Culture et médias

Distant Memories of the Near Future : l’amour à l’épreuve des algorithmes

Jouée au Théâtre Arcola de Londres jusqu’au 30 novembre 2024, Distant Memories of the Near Future projette le spectateur en 2043. La pièce imagine une application capable de calculer le partenaire idéal et met en doute une idée séduisante, mais inquiétante : l’amour peut-il vraiment se réduire à des données ?

Sur une scène, deux silhouettes séparées par des écrans évoquent l’amour sous contrôle algorithmique.
Illustration : Actu.ai

En 2043, trouver l’amour ne serait plus une affaire de hasard, de rencontres ou de maladresses. Une application, nourrie par la collecte minutieuse de données, pourrait promettre à chacun un partenaire idéal. Distant Memories of the Near Future part de cette hypothèse familière à l’époque des plateformes de rencontre pour en révéler la part sombre : que reste-t-il du désir, de l’intimité et du libre choix lorsque la compatibilité devient une prédiction informatique ?

À l’affiche du Théâtre Arcola, à Londres, jusqu’au 30 novembre 2024, la pièce fait de la dystopie un outil de réflexion plutôt qu’un simple décor futuriste. Son monde est proche du nôtre, suffisamment plausible pour que la fiction renvoie aux usages contemporains des algorithmes : recommandations personnalisées, publicités ciblées, évaluations automatisées et promesse de mieux connaître les individus grâce à leurs traces numériques.

La publication d’origine associe la pièce à David Head, et sa mise en scène à Laura Killeen. Présentée au Festival d’Édimbourg en 2023, l’œuvre entremêle plusieurs récits et plusieurs formes de prise de parole, du monologue à la conférence. Cette construction fragmentée épouse son sujet : dans une société où les données prétendent recomposer les êtres humains en profils cohérents, les personnages rappellent que les vies ne tiennent pas facilement dans une catégorie.

En 2043, l’application de rencontre devient une infrastructure sociale

Le point de départ de Distant Memories of the Near Future est clair : dans ce futur proche, les informations personnelles sont collectées à une échelle telle qu’une application peut promettre un « matching » parfait entre ses utilisateurs. Derrière cette promesse apparaît une formule provocatrice : « l’amour est simplement un algorithme ».

Cette idée ne renvoie pas seulement aux applications de rencontre. Un algorithme est, au sens large, une suite de règles permettant de traiter des informations afin de produire un résultat. Dans le cadre d’un service de rencontres, il peut comparer des préférences déclarées, des comportements observés, des habitudes, des centres d’intérêt ou des profils similaires. Il ne ressent rien : il établit des corrélations entre des données et cherche à optimiser un objectif défini à l’avance.

Dans la pièce, l’enjeu dramatique naît précisément de cet écart. Une compatibilité calculée peut-elle saisir l’attirance, l’hésitation, le deuil, le désir de changement ou les contradictions qui traversent une relation ? Le spectacle ne se contente pas d’opposer une machine froide à des humains sensibles. Il pose plutôt une question plus dérangeante : que se passe-t-il lorsque les personnes elles-mêmes commencent à se voir à travers les critères d’un système ?

Dans le monde de la pièceCe que cela met en question
Une application promet des partenaires parfaitement compatiblesLa possibilité de traduire l’amour en variables mesurables
Les données sont collectées de façon minutieuseLe prix de la personnalisation et la place de la vie privée
Des individus sont désignés comme « indésirables »Le pouvoir d’une évaluation automatisée sur la dignité sociale
Une IA dispense des leçons sur l’humanitéLa tentation de confier à la technologie l’interprétation de nos émotions
La publicité s’impose aux personnagesLa marchandisation de l’attention et des relations personnelles

La dystopie fonctionne ici parce qu’elle prolonge des interrogations déjà présentes dans la vie quotidienne. Les systèmes de recommandation ne décident pas à eux seuls de la valeur d’une personne. Mais ils peuvent influencer ce qui est mis en avant, ce qui reste invisible, et la manière dont chacun se représente ses propres possibilités. La pièce pousse cette logique jusqu’à un monde dans lequel l’accès à la rencontre semble dépendre d’une validation technique.

Une dystopie de l’exclusion plus que de la technologie spectaculaire

Les dystopies les plus efficaces ne décrivent pas toujours des machines extraordinaires. Elles montrent souvent des règles ordinaires devenues impossibles à contester. Dans Distant Memories of the Near Future, la présence omniprésente de l’algorithmique conduit à une conséquence sociale brutale : certains individus, jugés « indésirables », sont écartés.

