Société et emploi

Hypnocratie : ce que le faux philosophe Jianwei Xun révèle de l’IA

Publié sous le nom d’un philosophe qui n’existe pas, Hypnocratie utilise sa propre mystification pour questionner notre rapport à l’autorité. L’essai associe Donald Trump, Elon Musk, réseaux sociaux et intelligence artificielle dans une réflexion sur les récits capables de modeler la perception du réel.

Un lecteur face à des écrans où se mêlent flux de réseaux sociaux, foule anonyme et récit technologique.
Illustration : Actu.ai

En avril 2025, Hypnocratie. Trump, Musk et la fabrique du réel intrigue autant par son sujet que par sa mise en scène. L’ouvrage décrit un pouvoir qui ne commanderait plus principalement par la force, mais par la capacité à fixer l’attention, à produire des récits séduisants et à faire participer le public à leur diffusion. Or celui qui le signe, Jianwei Xun, est lui-même un personnage fictif, et le texte est présenté comme coécrit avec une intelligence artificielle. Le livre applique donc à son propre auteur le brouillage entre réalité, autorité et fiction qu’il entend analyser.

Un essai signé par un auteur qui n’existe pas

Le titre complet, Hypnocratie. Trump, Musk et la fabrique du réel, annonce une réflexion sur les formes actuelles de l’influence. Jianwei Xun y est présenté comme un philosophe brillant, mais cette identité est fictive. Ce choix n’est pas un simple détail de communication : il constitue le cœur du dispositif intellectuel.

Habituellement, le nom de l’auteur sert de garantie. Le lecteur lui associe une biographie, des études, une expérience, une réputation ou une communauté scientifique et intellectuelle. Ici, cette confiance est délibérément mise à l’épreuve. Si des idées paraissent convaincantes, doivent-elles leur valeur à la solidité de leur raisonnement, au prestige que l’on prête à leur auteur, ou au fait qu’elles circulent efficacement ?

La place de l’intelligence artificielle rend la question plus directe encore. Un outil conversationnel peut aider à reformuler une phrase, proposer un plan, résumer des références ou produire des pages de texte dans un ton philosophique. Mais il ne possède ni expérience personnelle, ni intention politique propre, ni responsabilité morale. La responsabilité du propos demeure donc du côté des personnes qui conçoivent, orientent, sélectionnent et publient le texte.

L’expérience Jianwei Xun rappelle ainsi que l’autorité intellectuelle repose en partie sur des signaux sociaux. Un nom, une photo, une quatrième de couverture ou un vocabulaire savant peuvent créer une impression de légitimité avant même que les arguments aient été examinés.

Que désigne le mot « hypnocratie » ?

Le mot associe l’idée d’hypnose à celle de pouvoir. Il ne faut pas le comprendre au sens médical ou clinique. L’essai ne décrit pas des individus privés de volonté par une technique hypnotique. Il emploie plutôt une métaphore : celle d’une société placée dans un état de captation continue, où les récits les plus frappants peuvent finir par structurer la perception du réel.

Dans cette perspective, l’influence ne passe pas seulement par l’interdiction, la censure ou la police. Elle se déploie par la répétition, l’émotion, la polarisation et l’impression de prendre part à un événement collectif. Un slogan, une promesse technologique spectaculaire, une vidéo virale ou une publication provocatrice peuvent devenir des points de ralliement. Les personnes qui les partagent ne sont pas de simples réceptrices : elles contribuent elles-mêmes à étendre le récit.

L’hypnocratie se rapproche donc de notions déjà connues, telles que la propagande, la désinformation, l’économie de l’attention ou la fabrication du consentement. Sa particularité est d’insister sur l’immersion : le pouvoir serait d’autant plus efficace qu’il donne à chacun l’impression d’adhérer librement à une vision du monde et de la rendre visible aux autres.

Forme de pouvoir ou d’influenceMécanisme principalPlace du public
Répression directeContrainte, sanction, interdictionLe public subit ou contourne la règle
Propagande classiqueDiffusion d’un message conçu par une autoritéLe public reçoit et peut relayer le message
Hypnocratie, selon l’essaiAttention captée, récits émotionnels, participation numériqueLe public diffuse, commente et renforce le récit

Cette grille de lecture mérite toutefois d’être maniée avec prudence. Elle ne signifie pas que toute personne convaincue par une personnalité publique serait manipulée, ni que tout discours populaire serait faux. Elle invite à observer comment se forment les croyances collectives lorsque l’information, le divertissement, la politique et la communication personnelle se retrouvent sur les mêmes écrans.

Pourquoi Donald Trump et Elon Musk sont-ils au centre du livre ?

