Culture et médias

Droits d’auteur : Murdoch, Thom Yorke et les créateurs face à l’IA

En octobre 2024, plus de 25 000 professionnels de la création ont dénoncé l’entraînement d’IA sur leurs œuvres sans accord ni paiement. Dans le même temps, News Corp poursuit Perplexity et le débat s’intensifie entre défense du droit d’auteur, accords de licence et promesses technologiques.

Journaliste, musicien et illustratrice face à un réseau de données symbolisant l’IA et les droits d’auteur.
Illustration : Actu.ai

À première vue, peu de choses rapprochent Rupert Murdoch, figure majeure de la presse internationale, et Thom Yorke, chanteur de Radiohead. Pourtant, en octobre 2024, leurs intérêts convergent sur un point décisif : la manière dont les systèmes d’intelligence artificielle sont alimentés par des textes, des images, des musiques et des vidéos créés par d’autres. Cette contestation ne vise pas l’existence même de l’IA, mais la collecte de vastes volumes d’œuvres sans autorisation explicite ni contrepartie financière.

Le conflit est devenu central parce que les modèles génératifs ne fonctionnent pas dans le vide. Pour apprendre à produire du texte, de l’image ou du son, ils sont entraînés sur des corpus considérables. Or une part de ces données peut provenir d’œuvres protégées par le droit d’auteur. Pour les entreprises technologiques, cet accès large est souvent présenté comme indispensable à la mise au point de modèles utiles. Pour les auteurs, musiciens, acteurs et éditeurs, il pose une question plus élémentaire : qui peut décider de l’usage commercial d’une œuvre, et à quelles conditions ?

Plus de 25 000 créateurs réclament consentement et rémunération

Au cours de la semaine du 21 octobre 2024, plus de 25 000 professionnels de la création issus de la littérature, de la musique, du cinéma et d’autres secteurs culturels ont soutenu une déclaration publique contre l’utilisation non autorisée de leurs œuvres pour entraîner des outils d’IA générative. Parmi les personnalités associées à cette mobilisation figurent notamment Thom Yorke, Julianne Moore et Kevin Bacon.

Le texte défend une idée simple : l’utilisation non autorisée de créations pour entraîner l’IA constituerait une menace majeure et injuste pour les moyens de subsistance des personnes qui les ont produites. Derrière cette formule se trouvent plusieurs inquiétudes concrètes.

D’abord, il y a la question du consentement. Un auteur peut accepter qu’un livre soit vendu, traduit ou adapté dans certaines conditions. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il accepte qu’il serve de matière première à l’entraînement d’un modèle capable de générer des textes concurrents. Ensuite vient la rémunération. Si les œuvres contribuent à la valeur économique d’un produit d’IA, les créateurs estiment qu’ils ne devraient pas être exclus du partage de cette valeur.

Enfin, les signataires redoutent l’effet de substitution. Une chanson, une image promotionnelle, un texte publicitaire ou une illustration générés par une machine peuvent, dans certains cas, réduire les commandes destinées aux professionnels. Le risque n’est pas que toute création humaine disparaisse du jour au lendemain. Il est plutôt que certains marchés, notamment les travaux rapides, standardisés ou à bas coût, soient progressivement captés par des systèmes alimentés par le travail antérieur des créateurs.

De News Corp à Perplexity, la presse passe par les tribunaux

Le débat a pris une dimension judiciaire avec l’action engagée le 21 octobre 2024 par News Corp contre Perplexity. Le groupe, contrôlé par la famille Murdoch et propriétaire de titres américains comme le Wall Street Journal et le New York Post, accuse le moteur de réponse fondé sur l’IA d’avoir reproduit illégalement des contenus journalistiques.

Perplexity ne se présente pas comme un moteur de recherche classique : l’outil fournit des réponses rédigées à partir d’informations trouvées en ligne, en indiquant généralement des références. C’est précisément ce format qui inquiète les éditeurs. Si un utilisateur obtient directement un résumé substantiel, voire des passages repris d’un article, il peut ne plus avoir besoin de se rendre sur le site qui a financé l’enquête, l’écriture, l’édition et la vérification des faits.

Pour News Corp, l’enjeu est donc double. Il s’agit de défendre les droits attachés à ses articles, mais aussi de préserver le modèle économique de la presse. Les médias investissent dans la production de contenus originaux, puis vivent d’un mélange d’abonnements, de publicité, de licences et de partenariats. Un service d’IA qui capterait l’attention des lecteurs sans rémunérer les éditeurs pourrait fragiliser cet équilibre.

Cette procédure s’inscrit dans une série de contentieux plus large. Des écrivains, parmi lesquels John Grisham et George R. R. Martin, avaient déjà engagé des actions contre OpenAI, estimant que leurs livres avaient été utilisés sans autorisation. En décembre 2023, le New York Times a lui aussi poursuivi OpenAI et Microsoft autour de l’utilisation de ses articles.

