Régulation et éthique

Vidéo anti-Ye générée par IA : le message contre la haine au prix du deepfake

Une vidéo virale a fait croire que des célébrités juives, dont Scarlett Johansson et Steven Spielberg, répondaient collectivement aux propos antisémites de Ye. Entièrement générée par IA et réalisée sans leur consentement, elle défend une cause essentielle tout en illustrant les dérives possibles des deepfakes.

Écran de smartphone diffusant une vidéo artificielle de célébrités, observé avec prudence par un internaute.
Illustration : Actu.ai

Lorsqu’une vidéo associe des visages mondialement connus à une cause urgente, elle bénéficie instantanément de leur notoriété et de leur pouvoir de persuasion. C’est précisément ce qui a fait circuler, en février 2025, une séquence montrant des célébrités juives semblant répondre aux propos antisémites de Ye. Mais cette mobilisation collective n’a jamais eu lieu : les personnes visibles n’ont pas enregistré ces images. Elles ont été recréées par intelligence artificielle.

Le cas dépasse donc la seule polémique autour de Ye. Il pose une question devenue incontournable à l’ère des générateurs d’images et de vidéos : un contenu peut-il servir une cause légitime tout en utilisant, sans autorisation, le visage et la voix supposée de personnes réelles ? La vidéo entend combattre l’antisémitisme, mais son procédé ravive les inquiétudes sur les deepfakes, ces contenus de synthèse capables de faire dire ou faire faire à quelqu’un ce qu’il n’a jamais dit ou fait.

Une vidéo virale qui n’est pas une prise de parole réelle

La séquence met en scène plus d’une douzaine de célébrités juives. Parmi les visages reconnaissables figurent Sacha Baron Cohen, Scarlett Johansson, Steven Spielberg et Mark Zuckerberg. Tous apparaissent vêtus d’un T-shirt portant le dessin d’une main associée à une étoile juive. La mise en scène se veut frontale et provocatrice, en réponse aux déclarations antisémites de Ye.

Accompagnée de Hava Nagila, chanson populaire traditionnelle juive, la vidéo se conclut par un appel explicite : « Assez, c’est assez. Joignez-vous à la lutte contre l’antisémitisme. » Le message est simple, immédiatement compréhensible et conçu pour être partagé. C’est aussi ce qui a pu entretenir l’ambiguïté : au premier regard, beaucoup de spectateurs pouvaient y voir une campagne réellement portée par les personnalités affichées.

Or il ne s’agit pas d’archives, ni d’un tournage collectif, ni d’un montage réalisé avec leur accord. Les célébrités ont été imitées par IA, sans avoir donné leur consentement à cette utilisation de leur image.

Ce que la vidéo donne à voirCe qu’il faut comprendre
Des célébrités semblant afficher une position communeLes personnalités représentées n’ont pas participé à la production
Des T-shirts affichant un symbole de solidaritéLe visuel s’inscrit dans une campagne dont le vêtement est aussi proposé à la vente en ligne
Un appel à lutter contre l’antisémitismeLe message est porté par les créateurs, non par les personnes imitées
Des images réalistes diffusées sur les réseaux sociauxIl s’agit d’un contenu généré par intelligence artificielle

Cette distinction est décisive. Dans une démocratie, chacun peut défendre une cause et produire une œuvre militante. En revanche, attribuer cette expression à des personnes précises, surtout lorsqu’elles sont très identifiables, change la nature de l’opération. Le public ne juge plus seulement un message : il croit recevoir l’engagement de Scarlett Johansson, de Steven Spielberg ou de Sacha Baron Cohen.

Pourquoi la vidéo répond-elle aux déclarations de Ye ?

La diffusion intervient dans un contexte de nouvelles déclarations antisémites de Ye, anciennement connu sous le nom de Kanye West. Au début de février 2025, l’artiste a notamment écrit sur X : « Je suis un nazi », tout en affirmant ne pas avoir à s’excuser pour ses propos sur les Juifs. Ces propos faisaient suite à des épisodes précédents, malgré des excuses publiques formulées par Ye en 2023.

Les conséquences commerciales et professionnelles ont été immédiates. Son agence a cessé de le représenter. Son site de mode a également été retiré de la plateforme Shopify, après des accusations liées à la vente de T-shirts comportant des symboles nazis. Shopify a justifié le retrait par un non-respect de ses conditions d’utilisation.

