Que faire si l’on découvre un faux nu généré par IA ?

La priorité est de ne pas rester isolé, tout en évitant de multiplier la circulation du contenu. Il peut être tentant de transférer l’image à des proches pour demander conseil, mais chaque partage supplémentaire risque de prolonger le préjudice. Mieux vaut documenter les éléments utiles sans republier l’image.

Réflexe utileGeste concretObjectif
Conserver des éléments de preuveGarder les messages, noms de comptes, dates, captures et adresses des pages concernéesÉtablir ce qui a été reçu ou publié avant qu’un contenu ne disparaisse
Signaler sur la plateformeUtiliser les catégories liées au contenu intime non consenti, au harcèlement ou à l’usurpationDemander le retrait et laisser une trace de la démarche
Chercher un accompagnementEn parler à un proche de confiance, à un professionnel ou à une structure spécialiséeNe pas affronter seul les conséquences émotionnelles et pratiques
Envisager une démarche juridiqueSe rapprocher des autorités compétentes ou d’un conseil juridique avec les preuves disponiblesÉvaluer les recours adaptés à la situation

Pour les jeunes, leurs parents et les professionnels qui les accompagnent, le 3018 propose une écoute et une aide face aux violences numériques. Dans tous les cas, si la situation comporte des menaces, du chantage, une diffusion répétée ou un risque immédiat, il est important de demander de l’aide sans attendre.

Prévention, modération et outils de traçabilité : des réponses nécessaires mais imparfaites

La prévention passe par l’éducation au consentement, à la vie privée et au respect de l’image d’autrui. Elle doit aussi inclure une explication claire : fabriquer ou partager un faux nu n’est pas une plaisanterie technologique. La facilité d’un outil ne retire rien à la responsabilité de son utilisateur.

Les plateformes ont également un rôle déterminant. Elles doivent permettre des signalements compréhensibles, traiter rapidement les contenus intimes non consentis et limiter les comptes qui organisent leur diffusion. La difficulté tient à la vitesse de réplication : une image retirée d’un espace peut avoir été enregistrée et repartagée ailleurs.

Du côté des technologies, des entreprises comme Adobe travaillent sur des mécanismes de traçabilité et d’authentification des contenus générés ou modifiés, souvent désignés sous le nom de Content Credentials. L’idée est d’associer à certains fichiers des informations sur leur origine et leurs modifications, afin de donner davantage de contexte au public.

Ces outils peuvent améliorer la transparence lorsqu’ils sont largement adoptés, mais ils ne constituent pas un détecteur infaillible. Une absence de métadonnées ne prouve pas qu’une image est fausse, et une image malveillante peut circuler sans ces informations. La détection automatisée des deepfakes reste elle aussi imparfaite : les systèmes peuvent se tromper, surtout lorsque les méthodes de génération évoluent rapidement.

Ce qu’il faut surveiller

Le problème des bots « nudify » ne se résume pas à la sophistication croissante des images. Il interroge l’organisation d’une économie abusive : qui fournit ces services, comment ils sont promus, quelles plateformes les rendent accessibles et avec quelle rapidité les signalements sont traités.

Les réponses durables devront combiner plusieurs leviers : une application effective du droit, des procédures de retrait accessibles, une aide concrète aux victimes, une modération plus réactive et une éducation au consentement. La traçabilité des images et les outils de détection peuvent compléter cet ensemble, à condition de ne pas les présenter comme une solution magique.

À mesure que la génération d’images devient plus simple, la protection des personnes doit rester le critère central. Le véritable enjeu n’est pas de savoir si une IA peut produire une illusion visuelle convaincante. Il est de faire en sorte que cette capacité ne puisse pas être transformée, à bas bruit, en instrument d’humiliation et de harcèlement.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un deepfake « nudify » ?

Un deepfake « nudify » est une image synthétique qui donne l’apparence d’une personne nue à partir d’une photographie où elle est habillée. L’outil ne révèle pas le corps réel de la personne : il fabrique une scène fictive grâce à l’intelligence artificielle. Le caractère artificiel du fichier ne supprime pas l’atteinte subie par la victime.

Que faire si un faux nu de moi circule sur internet ?

Conservez les éléments utiles, notamment les messages reçus, les comptes, les dates et les captures d’écran, sans repartager l’image. Signalez ensuite le contenu à la plateforme concernée et sollicitez un proche, une structure d’aide ou un professionnel. Selon les faits, un recours auprès des autorités compétentes ou un accompagnement juridique peut être envisagé.

Les deepfakes pornographiques sont-ils illégaux en France ?

La situation dépend des faits précis, mais la diffusion d’un contenu généré par algorithme reproduisant l’image d’une personne sans son consentement peut relever de l’article 226-8-1 du code pénal. Si le contenu n’apparaît pas clairement comme artificiel, des sanctions sont prévues. Le harcèlement ou d’autres atteintes peuvent également entrer en ligne de compte.

Faut-il retirer toutes ses photos des réseaux sociaux pour éviter les bots nudify ?

Réduire la visibilité de ses photos et vérifier ses paramètres de confidentialité peut limiter l’exposition, mais ne garantit pas une protection totale. Une image peut être récupérée dans un cadre privé, professionnel ou ancien. Cette précaution ne doit jamais déplacer la responsabilité : le tort vient de la création ou du partage non consenti du faux contenu.

Existe-t-il un outil capable de détecter tous les deepfakes ?

Non. Des outils de détection et des systèmes de traçabilité des contenus progressent, mais aucun ne permet d’identifier avec certitude tous les deepfakes. Les modèles de génération évoluent, et les détecteurs peuvent produire des erreurs. Les métadonnées d’origine peuvent apporter du contexte, sans pour autant prouver à elles seules qu’une image est vraie ou fausse.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Loi du 19 février 2024 visant à sécuriser et réguler l’espace numérique, Légifrancewww.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000049149245
  2. Règlement européen sur l’intelligence artificielle, EUR-Lexeur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj
  3. 3018, accompagnement face aux violences numériques, e-Enfancee-enfance.org
  4. Content Credentials, informations sur la provenance des contenus numériquescontentcredentials.org