Société et emploi

La BCE examine l’effet de l’IA sur les emplois et les salaires en Europe

L’intelligence artificielle ne s’est pas, à ce stade, traduite par une destruction massive d’emplois en Europe, selon un document de recherche de la BCE. Dans 16 pays étudiés, les secteurs les plus exposés ont même gagné du poids dans l’emploi, particulièrement pour les jeunes et les travailleurs très qualifiés.

Des salariés analysent des données et des processus de travail assistés par intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle nourrit autant les espoirs de gains de productivité que les craintes de suppression de postes. Pourtant, les premiers constats dressés par la Banque centrale européenne, dans un document de recherche publié en novembre 2023, ne valident pas le scénario d’une disparition généralisée des emplois. Dans les activités les plus exposées à cette technologie, l’emploi a jusqu’ici progressé en proportion, avec un bénéfice particulièrement visible pour les jeunes et les travailleurs très qualifiés.

Ce résultat ne permet pas de prédire à lui seul ce que deviendra le marché du travail européen. Il apporte toutefois un repère utile dans un débat souvent dominé par des projections spectaculaires. La BCE a examiné les données d’un échantillon représentatif de 16 pays européens pour mieux cerner le lien entre la diffusion de l’IA, l’emploi et les rémunérations.

Ce que la BCE a observé dans 16 pays européens

Le constat central est simple : la part de l’emploi a augmenté dans les secteurs considérés comme les plus exposés à l’intelligence artificielle. Cette hausse a été relevée notamment dans l’automobile, la banque, l’assurance et les télécommunications.

Parler de part de l’emploi est important. Il ne s’agit pas nécessairement d’affirmer que chaque entreprise a recruté grâce à l’IA, ni que tous les métiers de ces secteurs sont devenus des métiers de l’intelligence artificielle. L’indicateur montre plutôt que les activités les plus concernées par cette technologie ont occupé une place plus importante dans l’emploi total observé par les chercheurs.

Les effets ne sont pas répartis de la même manière entre les catégories de travailleurs. Le document de la BCE indique que les opportunités ont concerné en premier lieu les jeunes et les travailleurs hautement qualifiés. À l’inverse, l’étude ne met en évidence que peu, voire pas, d’effet sur les emplois peu ou moyennement qualifiés.

Observation du document de rechercheCe que cela indiqueCe que cela ne permet pas d’affirmer
Hausse de la part de l’emploi dans les secteurs exposés à l’IAL’IA s’est, jusqu’ici, accompagnée d’une progression de l’emploi dans ces activitésQue chaque emploi créé est directement causé par un outil d’IA
Effet plus marqué chez les jeunes et les très qualifiésLes profils dotés de compétences avancées semblent davantage sollicitésQue les autres travailleurs sont durablement protégés de tout changement
Peu ou pas d’effet identifié pour les qualifications faibles ou moyennesUne polarisation immédiate similaire à celle de la numérisation n’apparaît pas clairementQue les métiers concernés ne seront pas transformés à l’avenir
Incertitude sur les salairesL’effet de l’IA sur les rémunérations reste difficile à mesurer et pourrait exercer une pression à la baisseQu’une baisse générale des salaires est déjà démontrée

Pourquoi l’IA ne reproduit pas, pour l’instant, les effets de la numérisation

La BCE souligne que cette évolution contraste avec des révolutions technologiques antérieures. La numérisation a notamment réduit la part relative de l’emploi pour les travailleurs moyennement qualifiés et participé à une polarisation du marché du travail : d’un côté les emplois très qualifiés, de l’autre certains emplois de services, tandis que des fonctions intermédiaires reculaient.

Les premiers résultats associés à l’IA ne dessinent pas, à ce stade, le même schéma. Les emplois peu ou moyennement qualifiés ne semblent pas avoir subi d’effet négatif marqué dans les données analysées. Les postes hautement qualifiés sont, eux, davantage touchés par les évolutions liées à l’IA.

Cela peut sembler contre-intuitif. Les logiciels et les machines ont longtemps été associés à l’automatisation de tâches routinières, souvent présentes dans les emplois intermédiaires. L’intelligence artificielle peut aussi intervenir dans des activités plus complexes : analyser des données, assister une décision, reconnaître des schémas ou produire des contenus. Elle concerne donc des métiers exigeant un niveau élevé de formation, dans la finance, l’ingénierie, les télécommunications ou l’industrie par exemple.

Mais être « touché » ne veut pas dire être évincé. Un professionnel très qualifié peut voir une partie de son travail automatisée tout en devenant plus productif ou en se consacrant à des tâches de contrôle, de conception, de relation client ou de décision. C’est précisément cette distinction entre substitution et complémentarité qui rend l’évaluation de l’IA si délicate.

