Robotique et matériel

Huawei veut faire travailler 8 192 puces IA comme un seul supercalculateur

Présentée à HUAWEI CONNECT 2025, l’architecture SuperPoD de Huawei ambitionne de faire coopérer des milliers de puces IA comme un seul système de calcul. Au cœur du dispositif, le protocole UnifiedBus 2.0 doit résoudre les difficultés de débit, de latence et de fiabilité qui freinent les très grands clusters.

Rangées de serveurs interconnectés dans un centre de données dédié au calcul d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Faire progresser l’intelligence artificielle ne consiste plus seulement à concevoir une puce plus rapide. Il faut aussi parvenir à coordonner des milliers de processeurs, répartis dans des centaines d’armoires, sans que leurs échanges ne deviennent le goulot d’étranglement du système. C’est sur ce terrain que Huawei entend se distinguer avec ses SuperPoD, présentés lors de HUAWEI CONNECT 2025.

L’ambition est simple à formuler, mais extrêmement complexe à concrétiser : assembler un très grand nombre de puces IA et leur permettre de se comporter, autant que possible, comme une seule machine de calcul. Huawei annonce ainsi que son futur Atlas 950 SuperPoD pourra intégrer jusqu’à 8 192 puces Ascend 950DT. Pour les entreprises qui entraînent ou exploitent de très grands modèles d’IA, cette promesse concerne autant la puissance brute que la capacité à la mobiliser efficacement.

Cette stratégie intervient dans un contexte où la disponibilité des puces de pointe est devenue un enjeu industriel et géopolitique majeur. Huawei ne prétend pas résoudre par le logiciel ou le câblage les difficultés de fabrication des semi-conducteurs, un retard que Eric Xu a lui-même évoqué. Mais l’entreprise cherche à tirer le maximum des composants auxquels elle a durablement accès, en faisant de l’architecture de système un levier aussi important que la puce elle-même.

Un SuperPoD, qu’est-ce que cela change ?

Un processeur graphique ou un accélérateur d’IA peut effectuer d’immenses volumes de calculs. Pourtant, les modèles d’IA modernes sont souvent trop volumineux pour tenir, ou travailler efficacement, sur une seule puce. Ils sont donc répartis entre de nombreuses unités. Chacune exécute une partie des opérations, puis échange régulièrement des données avec les autres.

Dans un cluster classique, les serveurs restent des machines séparées, reliées par un réseau. Cette organisation est modulable, mais elle impose un coût : plus le calcul est distribué, plus les échanges entre puces prennent de l’importance. Une partie de la puissance disponible peut alors être perdue à attendre des données, à synchroniser les calculs ou à gérer les incidents matériels.

Le terme SuperPoD désigne chez Huawei une infrastructure où les serveurs physiques sont reliés de façon suffisamment étroite pour former une grande unité logique. L’objectif n’est pas de nier l’existence des milliers de puces ou des centaines de serveurs, mais de réduire les frontières techniques entre eux afin que les logiciels puissent les utiliser comme un vaste réservoir de calcul.

Élément annoncé pour l’Atlas 950 SuperPoDChiffre ou caractéristique
Puces prises en chargeJusqu’à 8 192 Ascend 950DT
Puissance annoncée en FP88 EFLOPS
Puissance annoncée en FP416 EFLOPS
Bande passante d’interconnexion16 PB/s
Latence annoncée2,1 microsecondes
EncombrementEnviron 1 000 m²
Nombre d’armoires160

Les unités de puissance utilisées ici nécessitent une traduction. Un FLOPS correspond à une opération en virgule flottante par seconde, un type de calcul omniprésent en IA. Un exaflops, ou EFLOPS, représente un milliard de milliards de ces opérations par seconde. Les formats FP8 et FP4 utilisent respectivement 8 et 4 bits pour représenter certains nombres. Ils réduisent la quantité de mémoire et de transferts nécessaire, au prix d’une précision numérique plus faible que des formats plus traditionnels. Ils sont surtout utiles lorsque les algorithmes et les modèles tolèrent cette précision réduite.

