Cybersécurité

En Italie, une fausse voix de ministre piège Moratti et cible Beretta et Menarini

Une escroquerie ciblant de grandes fortunes italiennes a utilisé l’identité et une voix présentée comme celle du ministre Guido Crosetto. Massimo Moratti a versé près d’un million d’euros, tandis que les familles Aleotti, liée à Menarini, et Beretta ont porté plainte à Milan. L’affaire illustre le pouvoir de persuasion des fraudes assistées par l’IA.

Un dirigeant vérifie un appel téléphonique suspect avec un collègue avant d’autoriser un paiement.
Illustration : Actu.ai

L’affaire ne met pas en cause les entreprises Menarini ou Beretta, ni Massimo Moratti : elle les place au contraire parmi les cibles d’une escroquerie particulièrement élaborée. En Italie, des fraudeurs ont exploité le nom du ministre de la Défense, Guido Crosetto, et une voix présentée comme générée par intelligence artificielle pour obtenir des fonds. Le scénario reposait sur un ressort redoutablement efficace : faire croire à une urgence d’État, entourée de secret, pour empêcher toute vérification sereine.

À la date du 9 février 2025, une enquête est menée à Milan après plusieurs plaintes. L’ancien président de l’Inter Milan Massimo Moratti, âgé de 79 ans, est le seul destinataire connu ayant effectué un versement, d’un montant proche de 1 million d’euros. D’autres grandes figures de l’économie italienne ont été contactées, dont le créateur Giorgio Armani et Patrizio Bertelli, dirigeant de Prada. Le dossier illustre un changement majeur dans les arnaques : la technologie peut rendre une imposture plus convaincante, mais c’est toujours la pression psychologique qui la rend dangereuse.

Une opération fondée sur une urgence fabriquée

Le mécanisme décrit dans les plaintes est celui d’une demande financière extraordinaire. Les interlocuteurs se seraient fait passer pour Guido Crosetto, ministre italien de la Défense, ou auraient utilisé son image pour crédibiliser leurs échanges. Ils réclamaient de l’argent au nom d’une prétendue opération visant à libérer des journalistes supposément retenus en otage au Moyen-Orient.

Cette mise en scène est importante à comprendre. Une arnaque de ce type ne se contente pas de demander de l’argent : elle construit un contexte dans lequel la victime peut estimer qu’il serait dangereux, déplacé ou trop lent de poser des questions. Le secret invoqué, la référence à des otages et l’apparente intervention d’un membre du gouvernement sont autant de leviers conçus pour produire un sentiment d’urgence et de responsabilité.

Le ministre Guido Crosetto a publiquement dénoncé une « grave escroquerie ». Son identité n’était pas seulement utilisée comme un nom prestigieux : elle servait à donner l’impression qu’une procédure exceptionnelle, donc impossible à contrôler par les canaux habituels, était en cours.

Qui a été ciblé dans l’escroquerie Crosetto ?

Les personnes visées appartiennent à des familles et à des milieux économiques très visibles en Italie. Leur notoriété ne les a pas protégées. Au contraire, elle peut faire d’elles des cibles attractives pour des fraudeurs, qui supposent qu’elles disposent de ressources importantes et de réseaux susceptibles de donner une crédibilité supplémentaire à leur approche.

Le cas le plus marquant est celui de Massimo Moratti, ancien président de l’Inter Milan et personnalité active dans le secteur pétrolier. Selon les informations rapportées, il a versé près d’un million d’euros aux fraudeurs. Le caractère réaliste de l’échange aurait pesé dans sa décision.

Les familles Aleotti, liée au groupe Menarini, et Beretta ont également saisi les procureurs milanais. Le nombre de plaintes a atteint trois avec celles de ces deux familles. Des sources judiciaires ont par ailleurs indiqué que Giorgio Armani et Patrizio Bertelli avaient reçu des sollicitations comparables.

Personnes ou familles concernéesSituation rapportée au 9 février 2025Élément central de l’affaire
Massimo MorattiA effectué un versement proche de 1 million d’eurosAncien président de l’Inter Milan, ciblé par le faux scénario d’urgence
Famille Aleotti, liée à MenariniA déposé plainte à MilanA été visée par des demandes frauduleuses
Famille BerettaA déposé plainte à MilanA été visée par des demandes frauduleuses
Giorgio Armani et Patrizio BertelliOnt été sollicités selon des sources judiciairesFont partie des personnalités économiques contactées

Le fait que des personnalités rompues aux affaires aient pu être approchées rappelle une réalité souvent mal comprise : une fraude réussie ne mesure pas l’intelligence ou la prudence d’une victime. Elle repose sur une manipulation du contexte, du temps disponible et des mécanismes de confiance.

Comment une voix générée par IA peut-elle tromper ?

