Culture et médias

Chamonix et l’IA publicitaire : pourquoi sa campagne d’hiver fait débat

La campagne hivernale 2023-2024 de Chamonix-Mont-Blanc Tourisme mélange photographies réelles et éléments créés avec l’intelligence artificielle. Signalé directement sur les affiches, ce choix a déclenché un débat sur l’authenticité de la publicité touristique, l’avenir des métiers créatifs et la place de l’IA dans l’image.

Paysage hivernal de montagne mêlant une photographie de vallée et un animal sauvage créé numériquement.
Illustration : Actu.ai

La montagne est un territoire où l’image compte particulièrement. Elle vend une expérience, une lumière, un paysage et une promesse d’évasion. En choisissant d’intégrer de l’intelligence artificielle à sa campagne hivernale 2023-2024, Chamonix-Mont-Blanc Tourisme a donc touché à une question sensible : une destination connue pour ses paysages réels peut-elle recourir à des images générées pour raconter son territoire ?

Le débat ne porte pas seulement sur la technique. Il concerne aussi la manière dont une publicité touristique représente le vivant, la valeur du travail des photographes et graphistes, ainsi que le degré de transparence attendu par le public. La campagne a été remarquée autant pour ses affiches que pour les réactions contrastées qu’elles ont suscitées sur les réseaux sociaux.

Quatre affiches, dont certaines associent photo et IA

La campagne de Chamonix-Mont-Blanc Tourisme pour l’hiver 2023-2024 s’appuie sur quatre affiches destinées à promouvoir Chamonix et ses activités hivernales. Certaines ne reposent pas uniquement sur une photographie traditionnelle : elles combinent des paysages réels avec des personnages ou des animaux sauvages créés à l’aide d’une intelligence artificielle générative, comme Midjourney.

Il ne s’agit donc pas, d’après les éléments communiqués, de remplacer intégralement les vues de la vallée ou de la montagne par des décors de synthèse. Le principe revendiqué est celui d’un assemblage : des photographies servent de base, tandis que des éléments imaginés par IA viennent s’y intégrer. Ces images sont ensuite reprises par une équipe de professionnels afin d’en affiner le rendu et l’intégration.

Élément de la campagneCe qui est indiqué
Période promueSaison d’hiver 2023-2024
Nombre d’affichesQuatre
Base visuelleDes images réelles de paysages sont utilisées
Apport de l’IADes personnages ou des animaux sauvages sont générés
Outil citéMidjourney est mentionné comme exemple d’outil mobilisé
Intervention humaineLes visuels sont retravaillés par des professionnels

Pour comprendre ce choix, il faut distinguer plusieurs étapes de fabrication. Une IA générative d’images produit un visuel à partir de consignes écrites et de modèles statistiques entraînés sur de grandes quantités d’images. Mais, dans une campagne publicitaire, cette génération n’est qu’une étape possible. Il reste le choix de l’idée, la sélection des propositions, le détourage, la retouche, le montage, la composition, l’adaptation aux supports et la validation finale.

Pourquoi la mention sur les affiches est-elle si importante ?

Les visuels concernés affichent une phrase en anglais : « image generated by AI, enhanced by humans », soit une image générée par IA et améliorée par des humains. Cette formulation a contribué à placer la technologie au centre de la campagne, plutôt qu’à la laisser invisible au public.

La transparence est ici un élément déterminant. L’intelligence artificielle peut être difficile à repérer dans une image publicitaire, surtout lorsqu’elle ne fabrique qu’un personnage, un animal ou un détail du décor. En indiquant son usage, l’office de tourisme donne au spectateur une information qui lui permet de regarder le visuel avec un autre niveau de lecture.

Cette mention ne répond pas, à elle seule, à toutes les interrogations. Elle ne détaille ni les étapes exactes de production ni la part respective de chaque intervention humaine et automatisée. Mais elle évite de présenter comme une photographie pure une image qui associe prise de vue et génération numérique. C’est cette franchise qui explique aussi l’ampleur du débat : le choix n’est pas dissimulé, il est revendiqué.

À l’automne 2023, l’IA générative s’installe rapidement dans les outils de création. Son usage suscite déjà de nombreuses discussions sur la propriété intellectuelle, les conditions d’entraînement des modèles, la rémunération des artistes et l’identification des contenus synthétiques. La campagne de Chamonix rend ce débat très concret, parce qu’elle applique cette technologie à un domaine familier : la promotion d’un lieu que les visiteurs peuvent réellement parcourir.

Une intention environnementale derrière des animaux créés par IA

Les visuels surprenants qui combinent paysage et faune générée ont une intention affichée : rappeler le lien étroit entre les êtres humains et la nature, ainsi que la nécessité de préserver les écosystèmes fragiles où vivent ces animaux.

