Chez Eiffage, l’IA passe par la formation, les prompts et un budget maîtrisé
Eiffage déploie progressivement des outils d’intelligence artificielle auprès de collaborateurs formés, avec une attention particulière portée à la qualité des prompts. Le groupe de BTP s’appuie aussi sur l’IA pour les comptes-rendus de chantier, l’analyse d’images et le suivi très fin des dépenses cloud.

Dans le bâtiment et les travaux publics, l’intelligence artificielle ne se résume pas à demander à un assistant conversationnel de reformuler un courriel. Pour un groupe comme Eiffage, qui compte environ 84 000 collaborateurs, la question est surtout de savoir comment rendre ces outils utiles, sûrs et économiquement soutenables à grande échelle. La réponse esquissée par l’entreprise repose sur trois leviers : former les utilisateurs, améliorer leurs consignes et contrôler finement la consommation des services.
En 2024, Eiffage a annoncé un partenariat stratégique avec Google Cloud, centré sur l’intelligence artificielle. Lors de l’événement Google Cloud Next, le directeur des systèmes d’information du groupe, Jean-Philippe Faure, a présenté une démarche qui ne consiste pas à ouvrir sans condition l’accès à des modèles génératifs. L’enjeu est de faire émerger des usages concrets, notamment dans les métiers de terrain et dans les fonctions support, tout en évitant que l’outil ne devienne une dépense difficile à maîtriser ou une source de réponses peu fiables.
Une formation de 80 minutes avant d’accéder aux outils
Eiffage conditionne l’accès à ses outils d’IA à une formation obligatoire d’environ 80 minutes. Le groupe déploie ces services auprès de plus de 2 500 employés ayant suivi ce parcours. À la date de cette présentation, 2 600 utilisateurs sur environ 84 000 collaborateurs l’avaient validé.
Cette proportion peut sembler encore modeste à l’échelle du groupe. Elle illustre toutefois un choix de déploiement progressif : l’objectif n’est pas simplement de distribuer des comptes, mais de s’assurer que les personnes qui les utilisent possèdent un socle commun. Jean-Philippe Faure résume très directement cette exigence : « On ne veut pas que les gens fassent des prompts stupides. »
Le mot « prompt » désigne l’instruction adressée à une IA générative. La précision de cette consigne influence fortement la réponse produite. Une demande vague peut aboutir à un texte générique, incomplet ou mal adapté au contexte professionnel. À l’inverse, fournir un objectif clair, les éléments utiles, le public visé et la forme attendue aide le modèle à proposer un résultat plus exploitable.
La formation initiale n’est donc pas pensée comme une simple prise en main technique. Eiffage prévoit aussi des ateliers de perfectionnement pour faire évoluer les utilisateurs débutants vers des pratiques plus maîtrisées. Dans une entreprise de cette taille, diffuser ces compétences est un moyen de réduire les écarts d’usage entre salariés très familiers de l’IA et équipes qui découvrent encore ses possibilités comme ses limites.
Pourquoi Eiffage veut améliorer les prompts
L’entreprise ne se limite pas à former ses salariés aux principes généraux. Son partenariat avec Google Cloud a également conduit au développement de Workflow Builder, une plateforme sans code destinée à guider les employés dans la construction de demandes plus efficaces.
L’idée est de transformer une conversation parfois improvisée avec un assistant IA en une séquence de travail plus structurée. Plutôt que de saisir une phrase isolée, l’utilisateur peut être amené à préciser son besoin, à ajouter le contexte métier nécessaire et à demander un format de restitution précis. Cette approche peut être particulièrement utile pour des tâches répétitives : résumer une réunion, harmoniser un document, préparer une note ou comparer plusieurs éléments avant une décision.
Pour Jean-Philippe Faure, il ne faut pas traiter la première réponse comme un résultat définitif : « Il faut, sur un prompt, ne jamais prendre le premier résultat. » Cette remarque renvoie à une pratique essentielle de l’IA générative : l’itération. L’utilisateur peut demander une version plus courte, vérifier une affirmation, faire reformuler un passage, imposer une structure ou signaler ce qui manque. Le dialogue avec le modèle fait partie de la qualité finale du résultat.
Cette méthode ne vise pas à remplacer le jugement des équipes. Elle cherche plutôt à les aider à obtenir un premier travail plus pertinent, puis à le contrôler. Dans les métiers du BTP, où les documents peuvent avoir des conséquences opérationnelles, contractuelles ou de sécurité, cette étape de relecture est d’autant plus importante.
