Société et emploi

De Larousse à ChatGPT, pourquoi l’imperfection reste essentielle à l’écriture

Dictionnaires, correcteurs et IA génératives promettent une écriture plus rapide et plus fluide. Mais à vouloir tout lisser, le risque est de confondre texte impeccable et pensée personnelle. L’enjeu n’est pas de rejeter ChatGPT, mais de s’en servir sans abandonner le doute, l’effort et les singularités qui font une voix.

Une personne relit un brouillon manuscrit entre un dictionnaire ouvert et un ordinateur.
Illustration : Actu.ai

Écrire sans faute, vite et avec une aisance apparente n’a jamais été aussi simple. Un correcteur souligne une tournure maladroite, un assistant reformule un paragraphe et une IA générative propose un plan en quelques secondes. Cette facilité est précieuse, mais elle soulève une question moins technique que culturelle : que perd-on si l’on confond systématiquement une prose lisse avec une pensée juste, personnelle et aboutie ?

Dans son plaidoyer publié le 29 avril 2025, Rahma Jemai invite à ne pas traiter l’imperfection comme une simple anomalie à supprimer. De Larousse à ChatGPT, l’évolution des outils de connaissance et d’écriture modifie nos habitudes. Elle peut élargir l’accès au savoir, alléger certaines tâches et aider à formuler une idée. Elle peut aussi encourager une forme de normativité, lorsque la réponse la plus fluide semble devenir la seule réponse acceptable.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre le papier et l’écran, ni entre l’écriture humaine et l’assistance numérique. Il consiste à préserver ce qui fait la valeur d’un texte : une intention, une expérience, une hésitation parfois, mais aussi la capacité de vérifier, de nuancer et d’assumer ce que l’on signe.

De Larousse à Internet, le temps de chercher a changé

Dans les années 1990, trouver une information demandait souvent de consulter un dictionnaire, une encyclopédie ou un ouvrage spécialisé. Cette recherche n’était pas toujours confortable : il fallait feuilleter, comparer des définitions, repérer un renvoi et accepter de ne pas obtenir immédiatement la réponse attendue. Pourtant, ce temps lent faisait partie du parcours intellectuel. La question pouvait évoluer au fil de la recherche.

Internet a radicalement raccourci cette étape. Les moteurs de recherche ont rendu accessibles en quelques instants des volumes considérables de textes, d’images et de documents. Les IA génératives vont plus loin en présentant une réponse rédigée, structurée et adaptée à une consigne. Pour préparer un brouillon, reformuler une phrase ou dégager des pistes, ce gain de temps peut être réel.

Mais une réponse immédiate ne garantit ni sa fiabilité ni sa compréhension. Chercher une information implique aussi de connaître son origine, son contexte, ses limites et les éventuels désaccords qu’elle suscite. Or une réponse synthétique, surtout lorsqu’elle est formulée avec assurance, peut donner l’impression trompeuse que la question est définitivement réglée.

Outil ou pratiqueCe qu’il faciliteCe qu’il demande encore à l’utilisateur
Dictionnaire et encyclopédie impriméeVérifier un mot, découvrir des définitions et des renvoisPrendre le temps de chercher, interpréter et relier les informations
Moteur de rechercheAccéder rapidement à de nombreuses sourcesTrier les résultats, identifier les auteurs et comparer les points de vue
Correcteur automatiqueRepérer des fautes et certaines maladressesDécider si la correction convient au sens, au registre et à l’intention
IA générativeProposer un plan, une reformulation ou un premier jetContrôler les faits, réécrire, nuancer et rester responsable du texte final

Pourquoi une écriture trop parfaite peut devenir uniforme

La correction orthographique et grammaticale a une utilité évidente. Elle rend un texte plus lisible, évite les contresens et facilite la communication, notamment dans un cadre scolaire ou professionnel. Il ne s’agit pas de célébrer la faute par principe, ni de demander à chacun de renoncer à la précision.

Le problème apparaît lorsque toute aspérité est assimilée à un défaut. Une phrase courte, une répétition volontaire, un rythme inhabituel ou un mot moins attendu peuvent exprimer une émotion, une origine sociale, une manière de penser ou un choix littéraire. Tout corriger selon une même norme peut donner des textes propres, mais interchangeables.

Les outils numériques n’imposent pas seuls cette uniformisation. Les attentes de rapidité, les modèles de communication professionnelle et la recherche d’une présentation irréprochable y participent également. L’IA générative peut toutefois amplifier ce phénomène, car elle propose volontiers des formulations consensuelles, organisées et immédiatement exploitables. Employées sans recul, ces suggestions peuvent conduire à adopter une voix qui n’est plus tout à fait la sienne.