IA et emploi : ce que montrent les premiers résultats, et ce qu’ils ne prouvent pas

Ce que l’étude observe

  • La part de l’emploi progresse dans les secteurs européens les plus exposés à l’IA.
  • Les jeunes et les travailleurs hautement qualifiés sont les plus concernés par cette progression.
  • Les emplois peu ou moyennement qualifiés subissent peu ou pas d’effet identifié à ce stade.
  • L’automobile, la banque, l’assurance et les télécommunications figurent parmi les secteurs cités.

Ce qu’il faut interpréter avec prudence

  • Une exposition à l’IA ne prouve pas qu’un emploi est créé ou supprimé par cette seule technologie.
  • La hausse de l’emploi ne permet pas de conclure à une amélioration générale des salaires.
  • Les effets observés à court terme peuvent évoluer avec la diffusion des outils.
  • La conjoncture, les investissements et les pénuries de compétences influencent aussi le marché du travail.

L’emploi progresse, mais la question des salaires reste ouverte

Le document de la BCE invite à ne pas confondre deux sujets : le volume d’emplois et leur rémunération. Une technologie peut soutenir l’activité et les recrutements tout en modifiant le pouvoir de négociation des salariés, la nature des missions ou la répartition de la valeur créée.

L’adoption rapide de l’intelligence artificielle pourrait ainsi peser sur les salaires, selon l’analyse évoquée par la BCE. Il reste néanmoins difficile d’isoler cet effet dans les données. Les niveaux de rémunération dépendent aussi de la conjoncture économique, de la pénurie de main-d’œuvre, de la négociation collective, de la productivité, de l’inflation, du secteur d’activité et du niveau de qualification.

En novembre 2023, cette prudence est d’autant plus nécessaire que les employeurs continuent de rencontrer des difficultés pour recruter des profils qualifiés, alors même qu’une récession est attendue pour desserrer les tensions sur le marché du travail. Lorsqu’une entreprise peine à trouver des compétences rares, l’automatisation de certaines tâches et le recrutement de spécialistes de l’IA peuvent se produire simultanément.

Autrement dit, les premières observations européennes ne permettent pas de trancher une question souvent posée de manière trop binaire : l’IA crée-t-elle ou détruit-elle des emplois ? Elle peut faire les deux selon les fonctions, les entreprises et le rythme d’adoption des outils. Elle peut surtout déplacer les besoins vers d’autres compétences.

Les secteurs exposés ne sont pas tous confrontés au même changement

L’automobile, la banque, l’assurance et les télécommunications figurent parmi les domaines relevés dans le document de recherche. Ces secteurs ont en commun de manipuler de grands volumes de données, de s’appuyer sur des processus complexes et d’investir fortement dans les technologies numériques.

Dans une banque ou une assurance, l’IA peut par exemple servir à assister l’analyse de dossiers, détecter des anomalies, traiter des informations ou améliorer certains services aux clients. Dans les télécommunications, elle peut contribuer à la gestion de réseaux et à l’analyse de données. Dans l’automobile, les usages peuvent concerner la conception, la production ou les systèmes embarqués.

Ces exemples ne signifient pas que les outils remplacent intégralement les salariés. Leur déploiement peut aussi accroître le besoin de personnes capables de paramétrer les systèmes, de contrôler leurs résultats, d’interpréter les données et de prendre la décision finale. C’est l’une des raisons pour lesquelles les travailleurs très qualifiés apparaissent davantage concernés dans les résultats de la BCE.

Pourquoi les résultats doivent être lus avec prudence

Le document de la BCE apporte des éléments empiriques utiles, mais il ne transforme pas l’avenir du travail en équation résolue. Plusieurs facteurs peuvent influencer simultanément le développement de l’IA et l’évolution de l’emploi dans un secteur : la croissance, les investissements, les pénuries de compétences, les stratégies des entreprises ou encore les politiques publiques.

Il faut aussi distinguer les premiers effets observables de conséquences plus durables. Une entreprise peut d’abord embaucher des profils spécialisés pour intégrer une technologie, adapter ses processus et former ses équipes. À plus long terme, si les outils deviennent plus fiables, moins coûteux et plus largement utilisés, leur impact sur l’organisation du travail pourrait changer de nature.

Les conclusions ne doivent donc pas être interprétées comme la promesse que l’IA sera toujours créatrice nette d’emplois, ni comme la preuve que les inquiétudes des salariés seraient infondées. Elles montrent plutôt qu’au stade étudié, l’hypothèse d’une destruction immédiate et massive de postes ne se vérifie pas dans les pays européens analysés.

Cette nuance compte dans le débat public. Les projections sur l’IA sont souvent établies à partir des tâches qu’une machine pourrait théoriquement accomplir. Or, entre une capacité technique et une substitution réelle, il existe de nombreux obstacles : le coût des outils, la qualité des données, les règles applicables, l’acceptation par les salariés et les clients, ainsi que la responsabilité humaine requise dans certaines décisions.

