À Lucerne, un avatar de Jésus par IA interroge la place du numérique dans la foi
À la Peterskapelle de Lucerne, l’installation Deus in Machina a invité le public à converser avec un avatar de Jésus alimenté par IA. Présentée comme une expérience artistique et spirituelle, sans se substituer à la confession, elle a suscité des témoignages marquants autant que des critiques de fond.

En entrant dans une cabine de confession de la Peterskapelle, à Lucerne, les visiteurs ne trouvaient pas un prêtre, mais un écran. Derrière celui-ci apparaissait un avatar numérique de Jésus, capable de converser dans une centaine de langues. L’installation, baptisée Deus in Machina, a placé une question ancienne dans un décor très contemporain : qu’est-ce qu’un échange spirituel lorsque l’interlocuteur est une intelligence artificielle ?
L’expérience, qui était active jusqu’à la fin du mois d’octobre 2024, ne prétendait pas modifier les rites religieux. Ses promoteurs la présentaient à la fois comme une démarche artistique et comme une occasion de discuter de la place des outils numériques dans la foi. À la date de publication de cet article, le dispositif avait déjà alimenté des réactions contrastées, entre étonnement, intérêt personnel et rejet vigoureux.
Une cabine de confession transformée en espace de dialogue
La Peterskapelle, aussi appelée chapelle Saint-Pierre, a accueilli ce projet conçu avec le laboratoire de recherche sur les réalités immersives de l’Université des sciences appliquées et des arts de Lucerne. L’assistant théologique Marco Schmid a participé à sa conception et à son animation.
Le principe était volontairement simple. Dans une cabine équipée d’un écran et de matériel informatique, un bouton bleu invitait la personne présente à commencer la discussion avec l’avatar. Le visiteur pouvait alors formuler une interrogation liée à sa foi, à un dilemme moral ou à une préoccupation plus intime. L’avatar répondait, et relançait fréquemment la conversation par une question.
Le choix de la cabine de confession n’était pas anodin. Ce lieu évoque immédiatement l’écoute, la confidence et le rapport à la conscience. C’est précisément ce rapprochement qui a rendu l’installation si frappante, mais aussi si contestée. Dans la tradition religieuse, la confession n’est pas une simple conversation privée : elle possède une portée rituelle et spirituelle qui ne peut pas être réduite à une interface numérique.
| Ce que proposait Deus in Machina | Ce que le dispositif ne prétendait pas faire |
|---|---|
| Dialoguer avec un avatar de Jésus alimenté par IA | Administrer le sacrement de confession |
| Répondre à des questions sur la foi, la morale et la spiritualité | Remplacer un prêtre ou un accompagnement humain |
| Échanger dans une centaine de langues | Garantir une autorité religieuse sur chaque réponse |
| Inviter le visiteur à réfléchir à ses propres choix | Recevoir des confidences personnelles sans précaution |
L’expression d’« hologramme céleste » a été employée pour désigner l’avatar. Le dispositif décrit reposait toutefois sur un écran installé dans la cabine. Derrière cette formule imagée, l’enjeu était donc bien celui d’une conversation avec un système informatique, non celui d’une présence religieuse incarnée.
Comment l’avatar de Jésus répondait-il aux visiteurs ?
L’installation était présentée comme un outil fondé sur des textes théologiques et spirituels. Mais son comportement ne se limitait pas à réciter des réponses toutes faites. Plusieurs visiteurs ont rapporté que l’avatar avait tendance à retourner certaines interrogations, en invitant la personne à examiner sa propre position, ses actes ou ses attentes.
Cette mécanique conversationnelle explique une part de l’effet produit. Lorsqu’une personne pose une question existentielle, une réponse directe n’est pas toujours ce qu’elle recherche. Une reformulation, une question ouverte ou une invitation à prendre du recul peut donner le sentiment d’être écouté. C’est un ressort classique de nombreux dialogues d’accompagnement, qu’ils soient religieux, philosophiques ou psychologiques.
Dans le cas de Deus in Machina, cette capacité prenait une dimension particulière du fait de l’identité attribuée à l’avatar. Demander conseil à une machine n’a pas la même charge symbolique que demander conseil à un personnage présenté sous les traits de Jésus. Le dispositif ne donnait pas seulement à voir une démonstration technique : il mettait en scène une autorité religieuse reconnaissable, avec toute la force émotionnelle et culturelle que cela suppose.
Un exemple rapporté illustre cette posture. Interrogé sur le sacerdoce féminin, l’avatar a renvoyé à la question de l’égalité des rôles sous un angle biblique, tout en encourageant le visiteur à réfléchir à son propre engagement spirituel. Cette réponse ne tranchait donc pas frontalement un débat religieux complexe. Elle orientait l’échange vers une réflexion personnelle.
