Régulation et éthique

Vermillio mesure la place des œuvres protégées dans les vidéos générées par IA

Une plateforme appelée Vermillio affirme pouvoir mesurer la proximité entre des créations d’IA et des œuvres protégées. Dans des tests réalisés pour le Guardian, des vidéos générées par les outils de Google et d’OpenAI ont obtenu des scores élevés de correspondance avec Doctor Who. Ces résultats nourrissent le débat sur la transparence, les licences et la rémunération des créateurs.

Une chercheuse compare une vidéo générée par IA à une œuvre protégée à l’aide d’empreintes numériques.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle générative promet de produire, à partir de quelques mots, des images, des musiques ou des vidéos inédites. Mais lorsque le résultat évoque fortement une franchise connue, une question s’impose : s’agit-il d’une création nouvelle, d’une imitation, ou du signe qu’une œuvre protégée a été exploitée sans autorisation ? La plateforme Vermillio entend apporter un instrument de mesure à ce débat, au moment où les contentieux sur le droit d’auteur et l’IA se multiplient.

Son intérêt est de rendre visible un phénomène difficile à documenter. Les grands modèles d’IA sont conçus à partir de masses considérables de contenus disponibles en ligne. Or, leurs concepteurs ne publient généralement pas la liste complète de ces données. Pour les auteurs, studios, éditeurs et musiciens, il est donc particulièrement complexe de savoir si leurs œuvres ont servi à entraîner une machine, ou si une production générée s’en approche au point de concurrencer leur travail.

Ce que mesure réellement Vermillio

Vermillio propose de tracer la propriété intellectuelle sur internet au moyen d’une technologie qu’elle décrit comme une « empreinte neuronale ». Le principe est de produire une représentation numérique d’une œuvre protégée, puis de la comparer avec un contenu créé par une IA. L’outil attribue alors un score de correspondance, destiné à évaluer le degré de proximité entre les deux.

L’approche dépasse la simple recherche par mots-clés ou la détection d’une copie identique. Une vidéo générative peut en effet modifier les personnages, les décors, les mouvements de caméra ou les proportions, tout en conservant des éléments visuels suffisamment évocateurs pour rappeler une œuvre précise. Une empreinte calculée par un système d’IA vise à repérer ces ressemblances globales, y compris lorsque le résultat n’est pas une reproduction image par image.

Il faut toutefois distinguer deux questions souvent confondues. La première concerne les données utilisées pour l’entraînement d’un modèle. La seconde porte sur le contenu produit en sortie à la demande d’un utilisateur. Vermillio analyse ici la proximité entre une œuvre de référence et un résultat généré. Un score élevé ne fournit pas, à lui seul, la liste des contenus intégrés dans les données d’entraînement, ni une preuve juridique définitive d’atteinte au droit d’auteur.

Élément analysé pour le GuardianRésultat communiqué par VermillioCe que le résultat indique
Vidéo générée avec Veo 3 à partir d’une demande évoquant Doctor Who80 % de correspondanceUne forte proximité avec l’empreinte de l’œuvre de référence
Vidéo comparable générée par un outil d’OpenAI87 % de similaritéUn score de ressemblance encore plus élevé selon la même méthode
Tests sur Jurassic Park et FrozenScores non précisésDes cas de similarité avec d’autres franchises emblématiques ont aussi été observés

Des tests qui interpellent Google et OpenAI

Dans ses recherches pour le quotidien britannique Guardian, Vermillio a examiné les résultats d’une commande demandant un film avec un docteur voyageant dans le temps et un élément emblématique de la culture britannique. La vidéo générée par Veo 3, l’outil d’IA de Google, a obtenu un taux de correspondance de 80 % avec l’empreinte de Doctor Who.

Un test comparable réalisé avec un outil de génération vidéo d’OpenAI a abouti à un score de 87 % de similarité. Vermillio a également relevé des situations semblables impliquant Jurassic Park et Frozen, deux franchises dont les univers et les signes distinctifs sont connus à très grande échelle.

Ces résultats ne signifient pas automatiquement qu’un modèle a copié une séquence précise ou qu’il contient telle œuvre dans sa base de données. Les systèmes génératifs peuvent produire des similarités pour plusieurs raisons : la formulation très orientée d’une demande, l’apprentissage de motifs très répandus dans les images publiques, ou encore une mémorisation plus directe de caractéristiques présentes dans les données. C’est précisément pourquoi une mesure transparente et reproductible devient utile : elle permet de passer d’une impression de ressemblance à un élément chiffré susceptible d’être discuté.

Le sujet est particulièrement sensible pour la vidéo. Une image isolée peut rappeler une œuvre sans que le rapprochement soit évident. Dans une séquence animée, l’accumulation de détails, la mise en scène, les personnages, le rythme ou l’environnement peuvent renforcer l’impression d’un univers reconnaissable. À mesure que les générateurs vidéo gagnent en qualité, la frontière entre inspiration générale et évocation très directe devient plus difficile à tracer.

