Giuliano da Empoli : comment les algorithmes transforment la colère en pouvoir
Dans sa réflexion sur les « architectes du désordre », Giuliano da Empoli décrit une politique nourrie par la colère, la frustration et la course à l’attention. Les algorithmes ne créent pas seuls les divisions, mais ils peuvent donner une portée inédite aux contenus qui les exploitent.

La promesse originelle d’Internet était celle d’un espace de circulation des idées, où chacun pourrait prendre la parole et accéder à une multitude de points de vue. Giuliano da Empoli décrit une évolution bien moins idéale : dans l’économie de l’attention, les émotions les plus vives deviennent aussi les plus visibles. Colère, peur, indignation et frustration ne sont pas de simples réactions individuelles. Elles peuvent être organisées, relayées et converties en influence politique.
Dans cette lecture, la technologie n’est ni une cause unique ni une force magique qui dicterait le vote des citoyens. Elle agit plutôt comme un accélérateur. Les plateformes numériques permettent à des messages autrefois confinés à de petits groupes d’atteindre rapidement une audience considérable. Et lorsque les outils de recommandation détectent qu’un contenu provoque des clics, des commentaires ou des partages, ils peuvent contribuer à prolonger sa circulation.
Publié le 22 avril 2025, ce regard s’inscrit dans la réflexion de l’écrivain et essayiste franco-italien sur les transformations contemporaines du pouvoir. Ancien conseiller de Matteo Renzi, Giuliano da Empoli a observé la politique de l’intérieur avant d’en analyser les nouveaux ressorts. Son constat est volontairement inquiet : les « architectes du désordre » n’ont pas besoin d’inventer une recette. Ils disposent désormais de moyens numériques pour la rendre plus rapide, plus précise et plus rentable en attention.
Une colère ancienne, une amplification nouvelle
La formule de Giuliano da Empoli est directe : « la recette des architectes du désordre reste inchangée : la colère et la frustration amplifiées par l’algorithme ». Elle renvoie à un mécanisme politique ancien. Face à une situation sociale, économique ou culturelle vécue comme injuste, certains responsables peuvent désigner des coupables simples, opposer un « peuple » supposément homogène à des élites, puis promettre une rupture radicale.
Ce qui change avec le numérique, c’est l’échelle et la cadence. Les discours les plus clivants ne dépendent plus uniquement des meetings, des journaux ou des journaux télévisés. Ils peuvent s’insérer dans le fil d’actualité d’un utilisateur à toute heure, sous des formats courts, très partageables et adaptés aux codes de chaque communauté en ligne.
Le terme d’« architectes du désordre » ne désigne donc pas nécessairement une organisation secrète ou un plan unique. Il décrit des acteurs politiques, médiatiques ou économiques qui savent tirer parti d’un climat de défiance. Leur intérêt est moins de convaincre tout le monde par un programme détaillé que d’installer l’idée que les institutions, les experts, les médias ou les adversaires seraient irrémédiablement illégitimes.
| Étape de la dynamique | Ce qui se produit | Effet possible sur le débat public |
|---|---|---|
| Une inquiétude réelle émerge | Pouvoir d’achat, sentiment d’abandon, insécurité ou défiance nourrissent le mécontentement | Le sujet appelle des réponses politiques et sociales complexes |
| Un message simplifie le problème | Un responsable unique ou un groupe est présenté comme la cause de tous les maux | La nuance et les causes multiples s’effacent |
| La publication déclenche des réactions | Commentaires, partages et disputes signalent une forte attention | Le contenu gagne en visibilité auprès de nouveaux publics |
| La polarisation s’installe | Chaque camp consomme et relaie les récits qui confirment ses convictions | Le compromis paraît plus difficile et la méfiance progresse |
Que font réellement les algorithmes des réseaux sociaux ?
Le mot « algorithme » peut donner l’impression d’une entité unique et opaque. Dans les faits, il désigne un ensemble de règles et de modèles qui classent des contenus. Leur fonction est notamment de décider quelles publications, vidéos ou recommandations apparaîtront en premier dans un fil personnalisé.
Pour établir ce classement, ces systèmes peuvent prendre en compte de nombreux signaux : une interaction passée avec un compte, le temps passé devant une vidéo, la probabilité de cliquer, de commenter ou de partager, ainsi que la popularité récente d’une publication. Le résultat n’est pas le même pour tous les utilisateurs. Deux personnes utilisant le même réseau social peuvent avoir des fils très différents, parce que leurs habitudes et leurs précédentes interactions diffèrent.
Cette personnalisation a une utilité évidente : sans classement, l’abondance de contenus serait largement illisible. Mais elle soulève aussi un problème démocratique. Ce qui retient l’attention n’est pas toujours ce qui informe le mieux. Une publication nuancée, longue ou prudente peut susciter moins de réactions immédiates qu’une affirmation spectaculaire, une accusation ou une vidéo conçue pour choquer.
Il faut toutefois éviter un raccourci fréquent : un algorithme n’a pas besoin de « vouloir » la colère pour contribuer à la mettre en avant. Si ses indicateurs privilégient l’engagement, et si des contenus indignés entraînent davantage d’engagement, le système peut les favoriser par effet de sélection. C’est cette logique que la critique de Giuliano da Empoli place au cœur de son analyse.