Dans ce climat, la vidéo artificielle tente de transformer l’indignation en image marquante. Les deux créateurs du projet, Guy Bar et Ori Bejerano, spécialistes du marketing numérique travaillant pour une agence créative israélienne, expliquent avoir voulu rompre le silence. Ori Bejerano a résumé leur intention ainsi : « Il est temps de ne plus rester silencieux. »

L’objectif revendiqué est donc militant : attirer l’attention sur les discours de haine et rappeler que l’antisémitisme ne doit pas être banalisé. Des internautes ont relayé cette logique, à l’image de l’écrivain et entrepreneur Ed Krassenstein, qui a écrit : « Le monde a besoin de voir cela. »

Scarlett Johansson refuse que son image soit employée sans son accord

C’est là que la campagne se heurte à une limite forte. Scarlett Johansson a publiquement critiqué l’utilisation de l’IA pour la faire apparaître dans cette vidéo. Son objection ne revient pas à minimiser la gravité de l’antisémitisme ni à contester l’intention affichée par les créateurs. Elle porte sur le principe même de l’appropriation d’une identité réelle par un système génératif.

L’actrice a alerté sur le risque plus vaste que représentent ces procédés, déclarant : « L’utilisation de l’IA pour la haine est un danger bien plus grand. » Son raisonnement est important : si une IA peut mobiliser sans autorisation l’image d’une personne pour soutenir une cause jugée juste, la même technique peut être employée pour diffuser un mensonge, une escroquerie, une campagne de harcèlement ou de propagande.

Les créateurs de la vidéo ont indiqué comprendre les réserves de Scarlett Johansson, tout en défendant leur travail comme une déclaration artistique contre l’antisémitisme. Ils soulignent que l’art a souvent servi les combats pour la justice sociale et considèrent l’IA comme un nouvel outil à cette fin.

Le désaccord ne porte donc pas uniquement sur la technologie. Il oppose deux principes qui peuvent entrer en tension : la volonté d’alerter face à un discours haineux et le droit de chacun à contrôler les usages publics de son apparence, de son nom et de sa réputation.

Vidéo anti-haine : portée du message et coût du procédé

Ce que le procédé apporte

  • Une campagne immédiatement visible grâce à des visages très connus.
  • Un message simple contre l’antisémitisme, facile à partager.
  • Une réponse visuelle rapide à des propos jugés haineux.
  • Un débat public sur la banalisation des discours antisémites.

Ce qu’il fragilise

  • Le consentement des personnes dont le visage est imité.
  • La capacité du public à distinguer un soutien réel d’un faux soutien.
  • La réputation des célébrités associées à la campagne sans accord.
  • La lutte contre les deepfakes malveillants, si les usages non consentis se banalisent.

Un deepfake peut-il être acceptable quand son message est juste ?

Le terme « deepfake » désigne généralement un contenu sonore ou visuel fabriqué ou modifié grâce à l’intelligence artificielle afin d’imiter une personne réelle. Ces outils peuvent reproduire un visage, animer une photo, synchroniser des lèvres avec du texte ou simuler une voix. Leur rendu n’est pas toujours parfait, mais il est souvent suffisamment convaincant pour tromper une partie du public, surtout dans un flux rapide sur les réseaux sociaux.

La vidéo contre Ye rappelle que le problème ne se limite pas aux faux contenus explicitement malveillants. Une œuvre créée pour une cause respectable peut elle aussi créer de la confusion si elle fait croire qu’une personnalité a donné son accord, soutient une opération commerciale ou a prononcé un message précis.

Trois risques se superposent ici :

  • Le consentement : les personnes imitées perdent la maîtrise de leur image et de leur expression publique.
  • La confusion : un internaute qui ne sait pas que la vidéo est artificielle peut croire à une déclaration authentique.
  • Le précédent : banaliser une imitation non autorisée, même bien intentionnée, rend plus difficile la dénonciation d’usages frauduleux ou haineux ultérieurs.

Cette affaire montre aussi qu’un avertissement ou une étiquette ne résout pas mécaniquement le problème. Beaucoup de contenus sont vus hors de leur publication d’origine, via une capture d’écran, une republication ou un extrait raccourci. Le contexte peut disparaître alors que le visage de la personnalité, lui, reste immédiatement reconnaissable.

Pourquoi ce message trouve-t-il un écho particulier ?

La campagne intervient alors que les inquiétudes liées à l’antisémitisme sont très fortes. Un rapport américain récent indique qu’un tiers des Juifs américains interrogés ont été directement visés par un acte antisémite au cours de l’année précédente. Il relève également que 56 % des répondants ont modifié certains comportements par crainte de représailles.

Ces données éclairent la résonance émotionnelle de la vidéo. Elles ne transforment pas pour autant une imitation en témoignage réel. Une mobilisation crédible contre la haine suppose de ne pas confondre deux réalités : l’augmentation des préoccupations et des actes antisémites, d’une part, et l’authenticité d’une vidéo attribuée à des personnes publiques, d’autre part.

Le succès de la séquence révèle ainsi une demande d’images fortes, capables de répondre à des propos choquants. Mais il met également en lumière une vulnérabilité : lorsque l’indignation est légitime, le public peut être moins enclin à vérifier l’origine exacte d’un contenu qui confirme ses convictions ou traduit son émotion.