Ce qu’un score de similarité peut, ou ne peut pas, démontrer

La promesse de Vermillio répond à une attente légitime de traçabilité. Pour autant, l’interprétation d’un score exige de la prudence. Le droit d’auteur ne se réduit pas à un pourcentage : il tient compte de l’œuvre concernée, des éléments protégés, de la nature de la reprise, de l’usage fait du résultat et du cadre juridique applicable.

Ce qu’indique un score de similarité

Ce que l’analyse peut établir

  • Mesurer la proximité entre un contenu généré et une œuvre de référence.
  • Repérer des caractéristiques visuelles ou narratives fortement évocatrices.
  • Documenter un risque pour un créateur, un éditeur ou un utilisateur professionnel.
  • Fournir un élément technique utile dans une discussion sur les licences.

Ce qu’elle ne prouve pas seule

  • La liste complète des données ayant servi à entraîner le modèle.
  • La présence certaine d’un fichier précis dans les données d’entraînement.
  • L’absence d’autorisation ou de licence entre les parties concernées.
  • Une violation du droit d’auteur, qui relève d’une appréciation juridique.

Un tel outil peut néanmoins changer le rapport de force. Jusqu’ici, un créateur qui soupçonnait un système d’IA de reprendre son univers devait souvent s’appuyer sur des captures d’écran et sur une appréciation subjective. Une analyse fondée sur une empreinte donne un élément plus structuré, même si une expertise contradictoire et une appréciation judiciaire restent nécessaires en cas de litige.

Pourquoi les créateurs réclament des licences

Auteurs, réalisateurs, illustrateurs, musiciens et détenteurs de catalogues s’inquiètent depuis plusieurs années de l’utilisation potentiellement non autorisée de leurs œuvres. Leur grief ne porte pas seulement sur les résultats générés. Ils redoutent que leurs créations servent à bâtir des outils capables ensuite de produire, à grande vitesse et à faible coût, des contenus concurrents.

Cette inquiétude recouvre trois demandes principales : savoir quelles œuvres ont été utilisées, pouvoir autoriser ou refuser cet usage, et obtenir une rémunération lorsque leur travail contribue à la valeur d’un service d’IA. La plateforme de Vermillio s’inscrit dans cette recherche de transparence, en proposant un moyen de surveiller l’apparition d’éléments proches d’une œuvre protégée dans les contenus en circulation.

Certains groupes de presse ont choisi la voie des accords commerciaux. Le Financial Times et Guardian Media Group ont ainsi conclu des accords de licence avec OpenAI afin d’encadrer l’usage de leurs contenus. Ces arrangements montrent qu’un modèle économique négocié est possible, mais ils ne règlent pas la situation des très nombreux créateurs indépendants, petites maisons d’édition et titulaires de droits qui ne disposent pas de la même capacité de négociation.

Kathleen Grace, de Vermillio, défend une voie de coopération : inciter les titulaires de droits à mettre davantage d’œuvres à disposition des entreprises d’IA dans un cadre maîtrisé. L’idée est de remplacer l’incertitude par des mécanismes de licence, de suivi et de partage de valeur. Cette solution suppose toutefois que les conditions soient suffisamment claires, équitables et accessibles pour ne pas réserver les bénéfices aux seuls grands détenteurs de catalogues.

Au Royaume-Uni, un débat législatif sous haute tension

La question est aussi politique. Au Royaume-Uni, le gouvernement a engagé une réflexion sur une évolution du droit d’auteur susceptible de faciliter l’utilisation d’œuvres protégées par les entreprises d’IA. Le point le plus contesté est l’hypothèse d’un système dans lequel les titulaires de droits devraient signaler eux-mêmes leur refus, selon un mécanisme de retrait appelé « opt-out ».

Pour l’industrie créative, cette logique inverse le fonctionnement habituel de l’autorisation. Au lieu qu’une entreprise demande une licence avant d’utiliser une œuvre, les créateurs devraient surveiller les pratiques et agir pour s’exclure. Une telle charge serait particulièrement lourde pour les artistes indépendants, dont les créations peuvent circuler sur de multiples plateformes sans dispositif technique uniforme.

Les entreprises d’IA font valoir, de leur côté, que l’accès à de vastes corpus est déterminant pour entraîner des modèles performants et maintenir la capacité d’innovation. Le défi pour les pouvoirs publics est de concilier cette ambition avec un principe central du droit d’auteur : une œuvre n’est pas une matière première librement exploitable du seul fait qu’elle est accessible en ligne.