Pourquoi l’IA ne remplaçait pas la confession
La Peterskapelle a posé une limite explicite : l’avatar ne devait pas être considéré comme un substitut au sacrement de confession. Son rôle était d’écouter et de conseiller dans le cadre d’une installation expérimentale. Cette distinction est centrale, tant pour les croyants que pour les personnes simplement curieuses.
Une confession religieuse engage en effet une relation humaine, un cadre théologique et, selon les traditions, des règles précises. Une intelligence artificielle peut imiter une conversation et mobiliser des références, mais elle ne peut pas occuper la fonction d’un ministre du culte. Présenter clairement cette frontière permettait d’éviter que l’expérience artistique soit interprétée comme une automatisation d’un rite.
Le projet comportait aussi une précaution très concrète : les visiteurs étaient avertis de ne pas communiquer d’informations personnelles. L’IA elle-même le rappelait pendant les échanges. Cette consigne mérite d’être prise au sérieux. Dès qu’une conversation porte sur une situation familiale, des difficultés personnelles, une culpabilité ou des convictions profondes, le risque est de livrer des données particulièrement sensibles.
La prudence ne signifie pas que toute discussion avec une IA est à proscrire. Elle impose plutôt de savoir ce que l’on attend de l’outil, de ne pas lui confier d’éléments identifiants et de conserver un interlocuteur humain lorsqu’une situation exige une écoute professionnelle, religieuse ou médicale.
Des réactions spirituelles, sans preuve d’un effet universel
Les retours des visiteurs montrent que Deus in Machina n’a pas été perçu comme une simple curiosité technologique par tout le monde. Une majorité des participants a déclaré avoir vécu une forme d’expérience spirituelle. Deux tiers ont affirmé avoir établi un lien significatif avec l’avatar.
Ces chiffres décrivent le ressenti des personnes ayant participé ou répondu autour de l’installation, non une mesure de l’opinion générale des croyants ou de la population suisse. Aucun effectif ni protocole détaillé n’est ici avancé. Ils indiquent néanmoins qu’un échange avec une IA, lorsqu’il est placé dans un environnement religieux et porté par une figure symbolique forte, peut susciter une réaction émotionnelle réelle.
Il ne faut pas en déduire que l’IA serait devenue une source de spiritualité autonome. L’expérience dépendait aussi du lieu, de la volonté des visiteurs de participer et de la signification qu’ils donnent personnellement à Jésus, à l’Église ou au rituel de la confession. Une même réponse peut paraître profonde à une personne et artificielle à une autre.
C’est aussi la raison pour laquelle le projet visait des publics variés, y compris ceux qui se sentent éloignés de l’Église. Pour certains, l’écran pouvait constituer un seuil moins intimidant qu’un entretien en face à face. Pour d’autres, il retirait justement ce qui fait la valeur d’un échange spirituel : la présence et la responsabilité d’un être humain.
Entre fascination technique et accusation de sacrilège
Les réserves n’ont pas tardé à s’exprimer. Certains visiteurs ont vu dans l’avatar une expérience de divertissement dépourvue de profondeur religieuse. D’autres ont employé le mot de « sacrilège », jugeant que le dispositif dénaturait la confession et instrumentalise une figure sacrée. Des commentaires négatifs ont également été déposés dans le registre d’accueil de l’église.
Ces critiques ne portent pas seulement sur la qualité des réponses de l’IA. Elles posent une question de principe : une institution religieuse doit-elle mettre en scène ses symboles les plus importants à travers les codes de l’innovation numérique ? Pour les sceptiques, le risque est que l’attention se déplace du contenu spirituel vers l’effet de nouveauté, du recueillement vers l’expérimentation technologique.
À l’inverse, les défenseurs d’une telle démarche peuvent y voir un moyen de provoquer un débat qui resterait autrement abstrait. La présence d’un avatar dans une cabine oblige chacun à formuler sa limite personnelle : accepte-t-on qu’une machine guide une réflexion morale ? Peut-elle servir de porte d’entrée vers une discussion plus profonde ? À partir de quel moment son apparence religieuse devient-elle trompeuse ?
Marco Schmid a précisément exprimé l’espoir que l’installation ouvre un dialogue sur le rôle de l’intelligence artificielle dans la spiritualité. La valeur du projet ne se mesurait donc pas seulement à la fluidité de l’avatar, mais à sa capacité à faire parler de la foi, des pratiques religieuses et des limites du numérique.
