Régulation et éthique

Taxer l’IA et les cryptomonnaies pour financer le climat : la piste Tubiana

L’intelligence artificielle et certaines cryptomonnaies mobilisent des quantités considérables d’électricité. Laurence Tubiana, ancienne envoyée des accords de Paris, estime que leur taxation pourrait contribuer au financement climatique. La proposition pose toutefois une question délicate : comment prélever ces activités mondiales sans encourager leur déplacement vers des pays moins exigeants ?

Centre de données et matériel de minage reliés à un réseau électrique, face à des infrastructures climatiques.
Illustration : Actu.ai

L’essor de l’intelligence artificielle ne se résume pas à une bataille de logiciels et de puces. Il s’accompagne d’une course aux capacités de calcul, donc à l’électricité. À mesure que les centres de données se multiplient et que les usages de l’IA générative se diffusent, une question gagne du terrain dans le débat climatique : les technologies les plus énergivores devraient-elles contribuer davantage au financement de la transition ?

Pour Laurence Tubiana, dirigeante de la Fondation européenne pour le climat et figure de la diplomatie ayant conduit à l’accord de Paris de 2015, la réponse mérite d’être étudiée. L’ancienne envoyée française pour le climat défend l’idée de nouvelles taxes sur l’intelligence artificielle et les cryptomonnaies. Le produit de ces prélèvements pourrait financer des actions face au dérèglement climatique, tout en envoyant un signal aux secteurs dont les besoins énergétiques augmentent rapidement.

Cette proposition ne correspond pas, à ce stade, à un impôt déjà défini ni à une loi en préparation sur l’IA. Elle pose d’abord un principe : trouver des ressources nouvelles auprès d’activités qui tirent profit d’une économie mondialisée et dont l’empreinte énergétique suscite des interrogations croissantes.

Pourquoi l’IA et les cryptomonnaies sont-elles visées ?

L’IA a une réalité matérielle. Entraîner un grand modèle, l’adapter à de nouveaux usages ou répondre aux requêtes de millions d’utilisateurs suppose de faire fonctionner des processeurs dans des centres de données. Ces infrastructures consomment de l’électricité et nécessitent des équipements informatiques, des réseaux et des systèmes de refroidissement. La quantité d’énergie effectivement associée à un service d’IA dépend notamment de la taille des modèles, de leur usage, de l’efficacité des machines et du mode de production de l’électricité locale.

Laurence Tubiana souligne que cette demande place les entreprises informatiques en concurrence pour sécuriser leurs approvisionnements électriques. Le débat ne porte donc pas seulement sur le contenu produit par une IA ou sur les emplois qu’elle transforme. Il concerne aussi les infrastructures qui rendent ces usages possibles.

Le cas des cryptomonnaies est plus ancien et plus visible. Le bitcoin repose sur un mécanisme de validation appelé « preuve de travail ». Des ordinateurs effectuent en continu des calculs afin de participer à la sécurisation du réseau et à la création de nouveaux bitcoins. Cette activité, connue sous le nom de minage, peut requérir une très grande quantité d’électricité. Selon l’ex-envoyée des accords de Paris, produire des bitcoins mobilise chaque année un volume d’énergie équivalent à la consommation annuelle de la Pologne.

Il faut toutefois distinguer le bitcoin de l’ensemble des actifs numériques. Toutes les cryptomonnaies ne reposent pas sur le même fonctionnement technique, et leurs besoins énergétiques peuvent varier fortement. La proposition de Tubiana vise en particulier un secteur dont les consommations et les effets financiers sont devenus suffisamment importants pour entrer dans la discussion sur les prélèvements climatiques.

Que signifierait concrètement une « taxe sur l’IA » ?

Taxer l’IA est plus complexe que taxer un billet d’avion. L’intelligence artificielle n’est pas un produit unique, facilement identifiable à une frontière ou au moment d’un achat. C’est un ensemble de modèles, de logiciels, de puces et de services hébergés dans des centres de données, parfois répartis entre plusieurs pays.

Une puissance publique devrait donc définir précisément ce qu’elle souhaite taxer. L’assiette pourrait viser l’électricité consommée par certaines infrastructures, les capacités de calcul exploitées, les services les plus intensifs ou les bénéfices d’entreprises concernées. Chaque option soulève des difficultés de mesure, de contrôle et de répartition entre les pays où les équipements sont installés, ceux où les entreprises sont enregistrées et ceux où les services sont utilisés.

Activité concernéeCe qui motive la discussion fiscalePrincipale difficulté évoquée
Intelligence artificielleLa hausse des besoins en calcul et en électricité des centres de donnéesDéfinir une assiette claire et empêcher la délocalisation des infrastructures
Bitcoin et minageUne consommation d’électricité très élevée liée à la preuve de travailEncadrer un secteur international susceptible de résister à de nouveaux prélèvements
Aviation premium et jets privésDes usages associés aux bénéfices de la mondialisationObtenir la participation des grandes économies pour accroître les recettes

L’enjeu central est celui de la coordination internationale. Laurence Tubiana reconnaît qu’une entreprise peut être tentée de déplacer ses centres de données vers une région où la fiscalité est plus favorable. Ce phénomène est souvent qualifié de fuite ou de déplacement d’activité : une taxe nationale réduit la consommation ou les recettes locales, sans nécessairement réduire l’activité globale si elle est transférée ailleurs.