Des usages dominés par les textes et l’aide à la décision
Les données communiquées par le DSI donnent un aperçu des demandes adressées aux outils d’IA au sein du groupe. Les usages ne sont pas concentrés sur le développement informatique, souvent associé à l’IA générative dans le débat public. Ils concernent d’abord des tâches de communication, de rédaction et de préparation.
| Type d’usage déclaré | Part des prompts | Ce que cela recouvre |
|---|---|---|
| Amélioration de textes | 40 % | Reformulation, clarification et homogénéisation de contenus |
| Aide à la prise de décision | 40 % | Préparation et structuration d’éléments utiles à l’analyse |
| Demandes liées au code | 5 % | Assistance sur des sujets de programmation |
L’amélioration de textes représente donc 40 % des prompts, à égalité avec l’aide à la prise de décision. Dans un grand groupe, la capacité à rendre une information plus claire et plus homogène peut avoir un effet très concret : un compte-rendu mieux structuré est plus simple à transmettre, à relire et à exploiter par des équipes qui ne participaient pas à la réunion initiale.
Eiffage cite notamment la génération de comptes-rendus de réunions de chantier. Ces réunions rassemblent généralement de nombreux sujets, des actions à suivre et des échanges entre plusieurs intervenants. L’IA peut aider à remettre en forme ces informations, à condition que les données de départ soient complètes et que le résultat soit contrôlé avant diffusion. Le gain recherché est moins l’automatisation totale que la réduction du temps consacré à une première synthèse.
Le groupe met à disposition plusieurs modèles, parmi lesquels les outils de Google, Gemini et Imagen, ainsi que ceux de Mistral AI et Claude. Proposer plusieurs modèles permet de choisir l’outil qui paraît le plus adapté à une tâche donnée. Cela ne dispense pas d’un cadre commun : quel que soit le service utilisé, l’utilisateur doit savoir formuler sa demande, examiner la réponse et respecter les règles internes de son entreprise.
Déployer l’IA en entreprise : accès libre ou accès encadré
Accès sans cadre structuré
- Utilisation possible sans formation préalable.
- Prompts souvent vagues et résultats plus difficiles à exploiter.
- Première réponse parfois reprise sans assez de vérification.
- Dépenses individuelles peu visibles ou difficiles à comparer.
Approche suivie par Eiffage
- Formation obligatoire de 80 minutes avant l’accès.
- Ateliers prévus pour perfectionner les pratiques.
- Workflow Builder guide la création de prompts plus adaptés.
- Consommation suivie à l’euro près pour chaque utilisateur.
- Crédits mensuels moyens de 5 euros, adaptés à certains profils.
L’analyse d’images au service de la sécurité des chantiers
L’IA déployée par Eiffage ne traite pas uniquement du texte. Le groupe utilise aussi des outils de reconnaissance visuelle pour examiner des images de chantiers. L’objectif annoncé est d’identifier plus rapidement des écarts par rapport aux normes de sécurité.
Cette application relève de la vision par ordinateur, une branche de l’intelligence artificielle qui analyse des éléments présents dans une image. Elle peut, par exemple, assister un examen visuel en signalant des situations qui méritent une attention particulière. Dans le cadre d’un chantier, l’intérêt est de renforcer la capacité de surveillance en exploitant des images déjà produites sur le terrain.
L’enjeu est majeur : la sécurité au travail ne peut pas dépendre d’une réponse automatique qui échapperait au contrôle des professionnels. L’outil peut fournir un signal ou contribuer à prioriser une vérification, mais l’interprétation d’une situation et les mesures prises restent des responsabilités humaines. La qualité des images, les conditions de prise de vue et la diversité des situations rencontrées sur les sites influencent également la fiabilité de l’analyse.
Un crédit mensuel et un suivi à l’euro près
L’autre particularité de l’approche d’Eiffage concerne le contrôle des coûts. Les services d’IA proposés via le cloud sont facturés selon leur utilisation, qui peut varier en fonction du modèle employé, du volume de requêtes ou de la complexité des tâches demandées. À grande échelle, quelques usages très intensifs peuvent rapidement faire progresser la facture.
