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Une IA donne 85,7 % de chances d’être un Caravage à une toile de Badminton

Longtemps présentée comme une copie ou une œuvre du « cercle de Caravage », une version du Joueur de luth conservée à Badminton House est réexaminée par l’intelligence artificielle. La société suisse Art Recognition lui attribue 85,7 % de probabilité d’authenticité. Un score spectaculaire, qui ne suffit toutefois pas à clore le débat des historiens de l’art.

Une restauratrice analyse une toile ancienne tandis qu’un écran visualise ses détails picturaux pixel par pixel.
Illustration : Actu.ai

Une image peut-elle faire basculer le destin d’un tableau vieux de plusieurs siècles ? C’est la question posée par la réévaluation d’une version du Joueur de luth liée à Badminton House. Longtemps regardée comme une copie, ou du moins comme une peinture réalisée dans le « cercle de Caravage », elle obtient désormais 85,7 % de probabilité d’authenticité selon l’analyse de la société suisse Art Recognition. Un résultat saisissant, qui attire l’attention sur un domaine où l’intuition visuelle, les archives et les examens scientifiques se croisent depuis longtemps : l’attribution des œuvres d’art.

Ce chiffre ne transforme pas automatiquement le tableau en Caravage incontestable. Il apporte en revanche un élément nouveau dans un dossier complexe, où la signature stylistique d’un peintre aussi influent que Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Caravage, peut être imitée, reprise ou interprétée par ses contemporains et ses suiveurs. Entre la promesse d’une lecture inédite des images et les réserves des spécialistes, cette affaire montre ce que l’intelligence artificielle peut apporter à l’histoire de l’art, et ce qu’elle ne peut pas encore décider seule.

Une version du Joueur de luth longtemps reléguée au second plan

La toile concernée reprend le sujet du Joueur de luth, une composition associée à Caravage : un jeune musicien tenant l’instrument, dans une scène où l’attention portée aux matières, aux gestes et à la lumière participe pleinement au récit pictural. Elle se trouvait à Badminton House, d’où l’appellation courante d’« œuvre de Badminton ». Il ne s’agit donc pas d’une peinture consacrée au sport du badminton, mais d’une désignation liée à son lieu de conservation.

Avant cette étude, l’œuvre n’était pas reconnue comme une peinture autographe de Caravage. Lors de sa vente chez Sotheby’s en 2001, elle était attribuée au « cercle de Caravage », une formule prudente employée lorsqu’une œuvre paraît étroitement liée à l’univers d’un maître, sans que l’on puisse en établir l’exécution directe par celui-ci. Elle avait alors été adjugée 71 000 livres.

Cette attribution est loin d’être anodine. Dans le langage du marché et des musées, plusieurs degrés de proximité sont possibles :

Terme d’attributionCe qu’il signifie généralementConséquence pour l’œuvre
De CaravageL’exécution est attribuée directement au peintreAttribution la plus forte, sous réserve du consensus des experts
Atelier de CaravageRéalisée dans son entourage de travail, possiblement avec sa participationLien direct avec le maître, mais main exacte incertaine
Cercle de CaravageProduite par un artiste proche de son style ou de son milieuParenté stylistique, sans preuve d’une intervention du maître
Copie d’après CaravageRéplique d’une composition existanteL’intérêt historique peut demeurer, mais l’auteur n’est pas Caravage

Passer du « cercle de Caravage » à une possible œuvre de Caravage modifierait donc profondément la lecture du tableau. Cela changerait son statut dans l’histoire de l’art, son étude par les institutions et, potentiellement, sa valeur sur le marché. Mais cette transition exige habituellement un faisceau de preuves beaucoup plus large qu’un résultat informatique, aussi élevé soit-il.

Comment l’intelligence artificielle a produit le score de 85,7 %

L’analyse a été menée par Art Recognition, une entreprise suisse spécialisée dans l’emploi d’algorithmes pour l’authentification artistique. Selon sa dirigeante, Carina Popovici, le modèle utilisé a été alimenté par des données provenant de plus de 200 œuvres vérifiées de Caravage.