Dans Hypnocratie, Donald Trump et Elon Musk représentent deux figures capables de capter durablement l’attention et de faire circuler des visions très puissantes du présent et de l’avenir. Le livre les rapproche non parce qu’ils exerceraient le même rôle, mais parce que leurs prises de parole et leur visibilité permettent d’étudier deux manières d’agir sur l’imaginaire collectif.

Donald Trump est associé à la construction d’une « vérité alternative ». L’essai s’intéresse à la manière dont un discours politique peut dépasser la seule vérification factuelle lorsqu’il répond à un sentiment d’appartenance, à une colère ou à une attente de reconnaissance. Dans cette lecture, un rassemblement politique et sa prolongation sur les plateformes numériques créent un espace commun où les participants peuvent reprendre, amplifier et défendre le récit proposé.

Elon Musk incarne un autre versant : celui du récit technologique et futuriste. Les projets associés à l’exploration spatiale, notamment la colonisation de Mars, nourrissent une imagination de rupture et de conquête. Sur les réseaux sociaux, les annonces, les promesses et les controverses peuvent prendre une vitesse considérable. Elles transforment des projets parfois lointains ou incertains en objets de discussion immédiats, chargés d’espoir, d’admiration ou d’opposition.

Le rapprochement proposé par l’ouvrage est philosophique, non une démonstration scientifique d’une opération coordonnée de manipulation. Employer le terme d’« hypnose collective » pour qualifier des soutiens politiques ou technologiques relève d’une image forte. Cette image peut aider à penser les effets de masse, mais elle ne doit pas faire disparaître la diversité des motivations individuelles, ni la capacité des citoyens à contester, vérifier ou changer d’avis.

Les réseaux sociaux transforment-ils vraiment notre rapport au réel ?

Les plateformes numériques ne créent pas à elles seules les croyances, les conflits ou le charisme politique. Elles modifient néanmoins les conditions de leur circulation. Une publication peut être commentée, copiée, détournée et repartagée à une échelle difficilement imaginable dans les médias de masse traditionnels. Chaque réaction devient aussi un signal de visibilité supplémentaire.

Les systèmes de recommandation cherchent généralement à organiser d’immenses volumes de contenus afin de proposer à chacun ce qui est susceptible de retenir son attention. Ils ne déterminent pas automatiquement ce que pense un utilisateur. En revanche, lorsqu’un contenu suscite beaucoup de réactions, il peut bénéficier d’une exposition accrue. Les messages simples, émotionnels, indignés ou spectaculaires disposent souvent d’un avantage dans cette compétition pour l’attention.

C’est là que l’hypnocratie rejoint une réalité très concrète : la frontière entre information, opinion, publicité, communication politique et divertissement devient poreuse. Une affirmation peut voyager avec son contexte, mais aussi sans sa source, sans sa date ou sans les nuances nécessaires à sa compréhension. À force d’être vue, une idée peut sembler familière. Or la familiarité est parfois confondue avec la fiabilité.

L’IA générative ajoute une difficulté. Elle permet de produire rapidement des textes, des images, des voix ou des vidéos plausibles. Cela ne rend pas tout contenu artificiel trompeur, mais complique l’identification de son origine. L’affaire Jianwei Xun joue précisément avec ce trouble : elle montre combien une présentation cohérente peut peser sur le jugement avant toute vérification.

Une théorie philosophique, ou une provocation intellectuelle ?

L’hypnocratie n’est pas une théorie scientifique établie qui permettrait de mesurer un état de transe dans la population. C’est un cadre d’interprétation, porté par un essai et par une expérience éditoriale. Sa force est de donner un mot à une inquiétude contemporaine : celle de vivre dans un flux de récits qui demandent une adhésion rapide, alors que les conditions de leur production restent souvent opaques.

Sa limite tient aussi à son ambition. Si l’on nomme hypnocratie toute influence marquante, le concept risque de devenir trop large. Toute campagne politique, toute célébrité, toute publicité ou tout succès médiatique pourrait alors être assimilé à une domination hypnotique. Une analyse rigoureuse doit distinguer plusieurs réalités : convaincre, séduire, simplifier, tromper, manipuler ou contraindre ne sont pas synonymes.

Le livre a cependant le mérite de déplacer la question. Plutôt que de chercher seulement si une information est vraie ou fausse, il invite à demander pourquoi elle paraît crédible, à qui elle profite, quels affects elle mobilise et comment elle se propage. Ces questions ne remplacent pas la vérification des faits. Elles l’accompagnent.

Comment cultiver la lucidité face aux récits viraux ?