Une écriture singulière ne se réduit pas à des erreurs. Elle tient à des choix : un angle, un vocabulaire, une expérience, une façon de construire une argumentation. C’est précisément ce travail de sélection et de réécriture qui distingue un texte personnel d’une succession de phrases simplement plausibles.

L’erreur n’est pas toujours un échec

L’imperfection évoquée par Rahma Jemai ne doit pas être confondue avec l’approximation factuelle. Une date erronée, une source inventée ou une affirmation non vérifiée restent des problèmes à corriger. La rigueur demeure indispensable, particulièrement lorsqu’un texte informe, conseille ou cherche à convaincre.

En revanche, l’erreur peut jouer un rôle fécond dans l’apprentissage. Un élève qui cherche ses mots, formule une hypothèse discutable puis comprend pourquoi elle ne tient pas, construit des repères qu’une réponse livrée d’emblée ne lui apporte pas nécessairement. La rature, le brouillon et la reformulation témoignent d’un raisonnement en mouvement.

Cette idée vaut aussi pour les adultes. Face à un sujet complexe, hésiter peut être plus honnête que simuler une certitude. Réviser son jugement après avoir lu un argument contraire n’est pas une faiblesse. C’est l’une des conditions d’une pensée critique, capable d’accepter les zones d’ombre et les contradictions plutôt que de les effacer trop vite.

ChatGPT, un assistant utile mais pas un auteur autoritaire

ChatGPT peut aider à débloquer une page blanche, proposer des structures, expliquer un terme ou reformuler un passage. Pour des usages courants, cette assistance permet parfois de mieux organiser une idée ou de gagner du temps sur une tâche répétitive. L’outil peut aussi servir de point de départ à une discussion : on lui demande plusieurs pistes, puis on les évalue et on les transforme.

Sa réponse ne doit toutefois pas être reçue comme un verdict. Un système génératif ne connaît pas directement l’intention intime de son utilisateur, son vécu ni les conséquences concrètes d’une affirmation. Il peut produire un texte convaincant sur la forme tout en étant incomplet, imprécis ou mal adapté au contexte. La fluidité n’est pas une preuve.

La bonne pratique consiste donc à considérer l’IA comme un assistant, non comme un rédacteur auquel on abandonnerait son jugement. Cela suppose de relire chaque proposition, de contrôler les informations importantes, de supprimer les généralités inutiles et d’ajouter ce que l’outil ne peut pas fournir à la place de l’auteur : une expérience, une décision éditoriale, un point de vue assumé.

Assistant d’écriture ou délégation de la pensée ?

Utiliser ChatGPT comme assistant

  • Sert à générer des pistes, organiser un plan ou reformuler un passage.
  • L’auteur conserve son angle, sélectionne les idées et réécrit le texte.
  • Les informations importantes sont vérifiées dans des sources adaptées.
  • Le style final peut rester personnel, précis et situé.

Laisser ChatGPT écrire à sa place

  • Le texte peut sembler fluide sans refléter une compréhension réelle du sujet.
  • Les imprécisions et généralisations risquent d’être reprises sans contrôle.
  • La voix personnelle s’efface derrière des formulations standardisées.
  • L’apprentissage du raisonnement, du brouillon et de la révision s’appauvrit.

Comment garder sa voix quand on utilise une IA ?

Préserver une expression personnelle ne demande pas de renoncer aux outils. Cela demande de les placer au bon endroit dans le processus d’écriture. Plutôt que de demander un texte final sur un sujet que l’on n’a pas encore exploré, il est possible de commencer par noter ses idées, ses questions et son angle. L’IA intervient ensuite pour aider à structurer, clarifier ou tester une formulation.

Quelques réflexes peuvent faire la différence :

  • écrire soi-même un premier paragraphe pour fixer l’intention et le ton ;
  • demander plusieurs options plutôt qu’une réponse présentée comme définitive ;
  • vérifier séparément les faits, les chiffres et les références utilisés ;
  • lire le texte à voix haute pour repérer les formulations qui ne ressemblent pas à sa manière de s’exprimer ;
  • conserver certaines aspérités lorsqu’elles sont choisies et qu’elles servent le sens.

L’objectif n’est pas de produire un texte artificiellement rugueux pour prouver qu’il est humain. Une écriture authentique peut être très maîtrisée. Elle se reconnaît surtout au fait que l’auteur sait pourquoi chaque idée est présente, peut en expliquer le sens et en assume la responsabilité.