L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de produire ou d’imiter une voix à partir d’enregistrements existants. On parle souvent de clonage vocal ou de deepfake audio. Dans le cadre de cette affaire, les fraudeurs auraient utilisé une voix générée par IA censée reproduire celle de Guido Crosetto.

Une telle technologie ne rend pas automatiquement une escroquerie infaillible. Elle peut néanmoins lever un obstacle psychologique décisif : celui du doute initial. Entendre une voix qui semble familière, avec une intonation crédible et un ton d’autorité, peut convaincre un interlocuteur qu’il s’adresse bien à la personne attendue. Associée à des informations personnelles, à une pression temporelle et à une histoire cohérente, cette imitation peut faire baisser la vigilance.

Il faut aussi distinguer deux choses. Une voix synthétique peut être au cœur de l’arnaque, mais elle n’agit jamais seule. Les fraudeurs doivent encore choisir leurs cibles, préparer leur discours, entretenir l’échange et obtenir un paiement. L’IA peut amplifier leur capacité de persuasion, elle ne remplace pas les méthodes traditionnelles d’ingénierie sociale.

Demande légitime ou scénario d’escroquerie ?

Une demande à vérifier

  • Le paiement est inhabituel, urgent ou présenté comme confidentiel.
  • La voix paraît connue, mais l’appel provient d’un numéro non vérifié.
  • Le récit mobilise une crise, une autorité ou une cause émotionnelle.
  • Les coordonnées bancaires sont nouvelles ou transmises hors procédure.
  • L’interlocuteur décourage tout rappel ou toute consultation d’un tiers.

Les vérifications à imposer

  • Raccrocher puis rappeler par un numéro déjà enregistré ou officiel.
  • Faire valider le paiement par au moins une autre personne habilitée.
  • Demander une confirmation écrite par les canaux de travail habituels.
  • Contrôler séparément les coordonnées bancaires du bénéficiaire.
  • Conserver les messages et signaler immédiatement toute tentative suspecte.

Des victimes, non des entreprises mises en cause

Le titre initial de cette affaire a parfois pu donner l’impression que Moratti, Menarini et Beretta étaient impliqués dans une opération douteuse. Les faits rapportés indiquent l’inverse : ces noms sont associés à des personnes ou des familles ciblées par une fraude. Cette nuance est essentielle, tant sur le plan factuel que pour comprendre le risque.

L’attaque vise des individus capables de prendre ou de déclencher des décisions financières importantes. Elle ne consiste pas nécessairement à pénétrer les systèmes informatiques d’une entreprise. Elle peut passer par le téléphone, un message ou une chaîne de communications qui semble légitime. C’est pourquoi la cybersécurité ne se limite plus à protéger des mots de passe, des serveurs ou des données : elle concerne aussi les procédures de décision et la vérification de l’identité humaine.

Dans cette affaire, la réputation des victimes peut même avoir été utilisée contre elles. Les escrocs semblent avoir misé sur leur capacité financière, mais aussi sur leur éventuelle disponibilité à répondre à une demande présentée comme relevant de l’intérêt national ou de la protection de journalistes.

Pourquoi les demandes urgentes sont-elles si efficaces ?

Les fraudeurs emploient souvent trois pressions simultanées : l’urgence, l’autorité et la confidentialité. Dans le scénario attribué aux auteurs de l’escroquerie, l’argument des journalistes retenus au Moyen-Orient donne un caractère humain et dramatique à la demande. Le recours au nom du ministre lui donne une dimension institutionnelle. Enfin, l’idée d’une opération délicate peut inciter la cible à ne pas consulter ses proches, ses collaborateurs ou les autorités.

C’est précisément le comportement qu’il faut éviter. Toute organisation, quelle que soit sa taille, peut réduire son exposition en séparant les rôles. La personne qui reçoit une instruction de paiement ne devrait pas être seule à l’approuver, surtout si le montant est inhabituel ou si la demande contourne les règles ordinaires.

Les signaux suivants doivent déclencher une vérification renforcée :

  • une demande de virement inhabituelle, présentée comme immédiate ou secrète ;
  • un interlocuteur qui refuse qu’un assistant, un collègue ou un conseiller soit associé à l’échange ;
  • une modification imprévue de coordonnées bancaires ;
  • un appel provenant d’un numéro inconnu, même si la voix semble familière ;
  • une demande qui invoque une crise, un danger personnel ou une obligation morale pour empêcher toute prise de recul.

Le bon réflexe consiste à interrompre l’échange et à rappeler la personne supposée à l’origine de la demande via un numéro déjà connu, un contact institutionnel ou un annuaire interne. Il ne faut pas utiliser le numéro, le lien ou les coordonnées fournis dans le message suspect : ils peuvent appartenir au fraudeur ou à un complice.

Quels réflexes adopter face à un deepfake vocal ?