DateActeur concernéÉvénementEnjeu principal
Septembre 2023John Grisham, George R. R. Martin et d’autres auteursAction contre OpenAIUtilisation présumée de livres protégés pour l’entraînement
Décembre 2023New York TimesAction contre OpenAI et MicrosoftProtection des articles et de leur valeur économique
21 octobre 2024News CorpProcédure contre PerplexityReproduction présumée de contenus journalistiques
Octobre 2024Plus de 25 000 créateursDéclaration publiqueConsentement et rémunération pour l’entraînement des IA

Le fair use autorise-t-il l’entraînement des IA ?

Aux États-Unis, une grande partie de la bataille se joue autour du fair use, souvent traduit par « usage équitable ». Il s’agit d’une exception au droit d’auteur qui peut, dans certaines circonstances, autoriser l’utilisation d’une œuvre sans demander d’accord préalable à son titulaire.

Mais le fair use n’est ni une loi donnant carte blanche aux entreprises d’IA, ni une règle automatique. Les tribunaux l’apprécient au cas par cas, en examinant notamment quatre éléments : le but de l’utilisation, la nature de l’œuvre concernée, la quantité reprise et l’effet de cette utilisation sur le marché de l’œuvre originale.

Les entreprises d’IA peuvent soutenir que l’entraînement est un usage transformateur : le modèle n’est pas censé republier une œuvre telle quelle, mais apprendre des régularités statistiques pour produire de nouvelles réponses. Les créateurs répondent que cet argument ne suffit pas lorsque l’entraînement porte sur des millions d’œuvres sans licence, que les outils peuvent produire des contenus très proches de l’original ou qu’ils concurrencent directement les marchés dont vivent les auteurs.

La difficulté tient aussi à la nature technique de ces systèmes. Un grand modèle de langage n’est pas une base de données classique dans laquelle chaque livre serait conservé comme un fichier consultable. Il apprend des relations entre des mots, des structures et des styles. Cela ne résout pas la question juridique : l’acte de copie nécessaire à l’entraînement, l’origine des données et les sorties produites restent susceptibles d’être examinés par les juges.

Au Royaume-Uni, les créateurs observent également avec inquiétude les pressions exercées par des entreprises d’IA en faveur de règles plus favorables à la collecte de données à des fins commerciales. La crainte est de voir s’installer un régime où l’exploitation des œuvres deviendrait la norme, tandis que les auteurs seraient laissés à la charge de découvrir après coup que leurs travaux ont été utilisés et de tenter de s’y opposer.

Deux stratégies opposées chez les éditeurs

Face aux entreprises d’IA, les groupes de médias n’ont pas choisi une réponse unique. Certains privilégient le procès afin de faire fixer des limites juridiques et d’obtenir réparation. D’autres négocient des contrats de licence, par lesquels ils autorisent l’accès à une partie de leurs contenus contre rémunération et selon des conditions définies.

News Corp et Condé Nast ont ainsi conclu des accords de contenu avec des entreprises d’IA. À l’inverse, le New York Times a choisi la voie judiciaire contre OpenAI. Ces choix ne sont pas forcément contradictoires : un même secteur peut chercher à faire reconnaître la valeur de ses archives tout en souhaitant encadrer leur usage contractuellement.

Deux réponses des médias face aux entreprises d’IA

Accords de licence

  • Ils autorisent un accès encadré à certains contenus contre rémunération.
  • Ils peuvent créer une nouvelle source de revenus pour les éditeurs.
  • Ils offrent un cadre contractuel plus rapide qu’une longue procédure judiciaire.
  • Leurs conditions restent souvent confidentielles et inaccessibles aux petits acteurs.

Actions en justice

  • Elles visent à faire reconnaître une atteinte aux droits d’auteur.
  • Elles peuvent clarifier les règles applicables à l’ensemble du secteur.
  • Elles cherchent à préserver la valeur économique des contenus originaux.
  • Elles sont longues, coûteuses et leur issue reste incertaine en octobre 2024.

Les accords ont un avantage immédiat : ils créent une source de revenus et organisent, au moins en principe, les modalités d’accès aux contenus. Mais ils soulèvent aussi des interrogations. Les termes financiers sont souvent confidentiels, les petits éditeurs disposent de moins de pouvoir de négociation, et une licence ne règle pas automatiquement le cas des contenus déjà collectés auparavant.

Les procédures judiciaires, elles, peuvent clarifier les règles pour l’ensemble du marché. Elles sont toutefois longues, coûteuses et incertaines. En octobre 2024, aucune décision générale n’a encore définitivement tranché, aux États-Unis, la question de savoir dans quelles conditions l’entraînement de modèles génératifs sur des œuvres protégées relève du fair use.

Pourquoi les journalistes s’inquiètent aussi pour leur métier

La controverse ne concerne pas seulement les revenus tirés des archives. Dans les rédactions, l’IA est déjà envisagée pour résumer des dépêches, transcrire des entretiens, proposer des titres, traduire des textes ou produire certains contenus formatés. Ces usages peuvent faire gagner du temps, à condition d’être contrôlés. Mais ils alimentent aussi la peur d’un remplacement progressif de fonctions éditoriales par des outils moins coûteux.

