Régulation et éthique

DeepSeek : pourquoi ses performances relancent le débat sur les données et la sécurité

La montée en puissance de DeepSeek illustre l’accélération de la concurrence mondiale dans l’intelligence artificielle. Mais derrière les promesses de performances comparables aux grands modèles américains et d’un coût réduit, son usage soulève des questions concrètes : données personnelles, sécurité, fiabilité des réponses et encadrement réglementaire.

Un ordinateur et un serveur local illustrent les choix de confidentialité liés à l’usage de DeepSeek.
Illustration : Actu.ai

DeepSeek s’est imposé en quelques semaines comme l’un des noms les plus commentés de l’intelligence artificielle. La jeune entreprise chinoise attire autant par l’ambition technique de ses modèles que par leur diffusion très rapide auprès des développeurs. Elle ravive aussi une question devenue centrale pour les utilisateurs, les entreprises et les pouvoirs publics : que devient l’information confiée à un assistant d’IA ?

L’enjeu ne se résume pas à l’origine géographique d’un outil. Il consiste à distinguer les faits, les risques établis et les précautions utiles. DeepSeek promet des capacités proches des meilleurs modèles américains, à un coût présenté comme inférieur. Ses modèles ont rapidement été repris, adaptés et téléchargés. Cette ouverture nourrit l’innovation, mais elle impose aussi de regarder de près les données collectées, les conditions d’hébergement et la fiabilité des contenus générés.

DeepSeek, de quoi parle-t-on exactement ?

DeepSeek est une entreprise chinoise d’intelligence artificielle créée par le hedge fund High-Flyer. Elle développe des grands modèles de langage, ces systèmes capables de produire du texte, de répondre à des questions, d’écrire du code, de résumer des documents ou de résoudre certains problèmes en plusieurs étapes.

À la fin de 2024 puis en janvier 2025, ses modèles DeepSeek-V3 et DeepSeek-R1 ont particulièrement retenu l’attention. Le premier est un modèle généraliste. Le second est conçu pour afficher un raisonnement intermédiaire sur des tâches complexes, par exemple en mathématiques, en programmation ou en logique. DeepSeek les présente comme compétitifs face aux solutions américaines de premier plan, tout en mettant en avant un coût réduit.

Il faut toutefois séparer trois réalités souvent confondues : l’entreprise DeepSeek, son service conversationnel accessible en ligne et les modèles dont les paramètres peuvent être téléchargés puis adaptés par des tiers. Une personne qui dialogue avec l’application ou le site DeepSeek n’a pas le même niveau de contrôle qu’une organisation qui exécute un modèle sur ses propres machines.

Repère au 17 mars 2025Ce qu’il faut comprendre
OrigineDeepSeek est une start-up chinoise créée par le hedge fund High-Flyer.
Promesse mise en avantDes performances comparables aux meilleurs modèles américains pour un coût réduit.
Modèles remarquésDeepSeek-V3, modèle généraliste, et DeepSeek-R1, orienté vers le raisonnement.
Diffusion communautairePlus de 500 versions dérivées étaient recensées sur Hugging Face, pour environ 2,5 millions de téléchargements.
Questions majeuresConfidentialité, sécurité, circulation des données, fiabilité des réponses et règles applicables.

Pourquoi DeepSeek a-t-il connu une adoption si rapide ?

L’attrait de DeepSeek tient d’abord à une combinaison inhabituelle : des performances jugées très élevées par de nombreux utilisateurs, des modèles accessibles à la communauté technique et une promesse de coûts plus faibles. Dans un marché longtemps dominé par quelques groupes américains, l’arrivée d’un acteur chinois capable de proposer des modèles performants a eu un effet de rupture.

Les développeurs peuvent s’appuyer sur des versions de modèles disponibles sur des plateformes spécialisées pour les étudier, les adapter à un métier ou les faire fonctionner sur une infrastructure qu’ils contrôlent. Plus de 500 variantes dérivées ont ainsi émergé sur Hugging Face. Certaines peuvent être spécialisées dans le code, une langue, le résumé de documents ou un domaine professionnel particulier.

Cette diffusion a un avantage : elle réduit la dépendance à une seule interface propriétaire et accélère l’expérimentation. Mais elle complique également l’évaluation. Une version dérivée n’est pas nécessairement vérifiée par DeepSeek. Elle peut avoir été modifiée, insuffisamment documentée ou distribuée avec un niveau de sécurité inégal.

Le terme « open source » est lui-même à manier avec précision. Dans l’IA, la publication des paramètres d’un modèle, aussi appelés poids, donne la possibilité de l’exécuter et de l’adapter. Elle ne signifie pas toujours que l’intégralité des données d’entraînement, du code de développement ou des choix techniques est disponible. Cette nuance est essentielle pour juger la transparence réelle d’un système.

Application en ligne ou modèle installé : une différence essentielle pour les données

La principale question de confidentialité dépend de la manière dont DeepSeek est utilisé. Lorsqu’un internaute emploie un service conversationnel hébergé par son éditeur, ses requêtes doivent être envoyées à des serveurs distants pour obtenir une réponse. Les données de compte, les conversations, les fichiers éventuellement transmis et des informations techniques peuvent alors être concernés par le traitement prévu par le service.