Le groupe s’appuie donc sur un système de reporting qui permet de suivre la consommation de chaque utilisateur à l’euro près. Jean-Philippe Faure explique : « Dès qu’on voit quelqu’un qui consomme trop, on l’appelle. » L’objectif affiché n’est pas seulement de couper une dépense : l’échange doit aussi permettre de comprendre la raison d’une consommation inhabituelle et de déterminer si elle correspond à un besoin professionnel pertinent.
Chaque utilisateur reçoit un crédit mensuel pour un usage modéré. L’enveloppe moyenne est de 5 euros par mois. Elle peut atteindre 10 euros, voire 30 euros, pour certains profils spécifiques. Ce système introduit une forme de pilotage très concrète de l’IA : l’innovation est encouragée, mais elle doit rester compatible avec un budget et avec la valeur réellement créée par les usages.
Pour les entreprises, cette question devient centrale à mesure que les assistants génératifs se multiplient. Le coût ne se limite pas à une licence ou à un abonnement visible. Il faut également compter la formation, l’intégration aux outils existants, le support apporté aux utilisateurs et la gouvernance nécessaire pour éviter les mauvaises pratiques. Eiffage choisit ici de rendre la consommation observable utilisateur par utilisateur.
Ce qu’il faut surveiller dans la montée en puissance de l’IA chez Eiffage
La stratégie présentée par Eiffage dessine un modèle de déploiement pragmatique : accès contrôlé, formation préalable, outils d’aide à la formulation des demandes, cas d’usage concrets et suivi financier. Le nombre de personnes formées, 2 600 utilisateurs, montre que le groupe avance par étapes plutôt que par généralisation immédiate à l’ensemble de ses effectifs.
La suite dépendra de la capacité à passer de premières utilisations, comme la mise en forme de textes et les comptes-rendus, à des usages qui apportent une valeur mesurable dans les activités du groupe. Les applications liées à l’analyse d’images et à la sécurité illustrent ce potentiel, mais elles exigent aussi une vigilance élevée sur la qualité des résultats et leur vérification sur le terrain.
Il faudra également observer l’évolution de la consommation. Des crédits mensuels et un suivi détaillé permettent de contenir les dépenses au démarrage. À plus grande échelle, l’entreprise devra continuer à arbitrer entre le coût des modèles, les gains de temps constatés, le niveau d’accompagnement requis et les besoins spécifiques des différents métiers. C’est à cette condition que l’IA pourra devenir, pour Eiffage, un outil de performance durable plutôt qu’une technologie simplement disponible.
Questions fréquentes
Comment Eiffage utilise-t-il l’intelligence artificielle ?
Eiffage utilise l’IA générative pour améliorer des textes, aider à préparer des décisions et produire notamment des comptes-rendus de réunions de chantier. Le groupe s’appuie aussi sur la reconnaissance visuelle pour analyser des images de chantiers et repérer plus rapidement des écarts possibles vis-à-vis des normes de sécurité.
Combien de salariés d’Eiffage utilisent les outils d’IA ?
À la date de publication, Eiffage comptait 2 600 utilisateurs ayant validé la formation nécessaire, sur environ 84 000 collaborateurs. Le déploiement vise plus de 2 500 employés et l’accès est conditionné au suivi d’un module de formation d’environ 80 minutes.
Pourquoi Eiffage impose-t-il une formation à l’IA ?
La formation doit aider les salariés à mieux formuler leurs demandes et à exploiter les réponses avec discernement. Un prompt clair, contextualisé et précis améliore généralement la qualité du résultat. Eiffage veut aussi éviter que les utilisateurs prennent la première réponse produite par une IA comme un contenu définitif.
Qu’est-ce que Workflow Builder chez Eiffage ?
Workflow Builder est une plateforme sans code développée dans le cadre du partenariat avec Google Cloud. Elle accompagne les employés dans la création de prompts plus efficaces et adaptés à leur besoin. Son rôle est de structurer les demandes adressées aux outils d’intelligence artificielle, afin d’obtenir des réponses plus pertinentes.
Comment Eiffage contrôle-t-il les dépenses liées à l’IA ?
Eiffage suit la consommation de ses outils d’IA utilisateur par utilisateur, à l’euro près, grâce à un système de reporting. Les salariés disposent en moyenne d’un crédit mensuel de 5 euros. Certaines fonctions bénéficient d’enveloppes de 10 ou 30 euros selon leurs besoins spécifiques.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Eiffage, site institutionnel du groupewww.eiffage.com
- Google Cloud, page de l’événement Google Cloud Nextcloud.google.com/next
- Google Cloud, site officielcloud.google.com