Ce terme concentre l’inquiétude centrale de la pièce. Une technologie censée faciliter la rencontre peut aussi répartir les personnes entre celles qui mériteraient d’être vues et celles qui seraient reléguées. Le critère exact importe moins que le mécanisme : une classification apparemment rationnelle prend le risque de devenir un verdict sur l’existence sociale des individus.

La référence à une atmosphère orwellienne tient à cet environnement de contrôle diffus. Les personnages évoluent au milieu de messages imposés, de publicités et de discours produits par une intelligence artificielle. L’oppression ne passe pas seulement par une interdiction explicite. Elle naît aussi d’un langage qui transforme l’évaluation en évidence et la recommandation en norme.

Cette vision a une portée contemporaine. Lorsqu’un système technique classe, note ou sélectionne, il ne faut pas seulement demander s’il est efficace. Il faut aussi interroger les effets de ses décisions : qui fixe les critères ? Quels biais peuvent être reproduits ? Peut-on comprendre ou contester le résultat ? Et surtout, quelles dimensions d’une personne échappent à la mesure ?

Des destins fragmentés pour raconter une même solitude

La pièce ne suit pas un seul couple ni une intrigue amoureuse linéaire. Elle met en relation plusieurs figures aux trajectoires très différentes : un homme jugé indésirable, un génie technologique qui cherche à résoudre le mystère de l’amour, un astronaute à court d’oxygène et une figure d’intelligence artificielle.

Ce choix donne à l’œuvre une dimension presque expérimentale. Chaque personnage aborde la connexion humaine depuis un point de rupture. L’homme déclaré indésirable subit directement la violence d’un classement. Le spécialiste de la technologie tente, lui, de percer un mystère que son expertise ne suffit pas à contenir. L’astronaute, confronté à l’urgence et à l’isolement, déplace le récit dans un espace où la survie elle-même devient précaire. L’IA, enfin, apporte le regard d’une entité qui veut expliquer l’humain sans nécessairement pouvoir faire l’expérience de ce qu’elle décrit.

La narration alterne monologue et conférence. Ce dispositif peut évoquer deux manières de parler du monde : le récit intime, avec ses failles et ses souvenirs, et le discours qui cherche à organiser, démontrer, expliquer. Or la pièce installe une tension constante entre ces deux registres. Peut-on tenir une conférence sur l’amour sans perdre ce qui lui échappe ? Peut-on raconter une vie sans rencontrer les catégories qui prétendent la résumer ?

Le titre lui-même, Distant Memories of the Near Future, joue sur le rapport au temps. Les souvenirs sont lointains, mais l’avenir est proche. Cette contradiction suggère un futur qui paraît déjà contenu dans le présent, comme si les choix techniques et sociaux actuels produisaient d’avance une nostalgie de ce qui aurait pu être préservé : l’attention, l’incertitude, la spontanéité ou la possibilité de ne pas être immédiatement évalué.

La promesse algorithmique face à l’expérience humaine

Ce que promet le système

  • Un partenaire présenté comme parfaitement compatible
  • Des choix amoureux rendus plus rapides et plus rationnels
  • Une lecture des individus à partir de leurs données
  • Une réduction de l’incertitude dans la rencontre

Ce que la pièce met en doute

  • La possibilité de calculer le désir et l’attachement
  • Le risque d’exclure ceux que le système juge indésirables
  • La confusion entre une prédiction et une vérité humaine
  • La perte de spontanéité, de singularité et de libre choix

Une mise en scène immersive entre écran et présence physique

La direction de Laura Killeen utilise des éléments audiovisuels pour construire l’univers de la pièce. Les projections lumineuses et les sons ambiants ne sont pas de simples ornements futuristes. Ils participent à l’immersion du public dans un environnement saturé de signaux, où l’individu semble entouré par des interfaces et des messages qui le dépassent.

Au théâtre, cette présence de l’audiovisuel produit un contraste particulièrement intéressant. D’un côté, les dispositifs techniques évoquent le monde numérique, la collecte de données et la médiation permanente des écrans. De l’autre, le spectateur assiste à une performance vivante, dans un même lieu et un même temps que les interprètes. La matérialité de la scène rappelle ce que la pièce cherche à défendre : l’expérience humaine ne se réduit pas à l’information qui peut en être extraite.

L’usage de l’image et du son peut aussi rendre sensible l’un des thèmes du spectacle, la difficulté de distinguer ce qui est choisi de ce qui est imposé. Dans un univers où les publicités s’invitent dans la vie des personnages et où une IA explique l’humanité, l’environnement sonore et visuel devient un vecteur de pression. Il peut enfermer, distraire ou guider le regard.