Le montant évoqué dans l’affaire Anthropic illustre l’ampleur financière du dossier. L’entreprise a récemment conclu un accord transactionnel de 1,5 milliard de dollars dans un procès portant sur l’utilisation de créations protégées. Sans préjuger des autres affaires en cours ni de leurs issues, ce cas rappelle que les litiges autour des données, des bibliothèques numériques et de l’entraînement des modèles peuvent exposer les entreprises à des risques considérables.

Une technologie utile aussi pour les utilisateurs

Le débat ne concerne pas uniquement les sociétés qui développent les modèles et les détenteurs de droits. Les utilisateurs d’outils génératifs, agences, marques, producteurs ou médias, ont eux aussi intérêt à savoir si une image ou une vidéo livrée par une IA ressemble fortement à une œuvre existante. Publier ou commercialiser un contenu trop proche d’une franchise connue peut entraîner des contestations, même lorsque l’utilisateur n’avait pas l’intention de copier.

Des outils de comparaison comme celui de Vermillio pourraient donc devenir des instruments de contrôle avant publication. Ils ne garantissent pas qu’un contenu est juridiquement exploitable, mais ils peuvent signaler un risque de proximité et encourager une demande moins descriptive, une nouvelle génération ou une vérification humaine. Dans les secteurs créatifs, cette étape de prudence pourrait progressivement rejoindre les contrôles déjà appliqués aux images sous licence, aux extraits musicaux et aux archives vidéo.

Ce qu’il faut surveiller

La principale question est celle de la standardisation. Pour devenir une référence, une mesure de similarité devra être comprise par les créateurs, auditée par des experts et reconnue comme suffisamment robuste par les entreprises et les tribunaux. La méthode employée, les marges d’erreur, le choix des œuvres de référence et l’interprétation des scores seront déterminants.

Il faudra aussi suivre l’évolution des accords de licence. S’ils se généralisent, ils pourraient financer des catalogues dédiés à l’entraînement des IA et offrir aux titulaires de droits une rémunération plus lisible. À l’inverse, si le modèle du retrait volontaire s’impose sans outils simples et universels, les créateurs risquent de supporter seuls la charge de protéger leurs œuvres.

Vermillio ne tranche pas cette bataille. Sa plateforme met toutefois en lumière un besoin devenu central : dans un monde où une IA peut générer en quelques secondes des contenus évoquant des univers célèbres, la provenance, la ressemblance et l’autorisation ne peuvent plus rester des angles morts techniques.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que Vermillio et son empreinte neuronale ?

Vermillio est une plateforme de suivi de propriété intellectuelle en ligne. Sa technologie crée une « empreinte neuronale » d’une œuvre protégée, puis la compare à une image ou une vidéo générée par IA. Elle produit un score de correspondance qui vise à évaluer la proximité entre le résultat et l’œuvre analysée.

Un score de 80 % avec Doctor Who prouve-t-il une violation du droit d’auteur ?

Non. Le score de 80 % communiqué pour une vidéo générée avec Veo 3 indique une forte ressemblance selon la méthode de Vermillio. Il ne constitue pas, à lui seul, une décision juridique. Pour caractériser une atteinte au droit d’auteur, il faut notamment examiner les éléments repris, l’usage du contenu et le cadre légal applicable.

Vermillio peut-elle prouver qu’une œuvre a servi à entraîner une IA ?

Pas à partir du seul résultat de similarité. La plateforme compare une œuvre de référence à un contenu généré, mais elle ne donne pas accès à la liste exhaustive des données d’entraînement d’un modèle. Un score élevé peut signaler un sujet à investiguer, sans révéler avec certitude le parcours complet des données utilisées.

Les créateurs peuvent-ils être rémunérés si leur œuvre est utilisée par une IA ?

Cela dépend des contrats, des licences et des règles applicables. Des groupes de presse comme le Financial Times et Guardian Media Group ont conclu des accords avec OpenAI. Pour les autres créateurs, des outils de suivi peuvent aider à documenter des usages et à négocier, mais ils ne créent pas automatiquement un droit à compensation.

Que signifie le système d’opt-out envisagé au Royaume-Uni ?

Un système d’opt-out demanderait aux titulaires de droits d’exprimer eux-mêmes leur refus de voir leurs œuvres utilisées dans certains contextes d’IA. Les organisations créatives le contestent, car il ferait peser sur les auteurs la charge de surveiller et de retirer leurs œuvres, plutôt que d’exiger une autorisation préalable des entreprises.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, rubrique technologie et intelligence artificiellewww.theguardian.com/technology
  2. Vermillio, plateforme de suivi de la propriété intellectuellewww.vermillio.ai
  3. Gouvernement britannique, consultation sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.gov.uk/government/consultations/copyright-and-artificial-intelligence
  4. Authors Guild, actualités sur les litiges liés au droit d’auteurauthorsguild.org/news