Une réponse efficace exigerait donc des règles communes entre un nombre significatif de pays. Elle devrait également tenir compte de la manière dont l’électricité est produite. À consommation identique, un centre de données alimenté par une électricité plus carbonée ne présente pas le même enjeu climatique qu’une infrastructure raccordée à un système électrique moins émetteur. C’est l’une des raisons pour lesquelles une simple étiquette « taxe IA » ne suffirait pas : les modalités importeraient autant que le principe.

Taxer l’IA et les cryptomonnaies : promesse climatique et obstacles pratiques

Ce que ces taxes peuvent apporter

  • Créer de nouvelles recettes pour financer l’action climatique.
  • Faire contribuer des activités à forte consommation d’électricité.
  • Inciter les entreprises à améliorer l’efficacité énergétique de leurs infrastructures.
  • Associer innovation technologique et responsabilité environnementale.
  • Compléter les prélèvements envisagés sur l’aviation et d’autres secteurs.

Ce qui complique leur mise en œuvre

  • L’IA ne constitue pas une activité fiscale unique et facile à mesurer.
  • Les centres de données peuvent être déplacés vers des pays moins taxés.
  • Les cryptomonnaies et leurs acteurs évoluent dans un marché mondial.
  • Une coordination entre États serait nécessaire pour limiter les contournements.
  • Le fléchage des recettes vers le climat devrait être clair et contrôlable.

Les cryptomonnaies, un dossier fiscal et financier sensible

La taxation des cryptomonnaies se heurte à une autre forme de résistance. Aux États-Unis, Donald Trump soutient fortement le secteur. Or, les choix américains pèsent sur une industrie numérique internationale, tant pour l’implantation des entreprises que pour la perception des investisseurs.

Pour autant, l’intérêt pour un encadrement ne se limite pas aux arguments climatiques. Des banquiers centraux regardent le secteur avec attention en raison de ses conséquences possibles sur la stabilité financière et des risques d’utilisation à des fins criminelles. Une fiscalité peut alors devenir un outil parmi d’autres, à condition de ne pas être confondue avec l’ensemble de la régulation financière ou de la lutte contre les activités illégales.

La question est également politique. Les partisans des cryptomonnaies présentent souvent ces technologies comme décentralisées et porteuses d’innovation. Les défenseurs d’un prélèvement climatique mettent en avant, eux, le coût collectif des activités très énergivores. Le désaccord porte moins sur l’existence de la technologie que sur la part de ses coûts environnementaux qui doit être assumée par ses utilisateurs et ses acteurs économiques.

L’aviation, premier terrain d’expérimentation des prélèvements solidaires

Laurence Tubiana co-dirige le Global Solidarity Levies Task Force, un groupe de travail international chargé d’identifier de nouvelles sources de financement pour le climat et le développement. Ce cadre ne se limite pas aux technologies numériques. Il a déjà enregistré un premier résultat avec le ralliement de plusieurs pays à une initiative de taxation ciblant les billets d’avion en classe affaires et en première classe, ainsi que les jets privés.

La France, l’Espagne et le Kenya figurent parmi les pays associés à cette initiative. Son raisonnement est simple : les secteurs et les personnes qui bénéficient le plus de la mondialisation pourraient participer davantage au financement de la réponse au changement climatique.

Emmanuel Macron a lui aussi estimé que davantage de nations devaient se joindre à cet effort. L’ampleur des recettes dépendra surtout du nombre de pays participants et du poids économique de ceux-ci. Si les grandes économies prenaient part à ces taxes aériennes, elles pourraient générer jusqu’à 147 milliards d’euros par an, selon les estimations citées dans le débat.

Le sujet bénéficie d’un soutien public significatif, notamment lorsqu’il cible les voyages les plus coûteux. Cette acceptabilité est déterminante : une taxe climatique est plus facile à défendre lorsqu’elle est perçue comme proportionnée aux capacités financières des personnes ou entreprises qui la paient, et lorsque l’usage des recettes est clairement associé à des politiques climatiques.

Faut-il aussi taxer les énergies fossiles ?

Pour Rebecca Newsom, responsable politique chez Greenpeace International, le groupe de travail devrait aller plus loin et s’intéresser directement à la production de combustibles fossiles. Son argument est que les grands groupes pétroliers ne devraient pas conserver des profits jugés insuffisamment mis à contribution alors que les catastrophes naturelles se multiplient sous l’effet du changement climatique.

Cette piste rejoint une logique de responsabilité climatique : prélever davantage sur les activités à l’origine des émissions permettrait de financer l’adaptation, la réparation des dommages et la transformation des systèmes énergétiques. D’après les sondages évoqués, huit personnes sur dix soutiennent une telle taxation.