Ce que cette expérience révèle des IA conversationnelles
Deus in Machina s’inscrit dans une évolution plus large : les IA conversationnelles sont désormais capables d’adopter des registres de langage très différents, de l’assistance administrative au soutien éducatif, en passant par la création ou la discussion philosophique. Leur facilité apparente à dialoguer encourage naturellement certains usages dans des domaines où l’écoute compte beaucoup.
Mais la fluidité d’une réponse ne garantit ni sa justesse, ni son adéquation à une tradition religieuse précise, ni son effet sur une personne vulnérable. Une IA peut formuler une réponse apaisante sans comprendre la situation vécue. Elle peut aussi reproduire des formulations issues de ses données ou de ses consignes, sans être capable d’en assumer la responsabilité morale.
Dans un cadre spirituel, trois exigences apparaissent particulièrement importantes :
- La transparence, pour que chacun sache qu’il échange avec une IA et connaisse les limites du dispositif.
- La protection de la vie privée, surtout lorsque les questions touchent à l’intime, à la santé ou à la famille.
- La possibilité d’un relais humain, afin qu’une personne ne reste pas seule face à un problème grave ou à une demande d’accompagnement.
L’installation lucernoise n’apportait pas une réponse définitive à ces enjeux. Elle a plutôt rendu visibles, dans un lieu chargé de symboles, des questions qui se poseront aussi ailleurs : dans les écoles, les services publics, les entreprises et les applications de conseil.
Ce qu’il faut surveiller après Deus in Machina
Après la fin de l’installation à la fin octobre 2024, des discussions devaient permettre d’en dresser le bilan et d’approfondir la relation entre technologies nouvelles et spiritualité moderne. Ce retour d’expérience sera déterminant pour comprendre ce que les visiteurs ont réellement recherché : une réponse religieuse, une écoute sans jugement, une curiosité face à l’IA, ou un mélange de ces motivations.
La question la plus durable dépasse probablement le seul cas d’un avatar de Jésus. À mesure que les systèmes conversationnels entrent dans les espaces où l’on cherche du sens, du réconfort ou des conseils, les institutions devront définir ce qu’elles souhaitent leur déléguer, et ce qu’elles refusent de leur confier.
À Lucerne, Deus in Machina aura au moins montré une chose : une IA peut créer les conditions d’un dialogue et susciter une expérience ressentie comme spirituelle par certains. Elle ne résout pas pour autant les questions d’autorité, de confidentialité, de responsabilité et de présence humaine que ce dialogue fait naître.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que Deus in Machina à la Peterskapelle de Lucerne ?
Deus in Machina était une installation artistique et expérimentale accueillie à la Peterskapelle de Lucerne jusqu’à la fin octobre 2024. Elle permettait aux visiteurs de parler, dans une cabine équipée d’un écran, avec un avatar numérique de Jésus alimenté par intelligence artificielle. Le projet a été mené avec l’Université des sciences appliquées et des arts de Lucerne.
L’avatar de Jésus par IA pouvait-il confesser les visiteurs ?
Non. La Peterskapelle a clairement indiqué que l’avatar ne remplaçait pas le sacrement de confession. Il était présenté comme un dispositif d’écoute et de discussion autour de questions spirituelles ou morales. Il ne se substituait ni à un prêtre ni à un accompagnement religieux humain, malgré son installation dans une cabine de confession.
Dans quelles langues l’IA Jésus pouvait-elle répondre ?
L’avatar de Deus in Machina était programmé pour dialoguer dans une centaine de langues. Cette capacité visait à rendre l’expérience accessible à un public très divers. Le visiteur pouvait lancer la conversation à l’aide d’un bouton bleu, puis poser une question sur la foi, la spiritualité ou une réflexion personnelle.
Peut-on confier des informations personnelles à une IA spirituelle ?
Il est préférable de ne pas le faire. Dans le cas de Deus in Machina, les utilisateurs étaient explicitement invités à ne pas transmettre d’informations personnelles. Une conversation avec une IA peut sembler intime, mais elle n’équivaut pas à la confidentialité d’un échange avec un ministre du culte ou un professionnel tenu au secret.
Quels ont été les retours sur l’IA Jésus de Lucerne ?
Les réactions ont été très partagées. Une majorité des participants a déclaré avoir vécu une expérience spirituelle et deux tiers ont indiqué avoir noué un lien significatif avec l’avatar. À l’inverse, des visiteurs ont dénoncé un gadget technologique ou un sacrilège, estimant que l’installation risquait de dénaturer la confession.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Université des sciences appliquées et des arts de Lucerne, site institutionnelwww.hslu.ch/en
- Peterskapelle de Lucerne, site de la chapellewww.peterskapelle.ch
- Reuters, couverture internationale de l’installation en novembre 2024www.reuters.com