La politique de confidentialité de DeepSeek indique que les informations qu’il collecte sont traitées et stockées sur des serveurs situés en République populaire de Chine. Pour un particulier, cela doit inviter à une règle simple : ne pas copier dans un chatbot des éléments que l’on ne confierait pas à un tiers, tels qu’un mot de passe, une pièce d’identité, un dossier médical, un contrat non public ou des données sur ses clients.

Télécharger un modèle et l’utiliser localement peut réduire l’exposition des données, à condition que l’installation soit réellement effectuée sur une machine ou un serveur maîtrisé par l’utilisateur. Cela ne constitue pas une garantie automatique. Une interface fournie par un tiers peut conserver des journaux, appeler un service distant ou transmettre certaines informations. La sécurité dépend autant de l’outil choisi et de sa configuration que du modèle lui-même.

Deux façons d’utiliser DeepSeek, deux niveaux de contrôle

Service en ligne

  • Les requêtes sont envoyées à l’infrastructure du fournisseur.
  • L’utilisation est simple et ne demande pas d’installation technique.
  • Les données de compte, conversations et fichiers peuvent relever de la politique du service.
  • L’utilisateur maîtrise peu l’emplacement exact du traitement et la conservation des journaux.

Modèle exécuté localement

  • Le modèle peut fonctionner sur une machine ou un serveur contrôlé par l’utilisateur.
  • Les données peuvent rester dans l’infrastructure choisie si la configuration est réellement locale.
  • L’installation exige des compétences, des ressources matérielles et une maintenance de sécurité.
  • Une interface ou un outil tiers peut tout de même collecter des informations : il faut vérifier sa configuration.

Pourquoi les autorités s’intéressent-elles à DeepSeek ?

La forte visibilité de DeepSeek a rapidement attiré l’attention des autorités chargées de protéger les données. En France, la CNIL a indiqué interroger l’entreprise afin de comprendre les modalités de collecte et de traitement des informations personnelles. Cette démarche ne vaut pas interdiction : elle vise à établir les faits et à vérifier le respect des obligations applicables.

En Italie, l’autorité de protection des données a ordonné fin janvier 2025 une restriction sur le traitement des données des utilisateurs italiens par DeepSeek, faute de réponses jugées suffisantes sur plusieurs points relatifs aux données personnelles. Cet épisode montre qu’un outil d’IA peut être disponible à grande échelle tout en faisant l’objet de contrôles nationaux différents.

Le débat porte aussi sur la sécurité nationale. Dès lors qu’un outil est susceptible d’être utilisé dans une administration, une entreprise stratégique ou une organisation manipulant des informations sensibles, la question ne concerne plus seulement la vie privée individuelle. Les responsables doivent examiner les flux de données, les dépendances techniques, l’emplacement des serveurs et les obligations légales susceptibles de s’imposer au fournisseur.

Cela ne permet pas de conclure que chaque usage de DeepSeek entraîne une fuite de données ou une collecte abusive. Une telle affirmation exigerait des éléments précis. En revanche, l’absence de visibilité complète sur les traitements et la localisation annoncée des données justifient une analyse prudente, particulièrement pour les organisations soumises à des obligations de confidentialité.

Le chiffre parfois cité de vingt ans de prison et un million de dollars d’amende mérite aussi d’être remis dans son contexte. Il renvoie à des propositions discutées aux États-Unis autour des technologies d’IA chinoises, et non à une sanction générale qui s’appliquerait automatiquement à tout utilisateur de DeepSeek. Une proposition de loi n’est pas une règle en vigueur. Les conséquences juridiques dépendent du pays, de la version applicable du texte et de l’usage précis qui est fait de la technologie.

Fiabilité, désinformation et censure : les limites ne sont pas propres à DeepSeek

DeepSeek appartient à la famille des grands modèles de langage. Comme ChatGPT, Gemini, Claude et d’autres assistants, il produit une réponse vraisemblable à partir de régularités apprises dans de grandes quantités de textes. Son fonctionnement ne garantit pas qu’il distingue toujours le vrai du faux.

Un modèle peut inventer une référence, donner une explication erronée avec assurance, simplifier abusivement un sujet complexe ou reproduire des biais présents dans ses données. Ces erreurs, souvent appelées hallucinations, sont un risque concret lorsque l’outil est utilisé pour la santé, le droit, l’information, les finances ou une décision professionnelle.

La question de la censure et de l’influence sur l’information mérite également d’être posée. Tous les assistants obéissent à des règles de modération et à des contraintes liées à leur éditeur ou à leur pays d’exploitation. Pour DeepSeek, les interrogations portent notamment sur la façon dont le modèle traite les sujets politiquement sensibles en Chine. L’utilisateur ne doit donc pas considérer un chatbot comme une source éditoriale indépendante ou comme un arbitre de vérité.