Ce message trouve un écho particulier dans une communication de montagne. Le tourisme d’hiver repose largement sur l’attrait des espaces naturels, de la neige, des sommets et de la faune. Faire entrer des animaux dans une affiche permet d’évoquer un environnement plus vaste que les seules activités humaines. Avec l’IA, les créatifs disposent en outre d’une grande liberté pour placer un animal ou construire une situation visuelle qui serait difficile à obtenir au moment exact d’une prise de vue.

C’est aussi là que se situe une limite importante. Une publicité n’est pas un document scientifique ni un reportage animalier : elle cherche à capter l’attention et à transmettre un message. Mais dans le tourisme, où l’authenticité du lieu est souvent un argument de vente, le public peut légitimement vouloir savoir ce qu’il regarde. Le mélange entre photographie et création numérique impose donc une vigilance particulière sur la clarté du message.

L’IA menace-t-elle les photographes et les graphistes ?

C’est la critique la plus forte formulée par une partie des internautes. Pour eux, utiliser une IA afin de créer une partie d’une affiche revient à confier à une machine un travail qui aurait pu être réalisé par un photographe, un illustrateur, un graphiste ou un retoucheur. La question dépasse Chamonix : elle traverse l’ensemble des secteurs où l’image est une matière première, de l’édition à la publicité en passant par le cinéma et la communication de marque.

Selon Nicolas Durochat, directeur de Chamonix-Mont-Blanc Tourisme, l’objectif n’est pas de « détruire » des emplois, mais de travailler avec des professionnels capables d’utiliser l’IA de manière pertinente et d’en tirer parti. Cette position présente l’outil comme un complément aux compétences créatives, et non comme leur disparition automatique.

Dans les faits, les deux lectures peuvent coexister. L’IA peut accélérer certaines tâches de recherche visuelle ou permettre de tester davantage de pistes en amont. Elle peut aussi modifier la demande adressée aux professionnels, en valorisant davantage la direction artistique, la maîtrise des outils, la retouche et l’assemblage. À l’inverse, si elle sert essentiellement à réduire les budgets ou à éviter des commandes, elle peut fragiliser des métiers dont la rémunération dépend de ces missions.

La campagne de Chamonix ne permet pas, à elle seule, de trancher cette question de fond. Elle illustre toutefois une évolution décisive : l’enjeu ne consiste pas uniquement à savoir si une IA peut produire une image convaincante. Il s’agit aussi de déterminer qui conçoit l’idée, qui contrôle le résultat, qui est rémunéré et qui assume la responsabilité du message diffusé.

Deux visions de l’IA dans la campagne de Chamonix

L’IA comme outil créatif

  • Elle permet d’imaginer des associations visuelles difficiles à mettre en scène lors d’une prise de vue.
  • Elle peut s’intégrer à un travail de composition, de retouche et de direction artistique réalisé par des professionnels.
  • La mention sur les affiches rend le procédé visible et ouvre un dialogue avec le public.
  • Le caractère inattendu des visuels a contribué à une forte circulation de la campagne sur les réseaux sociaux.

Les réserves exprimées

  • Des internautes y voient un risque de réduction des commandes pour les photographes, graphistes et illustrateurs.
  • Le recours à des éléments synthétiques interroge l’authenticité attendue d’une publicité touristique.
  • La visibilité liée à une polémique ne garantit pas l’adhésion du public ni l’efficacité commerciale.
  • Une mention sur l’IA informe le public, mais ne détaille pas toutes les étapes de fabrication du visuel.

Le buzz est réel, mais il ne mesure pas tout

La campagne a rapidement circulé sur les réseaux sociaux. Elle a enregistré plus de 850 000 vues en 24 heures, selon les chiffres communiqués. Cette exposition nourrit l’argument de ses défenseurs : une campagne qui surprend, provoque des commentaires et fait parler de la destination peut offrir une visibilité considérable sans que chaque discussion soit achetée comme de l’espace publicitaire.

Nicolas Durochat estime que l’attention suscitée constitue une forme de publicité gratuite et que le buzz généré compensera largement les critiques. D’un point de vue de communication, l’idée est compréhensible : dans un univers saturé de visuels touristiques souvent similaires, une affiche qui introduit une rupture technologique peut être davantage partagée, commentée et mémorisée.

Il faut néanmoins distinguer la visibilité de l’efficacité commerciale. Le nombre de vues mesure la circulation d’un contenu, pas nécessairement l’envie de réserver un séjour, de venir skier ou de découvrir la vallée. Une polémique peut améliorer la notoriété d’une marque tout en laissant une partie du public sceptique. Elle peut également déplacer la conversation : au lieu de parler des activités proposées, les internautes débattent du procédé utilisé pour les représenter.

Le véritable bilan d’une campagne ne se résume donc pas à son audience initiale. Il dépend aussi de la perception durable de Chamonix, de la cohérence du message avec son image de destination et de la capacité de la communication à faire venir des visiteurs sans créer un sentiment de décalage entre la promesse visuelle et l’expérience réelle.