Le principe n’est pas de demander à un logiciel s’il « reconnaît » le sujet d’un tableau. L’objectif est plutôt de détecter, dans une image numérisée, des régularités visuelles associées à un peintre : organisation des formes, rapports entre les zones claires et sombres, transitions de matière, couleurs, contours et caractéristiques des coups de pinceau visibles dans la reproduction disponible.

L’algorithme examine l’œuvre au niveau des pixels. Il cherche notamment des combinaisons de signaux qui, dans les œuvres de référence qui lui ont été fournies, apparaissent avec une fréquence ou une structure particulière. L’analyse s’intéresse ainsi aux coups de pinceau, aux palettes chromatiques et aux choix de composition. Dans le cas de la toile de Badminton, Art Recognition estime que ces éléments présentent une proximité forte avec les caractéristiques apprises à partir des œuvres de Caravage.

Le résultat de 85,7 % doit être lu avec précision. Il ne signifie pas qu’une autorité universelle a établi qu’il existe exactement 85,7 chances sur 100 que le peintre ait tenu le pinceau. Il correspond au degré de confiance calculé par un système précis, à partir de ses données d’entraînement, de ses réglages et de l’image qui lui est soumise. C’est un indicateur statistique, pas une expertise historique définitive.

Pourquoi la lumière de Caravage est au cœur de l’analyse

Caravage est célèbre pour l’intensité dramatique de ses scènes. Ses compositions font émerger les figures de l’obscurité, concentrent la lumière sur un visage, une main ou un objet, et créent des contrastes qui dirigent immédiatement le regard. Cette écriture lumineuse est couramment rattachée au clair-obscur, souvent désigné par le terme italien chiaroscuro.

L’intelligence artificielle peut mesurer certains aspects de cette organisation visuelle avec une minutie difficile à reproduire à l’œil nu sur des milliers de zones. Elle peut, par exemple, cartographier les contrastes, comparer les textures d’une zone éclairée avec celles de l’ombre, ou rechercher des motifs récurrents dans l’agencement des éléments d’une composition. Art Recognition affirme que la toile de Badminton présente des éléments de lumière et d’ombre qui confortent son authenticité potentielle.

Cette capacité est particulièrement intéressante dans le cas de Caravage. Son langage pictural a marqué de nombreux artistes, au point de donner naissance à un vaste courant de suiveurs, souvent qualifiés de caravagesques. Or, l’influence stylistique est précisément ce qui rend certaines attributions difficiles : une copie habile ou une œuvre d’un proche peut reprendre les contrastes, les thèmes et une part de la puissance visuelle du maître.

L’algorithme prétend donc rechercher des détails plus fins qu’une simple ressemblance d’ensemble. Pourtant, il dépend de ce qu’il peut voir. Une photographie ne restitue pas nécessairement l’épaisseur réelle de la peinture, les repentirs, les couches sous-jacentes, les restaurations anciennes ou la nature chimique des pigments. Ces informations sont cruciales pour les conservateurs.

Ce que l’IA apporte, et ce qu’elle ne peut pas trancher seule

Les apports de l’IA

  • Compare rapidement de très nombreuses caractéristiques visuelles.
  • Détecte des régularités de lumière, de composition et de coups de pinceau.
  • Peut signaler des œuvres négligées qui méritent une expertise approfondie.
  • Fournit un indicateur chiffré issu d’un corpus d’œuvres de référence.

Les limites à préserver

  • Un score dépend des images, des données d’entraînement et de la méthode employée.
  • L’algorithme ne reconstitue pas à lui seul la provenance d’un tableau.
  • Il ne remplace pas les analyses des pigments, du support ou des restaurations.
  • Il doit distinguer le maître de ses élèves, de son atelier et de ses imitateurs.

Pourquoi les experts ne peuvent pas s’en remettre au seul algorithme

La prudence des historiens de l’art ne relève pas d’un refus de la technologie. Elle vient de la nature même de l’authentification. Attribuer un tableau ancien consiste rarement à cocher une seule case. Il faut confronter des documents, la circulation connue de l’œuvre, l’état de la toile, le châssis, les pigments, les vernis, les restaurations, les radiographies et les comparaisons avec d’autres peintures.