Le National Union of Journalists, syndicat actif au Royaume-Uni et en Irlande, a lancé la campagne « Journalism before Algorithms ». Son message est que l’IA ne doit pas servir de prétexte à une dégradation des conditions de travail, à la précarisation des rédactions ou à l’abandon des standards journalistiques.

L’enjeu est particulièrement sensible parce que le journalisme de qualité repose sur des activités difficiles à automatiser de manière fiable : enquêter sur le terrain, vérifier des documents, protéger des sources, contextualiser une information, exercer un jugement éditorial et assumer une responsabilité en cas d’erreur. Un système génératif peut formuler un texte convaincant, mais il ne garantit ni l’exactitude de chaque affirmation ni la pluralité des points de vue.

Le risque fréquemment évoqué est celui d’une information plus homogène. Si de nombreux sites utilisent les mêmes outils, fondés sur des données similaires et soumis aux mêmes impératifs de production rapide, les contenus peuvent se ressembler davantage. Pour les lecteurs, cela pourrait signifier moins de reportages originaux et une circulation accrue de formulations approximatives ou de sources mal attribuées.

Ce qu’il faut surveiller

Les prochains mois seront déterminants sur trois fronts. Le premier est judiciaire : les affaires impliquant auteurs, éditeurs et entreprises d’IA aideront à préciser les limites du fair use et les responsabilités liées à la collecte des données. Le deuxième est contractuel : les accords de licence pourraient devenir une norme, à condition de ne pas bénéficier uniquement aux groupes les plus puissants.

Le troisième front est celui de la transparence. Créateurs et éditeurs réclament de savoir quelles œuvres ont servi à entraîner les modèles, de pouvoir refuser certains usages et, lorsque l’exploitation est autorisée, d’être rémunérés selon des règles compréhensibles. Sans ces garanties, la défiance risque de s’installer durablement.

L’opposition exprimée par Thom Yorke, les milliers de signataires de la déclaration et les groupes de presse ne dessine donc pas un rejet uniforme de l’intelligence artificielle. Elle révèle plutôt une exigence : l’innovation ne peut se construire sur la création humaine sans reconnaître les droits, les choix et le travail de celles et ceux qui l’ont produite.

Questions fréquentes

Pourquoi Thom Yorke et d’autres artistes s’opposent-ils à l’IA générative ?

Thom Yorke et d’autres créateurs contestent surtout l’utilisation de leurs œuvres pour entraîner des systèmes d’IA sans autorisation ni rémunération. Ils estiment que ces outils tirent une valeur commerciale de leur travail, tout en pouvant ensuite produire des contenus susceptibles de concurrencer certaines commandes artistiques, musicales ou éditoriales.

Rupert Murdoch a-t-il personnellement poursuivi Perplexity ?

La procédure a été engagée le 21 octobre 2024 par News Corp, groupe contrôlé par la famille Murdoch, et non à titre personnel par Rupert Murdoch. Le groupe accuse Perplexity de reproduire illégalement des contenus journalistiques issus de certains de ses titres américains, ce qui pose aussi la question du trafic et des revenus de la presse.

Qu’est-ce que le fair use appliqué à l’intelligence artificielle ?

Le fair use est une exception américaine au droit d’auteur, évaluée par les tribunaux au cas par cas. Les entreprises d’IA peuvent invoquer le caractère transformateur de l’entraînement de leurs modèles. Les créateurs rétorquent que la copie massive d’œuvres non licenciées et l’effet sur leurs marchés rendent cette justification contestable.

Les médias peuvent-ils vendre leurs contenus aux entreprises d’IA ?

Oui, des éditeurs peuvent conclure des accords de licence autorisant l’utilisation de certains contenus en échange d’une rémunération. News Corp et Condé Nast ont choisi cette voie dans certains cas. D’autres acteurs, comme le New York Times, privilégient une action en justice afin de contester l’utilisation de leurs articles sans accord préalable.

L’IA va-t-elle remplacer les journalistes ?

En octobre 2024, l’IA peut déjà assister certaines tâches, comme la transcription, le résumé ou la mise en forme. Elle ne remplace pas de façon fiable l’enquête, la vérification des faits, le travail de terrain et la responsabilité éditoriale. Les syndicats redoutent néanmoins qu’elle soit utilisée pour réduire les coûts et fragiliser l’emploi dans les rédactions.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Statement on AI Training, déclaration soutenue par des professionnels de la créationstatementonai.training
  2. News Corp, actualités et communications du groupenewscorp.com/news
  3. The New York Times Company, communication sur l’action contre OpenAI et Microsoftwww.nytco.com/press/the-new-york-times-files-lawsuit-against-openai-and-microsoft-to-end-unlawful-use-of-its-stories
  4. National Union of Journalists, campagne Journalism before Algorithmswww.nuj.org.uk