La bonne pratique est de traiter la réponse d’une IA comme un point de départ. Elle peut aider à structurer une recherche, reformuler un texte ou générer des pistes. Elle ne remplace pas la consultation de documents fiables, la vérification des chiffres, ni l’expertise humaine lorsque les conséquences d’une erreur sont importantes.

Comment utiliser DeepSeek avec prudence ?

Pour un usage personnel, la précaution la plus utile consiste à limiter ce qui est transmis. Il est préférable de demander une explication générale, de fournir des exemples fictifs ou d’anonymiser un document plutôt que de soumettre des données identifiantes. Avant de créer un compte, lire les règles de confidentialité permet aussi de connaître les catégories de données concernées et leurs conditions de conservation.

Dans une entreprise ou une administration, la démarche doit être plus structurée. Il convient notamment de :

  • déterminer si le cas d’usage comporte des données personnelles, confidentielles ou stratégiques ;
  • vérifier si les informations quittent l’infrastructure de l’organisation ;
  • distinguer l’usage du service en ligne de l’hébergement local d’un modèle ;
  • définir quels salariés sont autorisés à l’utiliser et pour quels usages ;
  • exiger une validation humaine avant toute publication, décision ou communication externe.

Le choix d’un modèle ne se réduit donc pas à ses scores techniques ou à son prix. Une IA très performante mais mal intégrée peut créer un risque de confidentialité. À l’inverse, un modèle exécuté sur une infrastructure maîtrisée peut mieux répondre à certaines exigences, mais demande des compétences, du matériel et des procédures de sécurité.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

DeepSeek a déjà démontré qu’un nouvel acteur pouvait accélérer la concurrence dans les modèles de langage. Son succès pousse l’ensemble du secteur à réévaluer le coût de développement et d’exploitation des IA de pointe, ainsi que l’intérêt des modèles dont les paramètres peuvent être repris par la communauté.

Les prochains développements importants seront moins spectaculaires que l’annonce d’un nouveau modèle, mais déterminants pour les utilisateurs. Il faudra suivre les réponses apportées aux autorités européennes, les éventuelles décisions de protection des données, l’évolution des conditions d’utilisation et la capacité de DeepSeek à documenter clairement ses pratiques.

Il faudra également observer la maturité de son écosystème de versions dérivées. Une forte communauté peut rendre un modèle plus utile et plus accessible. Elle peut aussi multiplier les copies opaques, les interfaces non vérifiées et les usages difficiles à contrôler. Pour le grand public comme pour les organisations, la prudence ne consiste pas à refuser l’innovation. Elle consiste à choisir en connaissance de cause ce que l’on confie à l’IA, et à ne jamais déléguer aveuglément son jugement à un modèle de langage.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que DeepSeek ?

DeepSeek est une entreprise chinoise d’intelligence artificielle créée par le hedge fund High-Flyer. Elle développe des grands modèles de langage capables notamment de répondre à des questions, rédiger, traduire, résumer ou aider à programmer. Ses modèles DeepSeek-V3 et DeepSeek-R1 ont attiré l’attention pour leurs performances annoncées et leur coût réduit.

DeepSeek envoie-t-il les données en Chine ?

Pour le service en ligne de DeepSeek, la politique de confidentialité indique que les informations collectées sont traitées et stockées sur des serveurs situés en République populaire de Chine. Il est donc recommandé de ne pas y transmettre de données sensibles. Un modèle téléchargé et exécuté réellement en local présente un fonctionnement différent, qui dépend de l’installation utilisée.

DeepSeek est-il interdit en France ?

Au 17 mars 2025, la CNIL n’a pas annoncé d’interdiction générale de DeepSeek en France. Elle a indiqué interroger l’entreprise sur la collecte et le traitement des données. En Italie, l’autorité de protection des données a ordonné fin janvier 2025 une restriction sur le traitement des données des utilisateurs italiens par l’entreprise.

Peut-on faire confiance aux réponses de DeepSeek ?

DeepSeek peut être utile pour expliquer, synthétiser ou produire un premier brouillon, mais ses réponses ne doivent pas être considérées comme exactes par défaut. Comme les autres grands modèles de langage, il peut commettre des erreurs, inventer des références ou reproduire des biais. Les informations importantes doivent être recoupées avec des documents et sources fiables.

Une entreprise peut-elle utiliser DeepSeek sans risque ?

Aucun usage d’IA ne peut être qualifié de sans risque sans analyse du contexte. Une entreprise doit éviter de transmettre des informations confidentielles au service en ligne, vérifier les flux de données et encadrer les usages des salariés. L’exécution locale d’un modèle peut offrir davantage de contrôle, mais requiert une configuration technique et des mesures de sécurité adaptées.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. DeepSeek, site officiel et informations sur les modèleswww.deepseek.com
  2. CNIL, questions adressées à DeepSeek sur la collecte et le traitement des donnéeswww.cnil.fr
  3. Hugging Face, organisation DeepSeek AI et modèles publiéshuggingface.co/deepseek-ai
  4. Autorité italienne de protection des données, Garante per la protezione dei dati personaliwww.garanteprivacy.it