Dans le cas du Joueur de luth de Badminton, la principale réserve porte sur la provenance, c’est-à-dire l’histoire documentée de l’objet : qui l’a possédé, quand il a été vendu, où il a été exposé et comment il a circulé. La source disponible évoque une histoire ancienne, mais incomplète, avec des lacunes documentaires remontant aux siècles passés, notamment depuis le XVIIIe siècle. Ces interruptions ne prouvent pas qu’une œuvre est fausse. Elles empêchent toutefois de reconstruire avec certitude sa trajectoire depuis l’époque de Caravage.

La provenance est essentielle parce qu’elle replace un objet dans des réseaux de collectionneurs, d’inventaires, de ventes et de commandes. Une œuvre peut être stylistiquement convaincante tout en soulevant des questions matérielles ou documentaires. À l’inverse, un tableau mal connu peut révéler, après enquête, une chaîne de possession cohérente et des éléments techniques compatibles avec son époque.

Les examens scientifiques complètent cette enquête. L’imagerie multispectrale, par exemple, peut rendre visibles des informations que l’œil ne perçoit pas directement et aider à étudier les couches de la peinture. Des analyses de matériaux peuvent aussi vérifier la compatibilité entre les composants d’une œuvre et la période supposée de sa création. Ces méthodes ne sont pas magiques non plus : elles éclairent des hypothèses et doivent être interprétées dans leur contexte.

Un outil qui peut élargir l’enquête sur les œuvres anciennes

L’affaire de Badminton illustre une évolution plus large. L’intelligence artificielle permet de traiter rapidement de grandes quantités d’images et de relever des régularités visuelles que des chercheurs n’auraient pas forcément le temps de comparer à si grande échelle. Elle peut ainsi jouer un rôle de filtre : repérer des tableaux sous-estimés, hiérarchiser les dossiers à examiner ou attirer l’attention sur des anomalies.

Dans ce domaine, son intérêt ne réside pas seulement dans l’idée de trouver un nouveau maître ancien. Elle peut aussi aider à identifier des incohérences dans une œuvre attribuée, à comparer différentes versions d’une même composition ou à mieux documenter les effets de restauration. L’étude d’un autoportrait caché de Caravage grâce à des techniques d’imagerie multispectrale rappelle d’ailleurs que les outils technologiques peuvent révéler des éléments invisibles dans une observation ordinaire.

Le recours à ces systèmes pourrait également modifier certains équilibres du monde de l’art. Les maisons de vente, les collectionneurs et les musées disposent d’expertises différentes, et les travaux d’attribution sont souvent longs et coûteux. Des outils d’analyse plus accessibles peuvent rendre certaines investigations possibles en amont. Mais cette démocratisation a une limite : la facilité d’obtenir un score ne garantit pas la qualité de l’interprétation qui en est faite.

Une autre question concerne la transparence. Pour juger la portée d’un résultat, il faut savoir comment l’outil a été entraîné, quelles œuvres servent de comparaison, si les copies et les artistes proches ont été suffisamment représentés, et dans quelles conditions les performances annoncées ont été évaluées. Sans ces éléments, un pourcentage peut impressionner tout en restant difficile à apprécier scientifiquement.

Le risque symétrique : authentifier et imiter avec les mêmes technologies

L’essor des outils numériques ne soulève pas uniquement l’espoir de mieux détecter les faux. Il nourrit aussi une inquiétude : des systèmes capables d’analyser précisément les caractéristiques visuelles d’un peintre pourraient-ils aider à produire des imitations plus convaincantes ? La question est d’autant plus importante que les images générées par IA peuvent reproduire des styles de manière de plus en plus persuasive.

La source évoque, à ce titre, le rapport du Bureau américain des droits d’auteur de 2025 consacré à l’intelligence artificielle et à la propriété intellectuelle. Dans l’art ancien, le problème dépasse le droit d’auteur au sens strict : Caravage est mort depuis des siècles. Il touche aussi à l’intégrité du marché, à la confiance des collectionneurs, à la documentation des œuvres et à la protection du patrimoine.