La formation, principal levier face aux transformations du travail

Pour les entreprises, l’enjeu ne consiste pas uniquement à acheter ou développer des systèmes d’intelligence artificielle. Il s’agit aussi de savoir les intégrer dans les métiers existants. La publication d’origine met en avant des compétences telles que la programmation, l’analyse de données et la création d’algorithmes.

Tous les salariés n’auront pas vocation à devenir programmeurs ou spécialistes des algorithmes. En revanche, l’extension de l’IA renforce le besoin de comprendre les outils utilisés, de vérifier leurs résultats, de repérer leurs limites et de les employer dans un cadre professionnel pertinent. Cette montée en compétences est particulièrement importante pour éviter que les bénéfices technologiques ne soient réservés à une minorité de travailleurs déjà très qualifiés.

Les entreprises ont donc un rôle direct à jouer par la formation continue et l’accompagnement des équipes. Un déploiement imposé sans explication peut nourrir la crainte d’un remplacement et conduire à des usages peu efficaces. À l’inverse, former les salariés aux nouveaux outils peut faciliter la réorganisation du travail et permettre à chacun de conserver une place dans les processus transformés.

Les pouvoirs publics sont également concernés. Soutenir l’éducation, la reconversion professionnelle et les initiatives de formation peut aider les actifs à s’adapter lorsque la demande de compétences évolue. La question ne se réduit pas au nombre d’emplois disponibles : elle porte aussi sur la capacité des personnes à accéder aux postes qui se créent.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines années

La photographie livrée par la BCE en novembre 2023 est encourageante sur un point : dans les 16 pays européens étudiés, l’IA s’est jusqu’ici accompagnée d’une hausse de la part de l’emploi dans les secteurs les plus exposés. Elle rappelle aussi que les premiers bénéficiaires sont surtout les jeunes et les travailleurs aux qualifications élevées.

Les prochains indicateurs à suivre seront les évolutions des salaires, l’accès effectif à la formation, la transformation des emplois intermédiaires et la capacité des entreprises à répartir les gains de productivité. Il faudra également observer si l’expansion des outils d’IA étend leurs effets à des métiers aujourd’hui peu concernés.

Pour les salariés comme pour les employeurs, le message principal est moins celui d’une disparition inéluctable du travail que celui d’une mutation. L’IA peut ouvrir des opportunités, mais celles-ci dépendront de choix concrets : investissement dans les compétences, organisation du travail, accompagnement des transitions et attention portée à la qualité des emplois créés.

Questions fréquentes

Que dit l’étude de la BCE sur l’intelligence artificielle et l’emploi ?

Le document de recherche de la Banque centrale européenne observe, dans un échantillon de 16 pays européens, une hausse de la part de l’emploi dans les secteurs les plus exposés à l’IA. Les jeunes et les travailleurs hautement qualifiés sont les premiers concernés. L’étude ne constate pas d’effet marqué sur les emplois peu ou moyennement qualifiés.

L’intelligence artificielle détruit-elle des emplois en Europe ?

Selon les résultats examinés par la BCE en novembre 2023, une destruction massive et immédiate d’emplois n’apparaît pas dans les données étudiées. Les secteurs les plus exposés ont même vu leur part dans l’emploi progresser. Cela ne constitue toutefois pas une garantie pour l’avenir : les effets varient selon les métiers, les entreprises et la vitesse d’adoption des outils.

Quels salariés sont les plus concernés par l’IA selon la BCE ?

Les premiers effets positifs sur l’emploi observés par la BCE concernent surtout les jeunes et les travailleurs hautement qualifiés. Les fonctions nécessitant des compétences avancées sont davantage transformées par l’IA, notamment dans des secteurs comme la banque, l’assurance, les télécommunications et l’automobile. Être concerné ne signifie pas nécessairement être remplacé : le contenu du travail peut évoluer.

L’IA va-t-elle faire baisser les salaires ?

La BCE souligne que l’effet de l’intelligence artificielle sur les salaires reste complexe à évaluer. L’adoption rapide de cette technologie pourrait exercer une pression à la baisse, mais les rémunérations dépendent aussi de nombreux autres facteurs, comme la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, la conjoncture, le secteur d’activité et les négociations salariales. Aucune baisse générale n’est démontrée par ces seuls résultats.

Quelles compétences faut-il développer face à l’IA au travail ?

Le texte met en avant la programmation, l’analyse de données et la création d’algorithmes parmi les compétences utiles dans un environnement marqué par l’IA. Tous les travailleurs n’ont pas besoin de devenir experts techniques. La formation continue doit aussi permettre de comprendre les outils, de vérifier leurs résultats et de les utiliser de façon adaptée dans son métier.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Banque centrale européenne, Working Paper Series et publications de recherchewww.ecb.europa.eu
  2. Banque centrale européenne, rubrique recherche économiquewww.ecb.europa.eu/pub/economic-research/html/index.en.html