Pourquoi l’authenticité reste centrale dans la publicité touristique

La réaction critique publiée le 17 novembre 2023 par Nicolas Deneschau résume une partie du malaise exprimé en ligne : pour certains, il paraît paradoxal d’employer l’IA dans une publicité consacrée à Chamonix, alors que la destination dispose d’un patrimoine naturel exceptionnel à photographier.

Cette objection est moins technique qu’elle n’en a l’air. Dans la publicité de voyage, le public n’achète pas seulement une composition graphique. Il cherche une projection fidèle, ou du moins crédible, de ce qu’il pourra vivre sur place. Une photographie de paysage est traditionnellement associée à une forme de preuve : cet endroit existe, cette lumière a été captée, ce panorama est accessible sous certaines conditions.

L’introduction d’éléments générés ne rend pas automatiquement une campagne trompeuse. Tout dépend de ce qui est créé, de ce qui est photographié, de la place de ces éléments dans le message et de l’information donnée au spectateur. Ici, le fait d’indiquer le recours à l’IA permet de ne pas confondre création publicitaire et simple photographie de nature. Mais la controverse montre que cette distinction doit être particulièrement lisible quand une marque touristique fonde son attractivité sur le réel.

Ce qu’il faut surveiller dans la publicité de demain

Au 21 novembre 2023, la campagne de Chamonix apparaît comme un cas révélateur d’une transition plus large. Les outils de génération d’images deviennent accessibles à un nombre croissant de créatifs, d’agences et d’annonceurs. Leur utilisation pourrait se développer dans la publicité touristique, notamment pour imaginer des scènes difficiles à produire, explorer rapidement des concepts ou créer des visuels hybrides.

Plusieurs questions seront à suivre. Les annonceurs choisiront-ils d’indiquer systématiquement les images générées ou retouchées avec l’IA ? Les agences maintiendront-elles une place centrale pour les photographes, illustrateurs et directeurs artistiques ? Le public acceptera-t-il ces images lorsqu’elles sont clairement signalées, ou attendra-t-il des destinations qu’elles montrent avant tout des prises de vue réelles ?

La réponse dépendra moins de la seule performance des logiciels que de la confiance. Une IA peut enrichir une campagne si elle sert une intention créative claire et si son usage est assumé. Mais pour des lieux comme Chamonix, la technologie ne peut pas se substituer à ce qui fait la force première de la destination : un territoire, des paysages et une expérience qui existent bien au-delà de l’affiche.

Questions fréquentes

Chamonix a-t-elle créé toute sa campagne publicitaire avec une IA ?

Non. La campagne hivernale 2023-2024 repose sur quatre affiches, dont certaines associent des paysages réels à des personnages ou animaux sauvages générés par intelligence artificielle. Les visuels créés avec l’IA ont ensuite été retravaillés par une équipe de professionnels. Il s’agit donc d’une approche hybride, entre photographie et création numérique.

Quelle intelligence artificielle a été utilisée pour les affiches de Chamonix ?

L’article cite Midjourney comme exemple d’outil utilisé pour générer une partie des éléments visuels. Midjourney est un service d’IA générative capable de créer des images à partir de consignes écrites. Dans cette campagne, les éléments issus de l’IA ne remplacent pas les paysages photographiés, mais viennent s’y intégrer.

Pourquoi la campagne de Chamonix avec l’IA fait-elle polémique ?

Les critiques portent principalement sur deux sujets. D’une part, certains internautes craignent que les outils génératifs réduisent le travail confié aux photographes, graphistes et illustrateurs. D’autre part, une publicité touristique est attendue sur le terrain de l’authenticité : le public peut s’interroger sur la place d’éléments synthétiques dans la représentation d’un lieu réel.

Que signifie la mention « image generated by AI, enhanced by humans » ?

Cette mention indique qu’une image a été générée avec une intelligence artificielle, puis améliorée ou retravaillée par des humains. Dans le cas des affiches de Chamonix, elle sert à signaler clairement l’usage de l’IA. Elle souligne aussi que les professionnels conservent un rôle dans la sélection, l’intégration et la finalisation des visuels.

La campagne de Chamonix a-t-elle été un succès sur les réseaux sociaux ?

Elle a, en tout cas, obtenu une visibilité rapide : plus de 850 000 vues en 24 heures selon les chiffres communiqués. Cette audience témoigne de l’intérêt suscité par les affiches et par la controverse. Elle ne suffit toutefois pas à mesurer, à elle seule, l’efficacité touristique ou commerciale de la campagne.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Publication de Nicolas Deneschau sur X, 17 novembre 2023twitter.com/Nicozilla_FR/status/1725467456301342780?ref_src=twsrc%5Etfw
  2. Lien vers le visuel relayé dans la publicationt.co/FkMOD8B3Jz
  3. Site officiel de Midjourney, outil cité dans la campagnewww.midjourney.com