L’amour est-il réductible à des données ?

C’est la question philosophique qui traverse le spectacle. Une machine peut analyser une immense quantité d’informations, repérer des régularités et prédire certains comportements. Elle peut, par exemple, identifier des préférences communes ou estimer la probabilité qu’une interaction se poursuive. Mais l’amour ne se limite pas à la répétition d’un comportement mesurable.

L’affection se construit aussi à partir d’expériences partagées, de souvenirs parfois contradictoires, de gestes imprévus et de choix qui ne sont ni optimaux ni rationnels. La pièce fait de cette part irréductible son point de résistance. Dans un futur programmé, les personnages doivent encore composer avec leurs émotions, leurs manques et leurs désirs.

Le drame ne prétend pas que l’humain serait naturellement pur, ni que toute innovation technologique détruirait les relations. Son intérêt réside dans une alerte plus fine : confier une part croissante de nos décisions intimes à des systèmes de calcul peut modifier notre manière de comprendre les sentiments. Si le bon partenaire est celui qu’un outil désigne, la déception devient-elle une erreur de données ? Si un individu est peu recommandé, devient-il moins digne d’être aimé ?

Cette inquiétude donne à la pièce sa portée sociale. En traitant de l’intimité, elle parle aussi de la valeur attribuée aux personnes dans une société organisée autour de la visibilité, de la notation et de la performance. Le futur imaginé en 2043 est moins un calendrier précis qu’un miroir grossissant des préoccupations de 2024.

Ce qu’il faut surveiller

À l’approche de la fin de ses représentations londoniennes, le 30 novembre 2024, Distant Memories of the Near Future laisse une idée simple, mais exigeante : l’amour ne peut pas être ramené sans reste à une logique d’optimisation. La pièce invite à préserver ce qui, dans les relations, résiste au classement, à la prévision et au contrôle.

Son message d’espoir ne consiste pas à refuser toute technologie. Il rappelle plutôt que les outils numériques ne devraient pas décider seuls de la manière dont les humains se rencontrent, se jugent ou s’attachent les uns aux autres. Les systèmes peuvent assister, suggérer et organiser. Ils ne peuvent pas trancher à notre place ce qui fait la valeur d’une relation.

Dans cette dystopie amoureuse, apprécier le présent prend alors une signification concrète. C’est reconnaître que les expériences authentiques, même imparfaites et imprévisibles, restent au cœur de la connexion humaine. Face à la promesse séduisante d’un avenir intégralement calculable, la pièce défend le droit de garder une part d’inconnu.

Questions fréquentes

De quoi parle Distant Memories of the Near Future ?

Distant Memories of the Near Future est une pièce dystopique située en 2043. Elle imagine une société où une application de rencontres, alimentée par une collecte massive de données, promet un partenaire idéal à chacun. À travers plusieurs personnages, l’œuvre questionne l’influence des algorithmes sur l’amour, l’identité et l’exclusion sociale.

Où voir Distant Memories of the Near Future en novembre 2024 ?

La pièce est programmée au Théâtre Arcola, à Londres, jusqu’au 30 novembre 2024. Elle avait auparavant été présentée au Festival d’Édimbourg en 2023. Pour les horaires, les modalités de réservation et les éventuels changements de programmation, il convient de consulter directement les informations du théâtre.

Qui sont les personnages de la pièce ?

Le récit rassemble notamment un homme considéré comme indésirable par le système, un génie technologique cherchant à résoudre le mystère de l’amour, un astronaute à court d’oxygène et une figure d’intelligence artificielle. Ces trajectoires entrelacées offrent plusieurs regards sur la solitude, le désir et la dépendance aux évaluations technologiques.

Quel rôle joue l’intelligence artificielle dans la pièce ?

L’intelligence artificielle y est à la fois une présence narrative et le symbole d’un monde qui prétend interpréter les êtres humains à partir de données. Elle dispense des leçons sur l’humanité, tandis que le spectacle interroge les limites d’une machine face aux émotions, aux souvenirs et à l’imprévisibilité des relations.

Quel est le message de Distant Memories of the Near Future ?

La pièce suggère que les outils de calcul peuvent organiser et prédire certains comportements, sans épuiser le sens de l’expérience humaine. Son propos ne se limite pas à une critique de la technologie : il alerte sur les conséquences de systèmes qui classent les personnes et rappelle la valeur de relations vécues hors de toute logique de score.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Théâtre Arcola, page de présentation de Distant Memories of the Near Futurewww.arcolatheatre.com/whats-on/distant-memories-of-the-near-future