UnifiedBus 2.0, la pièce maîtresse de l’ensemble

Pour faire fonctionner un tel ensemble, la vitesse des accélérateurs ne suffit pas. Le réseau qui les relie est déterminant. Huawei place donc son protocole UnifiedBus, ou UB, au centre de son dispositif. Selon Yang Chaobin, membre de la direction de Huawei, cette technologie permet une interconnexion profonde des serveurs physiques, qui sont alors transformés en une entité unique.

La seconde version du protocole, UnifiedBus 2.0, doit répondre à trois problèmes étroitement liés : la distance, le débit et la fiabilité. Sur de très courtes distances, les connexions en cuivre sont efficaces et éprouvées. Mais leurs contraintes deviennent plus marquées lorsqu’il faut étendre les liaisons à l’échelle de très nombreuses armoires. Les liaisons optiques permettent, elles, de transporter d’énormes volumes de données sur de plus longues distances. Elles posent toutefois des exigences particulières en matière de fiabilité et de gestion des pannes.

Huawei affirme avoir intégré des vérifications de défaillance à chaque couche de son protocole. L’enjeu est considérable : dans une infrastructure de milliers de puces, un composant indisponible, un lien instable ou une correction d’erreur trop lente peut perturber l’exécution collective. Le défi n’est donc pas uniquement de connecter les machines, mais de maintenir leur coopération quand une partie du système rencontre un incident.

La latence annoncée de 2,1 microsecondes illustre cette recherche de réactivité. La latence mesure le délai nécessaire à la transmission d’une information. Dans les charges de travail distribuées, elle peut compter autant que le débit : une liaison capable de transporter beaucoup de données reste pénalisante si chaque échange commence trop tard.

Huawei avance également un chiffre de 16 PB/s de bande passante d’interconnexion pour l’Atlas 950. Un pétaoctet équivaut à mille téraoctets. L’entreprise présente ce niveau comme supérieur à la bande passante maximale de l’Internet mondial. Cette comparaison donne un ordre de grandeur, mais elle doit être interprétée avec prudence : l’interconnexion interne d’un système de calcul et le trafic d’Internet correspondent à des réseaux, des usages et des méthodes de mesure très différents.

Des milliers de puces, une seule machine logique

Du cluster de serveurs au SuperPoD intégré

Approche classique

  • Les serveurs sont reliés comme des machines distinctes par un réseau.
  • Les échanges entre puces peuvent devenir un frein lorsque le modèle est très distribué.
  • L’extension du système dépend fortement du débit et de la latence du réseau.
  • La gestion des pannes et la synchronisation sont réparties entre plusieurs couches logicielles.

Approche SuperPoD de Huawei

  • Les serveurs sont conçus pour former une unité logique de très grande taille.
  • UnifiedBus 2.0 vise une interconnexion profonde entre les composants.
  • Huawei annonce 16 PB/s de bande passante et 2,1 microsecondes de latence.
  • Des mécanismes de vérification des défaillances sont intégrés à chaque couche du protocole.

L’idée de faire travailler collectivement un très grand nombre de puces n’est pas nouvelle dans le calcul haute performance. Ce qui distingue la démarche de Huawei est la volonté d’en faire une plateforme complète, avec une interconnexion propriétaire, des accélérateurs Ascend, des serveurs et des outils destinés aux déploiements d’entreprise.

Pour l’entraînement d’un grand modèle de langage, par exemple, les paramètres du modèle et les lots de données sont distribués entre les puces. Les calculs locaux doivent être synchronisés à un rythme très soutenu. Lorsque les échanges sont trop lents, les accélérateurs passent une partie de leur temps à attendre. À l’inverse, une interconnexion plus rapide et plus prévisible améliore l’utilisation effective du matériel.