La voix ne doit plus être considérée comme une preuve d’identité suffisante. Cette règle vaut pour les dirigeants, les équipes financières, les familles et toute personne susceptible de recevoir un appel demandant de l’argent ou des informations sensibles.

Une vérification robuste repose sur plusieurs éléments indépendants. Dans une entreprise, cela peut inclure un rappel sur un numéro enregistré, la validation écrite par les canaux habituels et l’accord de plusieurs responsables. Dans la sphère personnelle, il est utile de convenir à l’avance d’un moyen de vérification avec les proches, notamment lorsqu’ils peuvent être ciblés par une usurpation de voix.

Face à une demande suspecte, quelques principes simples s’appliquent : ne pas agir sous pression, ne pas divulguer de données supplémentaires, conserver les éléments de l’échange et signaler les faits aux autorités compétentes. Lorsqu’un paiement a déjà été effectué, il faut aussi contacter immédiatement l’établissement bancaire afin de lui transmettre les informations disponibles.

L’enjeu n’est pas de soupçonner systématiquement chaque appel. Il est d’instaurer une règle claire : plus l’enjeu financier, émotionnel ou institutionnel est élevé, plus l’identité de l’interlocuteur doit être vérifiée par un autre canal.

Ce qu’il faut surveiller après l’affaire Crosetto

L’enquête ouverte à Milan devra établir l’étendue du réseau et identifier les personnes qui ont organisé ou facilité l’opération. Pour les victimes, l’enjeu immédiat est judiciaire et financier. Pour les entreprises et les institutions, l’affaire constitue un avertissement plus large sur l’usage malveillant des contenus synthétiques.

Les deepfakes vocaux ne créent pas un risque entièrement nouveau : l’usurpation d’identité, le faux ordre de virement et l’arnaque à l’urgence existaient avant l’IA. En revanche, ils peuvent rendre une prise de contact initiale beaucoup plus crédible. Les procédures qui reposaient implicitement sur la reconnaissance d’une voix doivent donc être réévaluées.

La réponse ne sera pas uniquement technologique. Des outils peuvent aider à détecter certaines falsifications ou à filtrer des appels frauduleux, mais ils ne remplaceront pas une culture de vérification. La leçon centrale de l’affaire qui cible Moratti, les familles Aleotti et Beretta est simple : même lorsqu’une voix semble authentique et que le récit paraît urgent, un paiement ne doit être validé qu’après un contrôle indépendant et documenté.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’escroquerie impliquant Guido Crosetto en Italie ?

Il s’agit d’une fraude dans laquelle des escrocs ont utilisé l’identité du ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, pour solliciter des fonds. Ils présentaient ces versements comme nécessaires à la libération de journalistes prétendument retenus au Moyen-Orient. Une voix présentée comme générée par intelligence artificielle aurait renforcé la crédibilité de cette mise en scène.

Massimo Moratti a-t-il vraiment versé de l’argent aux escrocs ?

Oui. À la date du 9 février 2025, Massimo Moratti est la seule victime connue ayant effectué un paiement dans cette affaire. L’ancien président de l’Inter Milan aurait versé une somme proche de 1 million d’euros. Il aurait été convaincu par le caractère réaliste et urgent du scénario présenté par les fraudeurs.

Menarini et Beretta sont-ils accusés dans l’affaire Crosetto ?

Non. Les familles Aleotti, liée au groupe Menarini, et Beretta sont présentées comme des victimes ou des cibles de l’escroquerie, et non comme des personnes mises en cause. Elles ont déposé plainte auprès des procureurs de Milan, dans le cadre d’une enquête visant à identifier les auteurs et les éventuels complices de la fraude.

Comment reconnaître une arnaque utilisant une voix générée par IA ?

Une voix ressemblant à celle d’un proche, d’un dirigeant ou d’une autorité ne suffit plus à prouver son identité. Les principaux signaux d’alerte sont une demande urgente, un paiement inhabituel, le secret imposé et le refus de toute vérification. Il faut raccrocher et rappeler la personne concernée par un numéro déjà connu ou officiel.

Que faire après une demande de virement suspecte par téléphone ?

Il faut interrompre la conversation, ne pas communiquer de données supplémentaires et vérifier l’identité de l’interlocuteur par un autre moyen. Dans une organisation, l’ordre de paiement doit être soumis aux validations habituelles. Si un virement a été réalisé, il convient d’alerter sans délai la banque et de conserver tous les éléments utiles à un signalement ou à une plainte.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Reuters, informations sur l’enquête visant l’escroquerie par usurpation de Guido Crosettowww.reuters.com
  2. Ministère italien de la Défense, informations institutionnelles et communications du ministrewww.difesa.it
  3. ANSA, agence de presse italienne, couverture de l’actualité judiciaire italiennewww.ansa.it