La réponse ne consiste pas à opposer systématiquement la machine à l’expert. Les deux approches peuvent se renforcer. Une IA peut révéler une proximité surprenante ; un restaurateur peut examiner la matière ; un historien peut retrouver une trace dans un inventaire ; un laboratoire peut étudier les composants. La qualité du résultat dépend de la confrontation de ces indices, y compris lorsqu’ils se contredisent.

Ce qu’il faut surveiller avant de parler d’un nouveau Caravage

Le score de 85,7 % attribué par Art Recognition fait de la toile de Badminton un dossier à suivre. Il ne clôt pas l’attribution, mais il justifie qu’elle soit examinée avec une attention renouvelée. Pour que l’hypothèse d’un Caravage soit largement admise, plusieurs éléments seront déterminants : la publication détaillée de la méthode d’analyse, la qualité des images utilisées, des études matérielles indépendantes et de nouveaux progrès dans la reconstitution de la provenance.

Il faudra aussi observer la réaction de la communauté scientifique et muséale. Une attribution aussi importante ne se stabilise pas sur la seule base d’un outil, ni sur l’autorité d’un seul spécialiste. Elle se construit, parfois lentement, par la discussion, les contre-expertises et l’accumulation de preuves.

La leçon de cette affaire est peut-être la plus utile : l’IA ne distribue pas des certificats d’authenticité. Elle fournit de nouvelles questions à poser aux tableaux. Dans le cas de cette version du Joueur de luth, elle remet en lumière une œuvre longtemps considérée comme périphérique. Reste à savoir si les archives, les matériaux et le regard des spécialistes confirmeront un jour ce que l’algorithme croit discerner dans ses pixels.

Questions fréquentes

L’œuvre de Badminton est-elle officiellement reconnue comme un Caravage ?

Non. L’analyse d’Art Recognition attribue 85,7 % de probabilité d’authenticité à cette version du Joueur de luth, mais ce résultat ne vaut pas attribution définitive. L’œuvre avait auparavant été classée dans le « cercle de Caravage ». Une reconnaissance plus large supposerait notamment des examens matériels, une étude de provenance et l’avis d’experts indépendants.

Que signifie un score de 85,7 % d’authenticité pour un tableau ?

Ce pourcentage exprime le niveau de confiance d’un modèle d’intelligence artificielle après comparaison avec les données sur lesquelles il a été entraîné. Il ne constitue pas une preuve absolue que Caravage a peint l’œuvre. Sa portée dépend du corpus de référence, de la qualité des images, de la méthode de test et de la capacité du système à distinguer le maître de ses imitateurs.

Comment une IA peut-elle reconnaître le style de Caravage ?

Le système analyse une image au niveau des pixels et recherche des régularités présentes dans les œuvres de référence : coups de pinceau, palette, composition, textures et rapports entre ombres et lumières. Art Recognition indique avoir entraîné son modèle à partir de données provenant de plus de 200 œuvres vérifiées de Caravage. L’outil compare donc des motifs visuels, il ne lit pas l’intention de l’artiste.

Pourquoi la provenance est-elle si importante pour authentifier une peinture ?

La provenance retrace l’histoire de propriété d’une œuvre : collections, inventaires, ventes, expositions et transmissions. Elle peut relier un tableau à son époque et à son auteur supposé. Dans le dossier de Badminton, des lacunes documentaires anciennes compliquent l’attribution. Une IA peut analyser l’image, mais elle ne peut pas combler seule l’absence d’archives ou vérifier la continuité historique d’un objet.

L’IA va-t-elle remplacer les experts en authentification d’art ?

L’IA peut devenir un outil précieux pour comparer des images, détecter des anomalies et orienter les recherches. Elle ne remplace toutefois pas les conservateurs, restaurateurs, historiens de l’art et scientifiques. L’attribution d’une œuvre ancienne exige aussi l’étude physique du support, des pigments, des restaurations et des archives. L’enjeu est d’associer ces méthodes plutôt que d’opposer expertise humaine et analyse algorithmique.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Art Recognition, entreprise suisse spécialisée dans l’authentification d’œuvres par IAwww.art-recognition.com
  2. Sotheby’s, maison de ventes ayant vendu la toile en 2001 selon la publication d’originewww.sothebys.com
  3. Bureau américain des droits d’auteur, ressources sur l’intelligence artificiellewww.copyright.gov/ai