Comment regarder et partager ce type de vidéo avec prudence ?

Face à une vidéo spectaculaire mettant en scène une célébrité, quelques réflexes permettent de limiter la diffusion involontaire d’un faux contenu. Le premier consiste à chercher une prise de parole sur les canaux officiels de la personne concernée. Le second est de vérifier si des médias de référence expliquent les conditions de production de la séquence. Enfin, il faut se méfier des contenus qui présentent comme spontanée une mobilisation parfaitement orchestrée sans préciser qui en est à l’origine.

Dans le cas présent, plusieurs indices devaient inviter à la prudence : le nombre élevé de personnalités regroupées dans une même production, l’uniformité des poses et du message, ainsi que l’absence d’élément montrant que chacune avait accepté de participer. Ces éléments ne prouvent pas automatiquement qu’une vidéo est fausse, mais ils justifient une vérification avant tout partage.

Pour les créateurs, les associations et les plateformes, le défi est double. Il s’agit de rendre visibles les campagnes de sensibilisation sans fabriquer de faux soutiens. Une étiquette claire signalant un contenu généré par IA, l’accord explicite des personnes représentées et une information compréhensible sur l’auteur de la campagne sont des garde-fous essentiels.

Ce qu’il faut surveiller après cette polémique

Au 13 février 2025, cette vidéo constitue un cas d’école : elle réunit une cause de société majeure, des figures très connues, une circulation virale et une technologie qui brouille la frontière entre image authentique et création synthétique. Elle montre que la question des deepfakes ne se pose plus seulement lors d’élections, d’arnaques ou de canulars. Elle concerne aussi la communication militante et les campagnes de sensibilisation.

Le point à surveiller est la capacité des plateformes, des outils d’IA et des créateurs à instaurer des règles compréhensibles. Qui doit obtenir l’autorisation d’utiliser un visage ? Comment signaler une image synthétique sans noyer le public sous des avertissements ? Et comment préserver la force d’un message contre la haine sans emprunter l’identité de celles et ceux qui ne l’ont pas porté ?

La réponse ne peut pas se limiter à choisir entre liberté de création et interdiction totale. Elle passe par la transparence, le consentement et une responsabilité proportionnée à l’influence du contenu. Car, face aux deepfakes, la confiance du public devient elle aussi une ressource à protéger.

Questions fréquentes

La vidéo de célébrités contre Ye est-elle vraie ?

Non. La vidéo a été générée par intelligence artificielle. Elle donne l’impression que plusieurs célébrités juives, dont Scarlett Johansson, Steven Spielberg, Sacha Baron Cohen et Mark Zuckerberg, prennent part à une campagne collective. Elles n’ont toutefois pas tourné cette séquence et n’ont pas donné leur accord pour l’utilisation de leur image.

Pourquoi Scarlett Johansson a-t-elle critiqué cette vidéo générée par IA ?

Scarlett Johansson a contesté l’emploi non consenti de son apparence dans une campagne générée par IA. Elle ne remet pas en cause la nécessité de combattre l’antisémitisme, mais alerte sur le principe : une technologie capable de faire parler ou agir faussement une personnalité peut aussi servir à diffuser de la haine, des mensonges ou des manipulations.

Qui a créé la vidéo IA contre les propos de Ye ?

Le projet est attribué à Guy Bar et Ori Bejerano, deux spécialistes du marketing numérique travaillant pour une agence créative israélienne. Ils présentent la séquence comme une déclaration artistique contre l’antisémitisme et expliquent avoir voulu répondre à ce qu’ils considèrent comme le comportement dangereux de Ye.

Qu’est-ce qu’un deepfake et pourquoi est-ce un problème ?

Un deepfake est un contenu audio ou vidéo fabriqué ou modifié par intelligence artificielle pour imiter une personne réelle. Le problème apparaît lorsque le public croit qu’une image, une voix ou une prise de position est authentique. Même dans un but militant, l’absence de consentement peut tromper les internautes et nuire à la confiance dans les contenus en ligne.

Quel était le message de la vidéo virale contre Ye ?

La vidéo cherchait à condamner les propos antisémites de Ye et à appeler le public à ne pas rester silencieux. Sur fond de Hava Nagila, elle se terminait par le message : « Assez, c’est assez. Joignez-vous à la lutte contre l’antisémitisme. » Son message de fond est donc distinct de la controverse sur sa méthode de fabrication.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. American Jewish Committee, rapport 2024 sur l’antisémitisme aux États-Uniswww.ajc.org/AntisemitismReport2024
  2. Shopify, politique d’utilisation acceptable de la plateformewww.shopify.com/legal/aup
  3. Variety, couverture de la réaction de Scarlett Johansson aux deepfakesvariety.com
  4. The Hollywood Reporter, couverture de l’actualité de Ye et de la vidéo générée par IAwww.hollywoodreporter.com