Cette cohérence recherchée est également pertinente lors de l’inférence, c’est-à-dire lorsqu’un modèle déjà entraîné répond à des requêtes. Les besoins y sont différents : il faut souvent maintenir une faible latence tout en servant de nombreux utilisateurs. Une infrastructure de grande taille peut répartir ces demandes, à condition que l’orchestration ne crée pas elle-même de délais inutiles.

Huawei prépare déjà l’Atlas 960 SuperPoD, sans détailler dans cette présentation l’ensemble de ses innovations. La feuille de route montre surtout que le SuperPoD est conçu comme une famille d’infrastructures et non comme un produit isolé.

Une stratégie qui dépasse les modèles d’IA

Le principe d’une très grande unité de calcul ne se limite pas aux modèles génératifs. Huawei a également évoqué le TaiShan 950 SuperPoD, destiné aux besoins d’informatique traditionnels des entreprises. L’objectif affiché est notamment de remplacer des systèmes hérités, en particulier dans des secteurs où les traitements transactionnels et les données critiques occupent une place centrale.

Eric Xu a cité le secteur financier parmi les domaines concernés. Associé à GaussDB, le TaiShan 950 SuperPoD est présenté comme une alternative aux ordinateurs centraux classiques et aux anciennes architectures de bases de données. Dans ce cas, l’argument ne porte pas seulement sur la performance maximale. Il concerne aussi la consolidation des infrastructures, l’évolution des logiciels et la possibilité de moderniser des systèmes qui ont parfois été construits sur plusieurs décennies.

Cette extension à des charges de travail non liées à l’IA est stratégique. Elle permet à Huawei de défendre une vision plus large : celle d’une infrastructure de calcul unifiée, pouvant servir aussi bien à l’entraînement de modèles qu’aux applications métiers à grande échelle.

Pourquoi Huawei mise sur une architecture ouverte

Huawei associe cette offensive matérielle à une démarche d’architecture ouverte. L’entreprise prévoit de publier sous des standards ouverts des composants tels que les modules NPU, ces processeurs spécialisés dans les réseaux neuronaux, ainsi que des serveurs refroidis à l’eau.

L’ouverture annoncée vise à encourager les partenaires à concevoir des solutions adaptées à différents usages industriels. Dans les infrastructures IA, une puce performante ne crée pas seule un écosystème. Il faut des fabricants de serveurs, des intégrateurs, des outils de gestion, des logiciels de développement et des applications. En rendant certaines spécifications accessibles, Huawei cherche à faciliter cette chaîne de coopération.

Cette approche peut aussi réduire la dépendance des clients à un ensemble fermé de composants et de logiciels. Elle ne signifie pas nécessairement que tous les éléments deviennent interchangeables ou libres d’usage sans condition. Dans ce contexte, « ouvert » renvoie surtout à des standards et à des spécifications mis à disposition pour permettre à d’autres acteurs de bâtir des produits compatibles.

Des déploiements déjà engagés et des preuves encore attendues

Huawei indique que plus de 300 unités Atlas 900 A3 SuperPoD ont été expédiées dans différents secteurs. Ce chiffre apporte un élément concret à une stratégie qui reste largement tournée vers les générations à venir. Il suggère que le groupe dispose déjà d’une expérience de déploiement de grandes infrastructures d’IA auprès de clients.

Il convient toutefois de distinguer les systèmes déjà livrés des promesses de performance relatives à l’Atlas 950. Les 8 EFLOPS en FP8, les 16 EFLOPS en FP4, la bande passante de 16 PB/s et la latence de 2,1 microsecondes sont des caractéristiques annoncées par Huawei. Leur traduction dans des environnements réels dépendra de nombreux paramètres : logiciels disponibles, consommation, refroidissement, fiabilité à long terme, compatibilité avec les modèles et qualité de l’intégration chez les clients.