L’école et les familles face à un nouvel apprentissage de l’écriture

L’arrivée des IA génératives dans les usages quotidiens renforce la responsabilité des institutions éducatives et des familles. Interdire sans expliquer risque de laisser les élèves seuls face aux outils. Les adopter sans cadre risque, à l’inverse, de faire passer au second plan les compétences que l’école cherche précisément à développer : lire attentivement, argumenter, rédiger, vérifier et élaborer un raisonnement autonome.

Apprendre à utiliser ces systèmes suppose donc d’apprendre à les questionner. Qui est responsable d’une erreur dans une réponse générée ? Quelles informations doivent être contrôlées ? Comment repérer une généralité vague, un raisonnement fragile ou une réponse qui évite la question ? Ces interrogations ne concernent pas uniquement l’IA. Elles prolongent l’éducation aux médias et à l’information, devenue essentielle dans un environnement où les contenus circulent vite.

L’évaluation elle-même peut évoluer. Valoriser seulement le résultat final encourage parfois la recherche d’un texte parfaitement calibré. Observer les étapes, les notes, les sources consultées, les corrections apportées et la capacité à expliquer ses choix permet davantage d’évaluer la compréhension réelle. Le brouillon redevient alors visible, non comme une preuve d’échec, mais comme la trace d’un apprentissage.

Ce qu’il faut surveiller

À mesure que les assistants d’écriture s’installent dans les études, le travail et la vie quotidienne, deux écueils se dessinent. Le premier serait de les rejeter en bloc, alors qu’ils peuvent faciliter l’accès à certaines connaissances et aider à surmonter des difficultés de formulation. Le second serait de leur déléguer trop vite la recherche, la rédaction et le jugement.

La question décisive n’est pas seulement de savoir si un texte comporte des fautes. Elle est de savoir s’il exprime une pensée comprise par son auteur, vérifiée lorsqu’elle porte sur des faits, et adressée à un lecteur avec une intention claire. La perfection formelle peut être un objectif utile. Elle ne doit pas devenir un masque qui efface le cheminement, la diversité des voix et le droit de chercher.

Célébrer l’imperfection, dans ce contexte, revient à défendre une écriture vivante. Une écriture qui accepte de travailler ses erreurs sans nier qu’elles font partie du processus, qui utilise l’IA sans s’y dissoudre, et qui préfère parfois une bonne question à une réponse immédiate trop bien formulée.

Questions fréquentes

Pourquoi l’imperfection est-elle utile dans l’écriture ?

L’imperfection peut révéler le cheminement d’une pensée, une hésitation honnête ou un choix de style. Il ne s’agit pas de laisser passer des erreurs factuelles, mais de ne pas confondre toute aspérité avec une faute. Les brouillons, les ratures et les reformulations participent souvent à la construction d’une idée plus personnelle et mieux comprise.

ChatGPT rend-il vraiment tous les textes uniformes ?

ChatGPT n’impose pas mécaniquement un style unique, car l’utilisateur peut modifier ses consignes et réécrire ses réponses. Le risque existe toutefois lorsque ses formulations sont reprises telles quelles et sans recul. Elles peuvent alors privilégier une prose très consensuelle, au détriment d’un vocabulaire, d’un rythme et d’un point de vue personnels.

Comment utiliser ChatGPT sans perdre son style d’écriture ?

Il est préférable de commencer par ses propres notes, son angle et ses questions. L’outil peut ensuite aider à organiser un plan ou comparer des formulations. Relire attentivement, supprimer les phrases génériques, ajouter ses exemples et vérifier les faits permet de garder la maîtrise du texte. L’auteur doit pouvoir expliquer et assumer chaque idée publiée.

Les élèves peuvent-ils utiliser une IA pour faire leurs devoirs ?

L’usage doit être encadré par les règles de l’établissement et par l’objectif pédagogique. Une IA peut aider à comprendre une consigne, élaborer un plan ou repérer une difficulté, mais elle ne doit pas remplacer l’effort de recherche et de rédaction. L’essentiel est de pouvoir vérifier le résultat et montrer que l’on a réellement compris le sujet.

Quelle différence entre corriger une faute et standardiser un texte ?

Corriger une faute consiste à améliorer l’exactitude ou la lisibilité d’un texte, par exemple en rectifiant une erreur d’accord. Standardiser un texte revient à gommer systématiquement ses particularités de rythme, de vocabulaire ou de ton. La première démarche peut être nécessaire, tandis que la seconde devient problématique si elle efface une intention d’auteur.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Journal du Net, « De Larousse à ChatGPT : plaidoyer pour l’imperfection », par Rahma Jemai, 29 avril 2025www.journaldunet.com/intelligence-artificielle/1541229-de-larousse-a-chatgpt-plaidoyer-pour-l-imperfection
  2. OpenAI, présentation de ChatGPTopenai.com/chatgpt/overview