Mais l’acceptation d’un principe ne règle pas son application. Les taxes sur les énergies fossiles, comme celles envisagées sur l’IA ou les cryptomonnaies, soulèvent des questions de compétitivité, de prix et de répartition des efforts. Pour être considérée comme juste, une fiscalité climatique devrait éviter de faire peser disproportionnellement son coût sur les ménages les plus modestes, tout en garantissant que les recettes financent réellement la transition.

La position française et l’objectif européen de 2040

Ce débat fiscal s’inscrit dans un contexte plus large de tensions sur la politique climatique européenne. Laurence Tubiana a fait part de ses inquiétudes face à ce qu’elle décrit comme une réticence récente de la France à faire avancer les négociations internationales.

Elle s’inquiète notamment des hésitations d’Emmanuel Macron autour de l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 90 % d’ici à 2040, objectif appelé à être examiné par le Parlement européen et les États membres. Pour l’ancienne négociatrice de la COP21, un recul ou un retard français pourrait affaiblir la crédibilité du pays dans les discussions à venir.

Son avertissement est aussi économique. Reporter les investissements, les règles et les choix industriels nécessaires à la décarbonation ne ferait pas disparaître les coûts de la transition. Cela risquerait au contraire de les rendre plus difficiles à absorber pour les entreprises, les territoires et les finances publiques.

Ce qu’il faut surveiller

La proposition de taxer l’IA et les cryptomonnaies ne deviendra crédible que si elle franchit plusieurs étapes. La première consiste à transformer une idée politique en mécanisme mesurable : quelles entreprises ou infrastructures seraient concernées, quel serait le niveau de prélèvement et comment seraient calculées les consommations ?

La deuxième est diplomatique. Sans coopération entre pays, les acteurs les plus mobiles peuvent déplacer leurs activités plutôt que modifier leurs pratiques. Le précédent de l’aviation montre l’intérêt de coalitions volontaires, mais aussi la nécessité d’embarquer les grandes économies pour obtenir des recettes à la hauteur des besoins.

La troisième est démocratique. Les recettes devront être traçables et affectées à des objectifs compréhensibles, par exemple l’adaptation des territoires, la réduction des émissions ou le soutien aux populations les plus exposées. C’est à cette condition que la taxation de nouvelles activités numériques pourrait apparaître non comme une pénalisation de l’innovation, mais comme une manière de l’inscrire dans les limites climatiques et dans un effort collectif de solidarité.

Questions fréquentes

Pourquoi Laurence Tubiana veut-elle taxer l’intelligence artificielle ?

Laurence Tubiana estime que l’IA entraîne une demande importante en ressources et en électricité, notamment dans les centres de données. Son idée est d’utiliser une partie des recettes d’un prélèvement pour financer l’action climatique. Il ne s’agit pas, à ce stade, d’une taxe précisément définie, mais d’une piste de financement et de régulation.

Les cryptomonnaies consomment-elles toutes autant d’énergie que le bitcoin ?

Non. Le débat évoqué concerne particulièrement le bitcoin, dont le mécanisme de preuve de travail mobilise des ordinateurs pour sécuriser le réseau. Toutes les cryptomonnaies n’utilisent pas cette méthode et leurs consommations peuvent donc différer. Laurence Tubiana met surtout en avant le poids énergétique considérable du minage de bitcoins.

Comment une taxe sur l’IA pourrait-elle être calculée ?

C’est précisément l’une des difficultés. Une taxe pourrait théoriquement s’appuyer sur l’électricité consommée par les centres de données, sur des capacités de calcul ou sur certains services. Mais l’IA s’appuie sur des infrastructures réparties entre plusieurs pays. Il faudrait donc une règle claire, contrôlable et idéalement coordonnée à l’échelle internationale.

Quels pays soutiennent la taxation des vols premium et des jets privés ?

La France, l’Espagne et le Kenya ont rejoint une initiative portée dans le cadre du Global Solidarity Levies Task Force. Elle vise les billets d’avion en classe affaires et première classe, ainsi que les jets privés. Selon les estimations citées, une participation des grandes économies pourrait produire jusqu’à 147 milliards d’euros par an.

Une taxe climatique sur l’IA risque-t-elle de faire partir les centres de données ?

Oui, c’est le risque principal identifié par Laurence Tubiana. Si un seul pays applique un prélèvement élevé, une entreprise peut chercher à installer ses infrastructures dans une juridiction moins exigeante. Une coordination entre plusieurs États et des règles communes seraient donc nécessaires pour éviter que l’activité soit seulement déplacée, sans bénéfice climatique global.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, article sur l’appel de Laurence Tubiana à taxer l’IA et les cryptomonnaieswww.theguardian.com/environment
  2. Fondation européenne pour le climat, organisation dirigée par Laurence Tubianaeuropeanclimate.org
  3. Global Solidarity Levies Task Force, initiative internationale sur les prélèvements solidaireswww.global-solidarity-levies.org