Les données, souvent regroupées sous le terme de big data, jouent ici un rôle majeur. Elles permettent de mesurer des comportements à grande échelle, d’identifier des centres d’intérêt, de segmenter des audiences et d’ajuster une communication. Employées dans un cadre commercial, elles servent par exemple à recommander un produit ou un contenu. Dans un cadre politique, elles peuvent aussi aider à diffuser des messages très ciblés auprès de publics jugés réceptifs.
L’engagement n’est ni la vérité ni l’intérêt général
La difficulté tient à une confusion structurelle : sur une plateforme, la réaction est facile à mesurer, alors que la qualité d’une information, sa véracité ou son utilité civique sont beaucoup plus difficiles à évaluer automatiquement. Un clic est un signal immédiat. La compréhension d’un enjeu complexe, elle, ne se résume pas à un geste.
C’est pourquoi les débats les plus importants peuvent parfois être soumis à la logique du contenu le plus réactif. Un message provoquant attire des réponses outrées, puis des contre-réponses, puis de nouvelles publications. Même ceux qui contestent ou dénoncent un contenu peuvent, par leur interaction, participer à son expansion. L’émotion devient alors une ressource de diffusion.
Giuliano da Empoli ne décrit pas des citoyens passifs et manipulés à leur insu en permanence. Les internautes choisissent aussi les comptes qu’ils suivent, les messages qu’ils relaient et les sources auxquelles ils accordent leur confiance. Mais leurs choix prennent place dans des environnements conçus pour capter l’attention. Comprendre ce cadre technique aide à mieux comprendre pourquoi certaines controverses paraissent omniprésentes, même lorsqu’elles ne reflètent pas nécessairement les priorités de toute la société.
La logique de l’engagement face aux besoins du débat public
Ce que mesure facilement une plateforme
- Les clics, partages, commentaires et temps passé sur un contenu.
- La probabilité qu’un utilisateur réagisse immédiatement à une publication.
- Les préférences déduites des interactions passées de chaque utilisateur.
- La popularité rapide d’un sujet dans une communauté donnée.
Ce que le débat démocratique exige
- Des informations vérifiées, replacées dans leur contexte.
- Du temps pour examiner les désaccords et les causes complexes.
- Une exposition à des points de vue divergents formulés loyalement.
- La possibilité de distinguer un fait, une opinion et une provocation.
De la campagne de données à la politique de la défiance
Dans cette histoire du basculement numérique, la réélection de Barack Obama en 2012 constitue, dans le récit évoqué par Giuliano da Empoli, un repère important. Elle a contribué à rendre visible la montée en puissance d’une communication politique appuyée sur les données et le ciblage des publics. L’usage stratégique des outils numériques pouvait alors être associé à une forme de modernisation de la campagne électorale et à l’espoir d’une mobilisation plus efficace.
L’essayiste insiste cependant sur l’autre versant de cette évolution. Les mêmes infrastructures de données et de diffusion peuvent être mobilisées par des responsables qui prospèrent sur la défiance, la contestation et le ressentiment. Dans son analyse, Donald Trump et Jair Bolsonaro illustrent cette capacité à transformer une colère diffuse en force politique, au moyen de messages directs, d’une présence numérique soutenue et d’une opposition frontale aux médiateurs traditionnels.
Le point essentiel n’est pas que la technologie produirait automatiquement l’autoritarisme. Les crises de représentation, les inégalités, les fractures territoriales et le sentiment de déclassement ont des causes politiques et sociales qui ne se réduisent pas à un écran. En revanche, les outils numériques peuvent modifier les conditions de visibilité, de mobilisation et de confrontation des opinions.
Les réseaux sociaux, une place publique sous pression
Les réseaux sociaux ont facilité l’accès à la parole publique. Ils permettent à des personnes éloignées des centres de pouvoir de témoigner, de créer, de s’informer et de se mobiliser. Cette ouverture est réelle. Elle ne doit pas être effacée par une lecture uniquement négative de la technologie.
Mais cette place publique est organisée par des règles privées, des interfaces et des modèles économiques qui ne coïncident pas toujours avec les besoins du débat démocratique. La rapidité favorise la réaction plutôt que la vérification. La personnalisation limite parfois l’exposition à des désaccords formulés de bonne foi. Et les formats les plus courts rendent difficile l’explication de sujets complexes sans les caricaturer.
Dans ce contexte, la responsabilité ne repose pas uniquement sur les plateformes. Les responsables politiques ont leur part lorsqu’ils privilégient la provocation à l’argumentation. Les médias ont la leur lorsqu’ils transforment chaque controverse en spectacle permanent. Les citoyens disposent aussi de marges d’action : vérifier avant de partager, varier leurs sources, résister au réflexe de commenter à chaud et ne pas confondre popularité avec fiabilité.
Ces gestes ne suffisent pas à résoudre des problèmes de conception ou de concentration du pouvoir numérique. Ils constituent néanmoins une première forme de reprise de contrôle sur une économie qui valorise souvent l’immédiateté.