La réponse avancée par Jianwei Xun n’est pas la quête illusoire d’un point de vue parfaitement extérieur à tous les récits. L’essai propose plutôt une forme de lucidité dans l’illusion : accepter que nous soyons tous exposés à des mises en scène, tout en apprenant à les reconnaître.

Dans la pratique, cette lucidité peut prendre des formes simples :

  • retrouver la source première d’une affirmation plutôt que se fier à une capture d’écran ou à un extrait isolé ;
  • vérifier la date, le contexte et l’auteur d’un contenu très partagé ;
  • distinguer un fait établi, une promesse, une opinion et une hypothèse ;
  • se demander quelle émotion un message cherche à provoquer avant de le partager ;
  • comparer plusieurs sources, y compris lorsqu’une information confirme déjà ses propres convictions.

Ces gestes ne garantissent pas l’infaillibilité. Ils ralentissent toutefois la mécanique qui transforme une réaction immédiate en certitude collective. Ils sont particulièrement utiles face à des contenus qui promettent une explication totale, désignent un responsable unique ou présentent une information complexe comme une évidence indiscutable.

La vigilance ne doit pas se transformer en méfiance absolue. Croire que tout est manipulé peut devenir une autre forme de piège, puisqu’une telle posture rend impossible tout débat fondé sur des preuves partagées. La lucidité consiste plutôt à maintenir une exigence proportionnée : plus une affirmation est spectaculaire, plus elle mérite d’être étayée.

Ce qu’il faut surveiller

L’expérience Jianwei Xun pose une question qui dépasse largement le cas d’un essai : comment reconnaître une parole digne de confiance lorsque l’identité de l’auteur, le processus d’écriture et les outils employés peuvent être partiellement masqués ? À mesure que les IA génératives se diffusent, la transparence sur leur rôle devient un enjeu de lecture, d’édition et de débat public.

Il faudra aussi observer la responsabilité des plateformes. Leurs règles de recommandation, leurs outils de signalement, la visibilité accordée aux sources et la manière dont elles traitent les contenus synthétiques influencent l’environnement informationnel. Elles ne peuvent pas décider à la place des citoyens de ce qui est vrai, mais elles participent à définir ce qui est vu, répété et rendu désirable.

Enfin, Hypnocratie rappelle qu’un récit peut être influent sans être entièrement faux, et qu’une information exacte peut rester inaudible si elle est mal expliquée. Le défi n’est donc pas de sortir de toute fiction ou de toute narration. Il est de préserver des espaces où les récits les plus séduisants peuvent encore être discutés, contextualisés et confrontés aux faits.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’hypnocratie ?

L’hypnocratie est le nom donné, dans l’essai attribué à Jianwei Xun, à une forme de pouvoir qui agit par la captation de l’attention, la suggestion et les récits collectifs. Le terme est métaphorique : il ne désigne pas une hypnose médicale, mais une influence qui rend certaines visions du monde particulièrement envahissantes et partageables.

Qui est réellement Jianwei Xun ?

Jianwei Xun est présenté comme un auteur fictif. Cette identité fait partie du dispositif d’Hypnocratie, un ouvrage annoncé comme coécrit avec une intelligence artificielle. Le procédé interroge l’autorité que les lecteurs accordent à un nom d’auteur, à une biographie crédible et à un discours qui adopte les codes de la philosophie.

Hypnocratie a-t-il été entièrement écrit par une IA ?

L’ouvrage est présenté comme coécrit avec une intelligence artificielle, mais cette formule ne suffit pas à connaître précisément la part de chaque intervention. Une IA peut générer ou reformuler du texte, tandis que des humains choisissent le sujet, les consignes, les passages conservés et l’édition finale. La responsabilité éditoriale reste humaine.

Pourquoi le livre parle-t-il de Donald Trump et d’Elon Musk ?

L’essai utilise Donald Trump et Elon Musk comme figures très visibles de l’influence contemporaine. Il associe le premier à la construction d’une vérité alternative et le second à des promesses technologiques futuristes, comme la colonisation de Mars. Il s’agit d’une lecture philosophique des récits et de leur circulation numérique, pas d’un diagnostic clinique.

Comment éviter de tomber dans une réalité alternative en ligne ?

Il est utile de ralentir avant de partager un contenu, de rechercher sa source initiale, de vérifier sa date et de comparer plusieurs médias ou documents. Il faut aussi distinguer les faits des interprétations et repérer les messages conçus pour déclencher immédiatement peur, colère ou admiration. La vigilance critique vaut particulièrement pour les contenus spectaculaires.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Tlon, maison d’édition associée à l’ouvrage Hypnocratiewww.tlon.it
  2. UNESCO, Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielleunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000381137
  3. Commission européenne, cadre sur les services numériques et les plateformesdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/digital-services-act-package