Le refroidissement est un sujet particulièrement important à cette échelle. Réunir 8 192 accélérateurs dans environ 1 000 m² implique de dissiper une quantité considérable de chaleur. La mention de serveurs refroidis à l’eau dans la stratégie ouverte de Huawei montre que l’entreprise considère la gestion thermique comme une composante de l’architecture, et non comme un détail d’exploitation.

Ce qu’il faut surveiller

La réussite de Huawei dépendra d’abord de sa capacité à démontrer que ses SuperPoD offrent, dans la durée, une efficacité mesurable sur des charges de travail concrètes. Les annonces de puissance et de bande passante sont importantes, mais les clients compareront aussi les coûts, la disponibilité des logiciels, la simplicité de maintenance et la capacité à faire évoluer les installations.

Il faudra également suivre la réalité de l’ouverture promise. Des standards réellement adoptés par des partenaires peuvent accélérer la création d’un écosystème autour des puces Ascend. À l’inverse, une ouverture trop limitée risquerait de laisser les utilisateurs dépendants d’une pile technologique étroitement contrôlée par Huawei.

Enfin, cette stratégie mérite l’attention parce qu’elle déplace une partie de la compétition. Face aux restrictions qui compliquent l’accès de la Chine à certaines technologies avancées, Huawei ne mise pas uniquement sur la course à la puce individuelle. Le groupe parie sur l’art d’assembler, d’interconnecter et d’exploiter massivement les composants disponibles. Si cette orchestration tient ses promesses, elle pourrait renforcer l’autonomie de l’infrastructure IA chinoise et offrir au marché une alternative aux architectures dominantes.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un SuperPoD de Huawei ?

Un SuperPoD est une infrastructure de calcul qui regroupe un très grand nombre de puces et de serveurs pour les faire fonctionner comme une seule unité logique. Chez Huawei, cette approche cible notamment l’entraînement et l’exploitation de grands modèles d’IA, qui exigent de répartir les calculs et les données entre de nombreuses puces.

Combien de puces l’Atlas 950 SuperPoD peut-il connecter ?

Huawei annonce que l’Atlas 950 SuperPoD pourra intégrer jusqu’à 8 192 puces Ascend 950DT. L’ensemble occuperait environ 1 000 m² et comprendrait 160 armoires. L’objectif est de disposer d’une très grande capacité de calcul tout en conservant des échanges rapides entre les accélérateurs.

À quoi sert UnifiedBus 2.0 dans les systèmes IA de Huawei ?

UnifiedBus 2.0 est le protocole d’interconnexion qui doit permettre aux serveurs et aux puces d’échanger des données avec un débit élevé et une faible latence. Huawei affirme qu’il intègre aussi des vérifications de défaillance à chaque couche, un point essentiel lorsqu’un système rassemble des milliers de composants matériels.

Que signifient les 8 EFLOPS en FP8 et 16 EFLOPS en FP4 annoncés par Huawei ?

Ces chiffres mesurent la puissance de calcul théorique dans deux formats numériques adaptés à certains usages d’IA. FP8 et FP4 utilisent moins de bits que des formats plus précis, ce qui peut accélérer les calculs et réduire les besoins de mémoire. Les performances effectives dépendront toutefois des modèles, des logiciels et des conditions de déploiement.

Pourquoi Huawei ouvre-t-il certains composants de son architecture IA ?

Huawei veut encourager des partenaires à créer des équipements et des solutions compatibles avec son infrastructure. L’entreprise prévoit de publier des standards ouverts pour des éléments comme les modules NPU et les serveurs refroidis à l’eau. Cette démarche vise à construire un écosystème autour des puces Ascend et à répondre à des scénarios industriels variés.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Huawei, actualités et annonces de HUAWEI CONNECT 2025www.huawei.com/en/news
  2. Huawei, présentation de l’événement HUAWEI CONNECT 2025www.huawei.com