Le parcours de Giuliano da Empoli éclaire son inquiétude
La réflexion de Giuliano da Empoli est aussi nourrie par son expérience politique. En tant qu’ancien conseiller de Matteo Renzi, il a connu une période où les outils numériques pouvaient être perçus comme des instruments de renouveau, de participation et de modernisation. Son parcours l’a ensuite conduit à observer plus directement le désenchantement lié à ces promesses.
Cette trajectoire donne une cohérence à ses ouvrages : au lieu d’opposer naïvement technologie et politique, il s’intéresse à leur alliance. La question n’est pas seulement celle des outils, mais de ceux qui les conçoivent, les contrôlent, les financent et les utilisent pour obtenir du pouvoir.
Dans « L’Heure des prédateurs », son ouvrage le plus récent en avril 2025, il prolonge cette interrogation sur les rapports entre autoritarisme, technologie et données. L’enjeu n’est pas de céder au fatalisme. Il consiste à regarder lucidement les conditions dans lesquelles l’information circule et les émotions collectives sont mobilisées.
Ce qu’il faut surveiller pour préserver le débat démocratique
La thèse de Giuliano da Empoli appelle d’abord à une exigence de précision. Dire que les algorithmes amplifient la colère ne doit pas faire oublier les situations concrètes qui alimentent cette colère. Une personne préoccupée par ses conditions de vie, son avenir professionnel ou son accès aux services publics n’est pas un simple produit d’un fil d’actualité. Les réponses à ces problèmes restent politiques, sociales et collectives.
Mais cette précision ne doit pas conduire à minimiser le rôle des infrastructures numériques. Plusieurs questions méritent une attention continue : la transparence des systèmes de recommandation, l’accès des chercheurs aux données pertinentes, les règles de modération, la protection des données personnelles et la capacité des utilisateurs à comprendre pourquoi un contenu leur est montré.
Pour les acteurs progressistes, que Giuliano da Empoli invite implicitement à interroger, la difficulté est double. Il leur faut répondre aux frustrations réelles sans les mépriser, tout en refusant de reproduire les recettes de l’indignation permanente. Cela implique de défendre des récits compréhensibles, mais qui ne reposent ni sur le mensonge ni sur la désignation de boucs émissaires.
La vigilance la plus utile reste peut-être de distinguer ce qui nous informe de ce qui nous active émotionnellement. Un contenu peut être très visible, très commenté et pourtant peu éclairant. À l’inverse, une information moins virale peut fournir les éléments nécessaires pour comprendre. Dans l’ère des algorithmes, préserver cette différence est déjà un enjeu démocratique majeur.
Questions fréquentes
Qui sont les « architectes du désordre » selon Giuliano da Empoli ?
Cette expression désigne, dans l’analyse de Giuliano da Empoli, des acteurs capables d’exploiter les peurs, la colère et la défiance pour gagner en influence. Ils ne s’appuient pas seulement sur les réseaux sociaux, mais ceux-ci peuvent donner une portée considérable à leurs messages. Leur objectif est de transformer des frustrations existantes en dynamique politique.
Les algorithmes des réseaux sociaux créent-ils la colère ?
Non, un algorithme ne crée pas à lui seul les problèmes sociaux ni les émotions des personnes. Il peut toutefois favoriser la visibilité de contenus qui provoquent de nombreuses réactions. Lorsque l’indignation, la peur ou la colère entraînent davantage de clics et de partages, une logique de recommandation fondée sur l’engagement peut contribuer à leur diffusion.
Pourquoi Giuliano da Empoli cite-t-il Donald Trump et Jair Bolsonaro ?
Dans la réflexion rapportée ici, Giuliano da Empoli les présente comme des exemples de responsables ayant su mobiliser les ressentiments populaires dans un environnement numérique. Son propos porte sur la manière dont des messages clivants, directs et fortement émotionnels peuvent trouver un écho amplifié, notamment dans un contexte de défiance envers les institutions et les médias traditionnels.
Quel lien existe entre big data et communication politique ?
Le big data renvoie à l’exploitation de très grands volumes de données. En communication politique, ces données peuvent aider à identifier des publics, à comprendre leurs centres d’intérêt et à adapter les messages diffusés. Cette capacité de ciblage n’est pas automatiquement illégitime, mais elle pose des questions de transparence, de vie privée et d’égalité dans le débat public.
Que raconte « L’Heure des prédateurs » de Giuliano da Empoli ?
Publié en 2025, « L’Heure des prédateurs » prolonge la réflexion de Giuliano da Empoli sur les liens entre pouvoir, technologie et autoritarisme. Dans le prolongement de ses analyses sur les « architectes du désordre », l’essayiste y interroge un monde où les données et les infrastructures numériques deviennent des ressources stratégiques pour les acteurs les plus puissants.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Éditions Gallimard, éditeur de « L’Heure des prédateurs » de Giuliano da Empoliwww.gallimard.fr
- CNIL, informations et ressources sur les algorithmes et les données personnelleswww.cnil.fr
- Commission européenne, informations sur le cadre européen des services numériquescommission.europa.eu



