Entreprises et marchés

Palantir ou Adobe : pourquoi Wall Street préfère l’action IA délaissée

La hausse spectaculaire de Palantir en 2024 illustre l’enthousiasme des marchés pour l’intelligence artificielle. Mais les objectifs de cours cités à Wall Street suggèrent alors davantage de potentiel à Adobe, pénalisé en Bourse malgré l’intégration de l’IA générative dans ses logiciels créatifs. Une comparaison qui rappelle qu’innovation et valorisation ne vont pas toujours de pair.

Comparaison visuelle entre IA décisionnelle en entreprise et création assistée par IA, sur fond de marché boursier
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle a créé en Bourse un paradoxe devenu familier en 2024 : l’entreprise dont l’action s’envole n’est pas nécessairement celle que les analystes jugent la plus attractive. La confrontation entre Palantir et Adobe l’illustre nettement. La première profite d’un enthousiasme spectaculaire autour de ses plateformes de données et d’IA. La seconde traverse une période boursière plus difficile, alors même qu’elle installe l’IA générative au cœur de ses logiciels créatifs.

À la date de publication, le 26 octobre 2024, les objectifs de cours moyens rapportés par Wall Street dessinent un contraste saisissant. Ils suggèrent un risque de baisse pour Palantir et un potentiel de rebond pour Adobe. Ce décalage ne signifie pas que Palantir serait une mauvaise entreprise, ni qu’Adobe serait à l’abri de tout risque. Il rappelle surtout une règle importante : acheter une action revient aussi à acheter les attentes déjà intégrées dans son prix.

Deux façons très différentes de vendre de l’intelligence artificielle

Palantir et Adobe appartiennent toutes deux à l’économie logicielle, mais leur rapport à l’IA, leurs clients et leurs usages sont sensiblement différents.

Palantir s’est d’abord fait connaître grâce à des plateformes permettant de réunir, organiser et exploiter de vastes ensembles de données. Historiquement associée à des usages gouvernementaux, l’entreprise s’est aussi développée auprès de clients commerciaux. Son enjeu consiste à aider les décideurs à croiser des informations provenant de systèmes multiples, puis à les utiliser dans des opérations concrètes : planification, maintenance, chaîne d’approvisionnement, gestion des risques ou aide à la décision.

Son Artificial Intelligence Platform, ou AIP, vise à intégrer l’IA générative dans les systèmes d’information des organisations. L’ambition n’est pas simplement de permettre à un salarié de discuter avec un assistant, mais de relier les capacités des modèles d’IA aux données et aux processus internes, avec une attention particulière portée aux données sensibles. Dans ce modèle, l’IA devient un élément des flux de travail de l’entreprise.

Adobe s’adresse à un autre marché. Le groupe est historiquement un acteur central des logiciels de création et de gestion de contenus numériques. Avec Firefly, il propose notamment aux créateurs de générer ou modifier des images à partir d’instructions textuelles. L’IA générative peut ainsi accélérer des tâches telles que la création de variantes visuelles, la retouche ou l’exploration d’idées.

Cette évolution est importante pour Adobe, car elle concerne directement les usages de ses clients. Elle ne lui garantit toutefois pas une position unique : des fonctions comparables sont proposées par d’autres acteurs de la création assistée par IA. La question, pour les marchés, est donc moins de savoir si Adobe possède de l’IA que de déterminer si cette IA peut conforter durablement ses logiciels et ses revenus.

Pourquoi Palantir a-t-elle autant séduit les investisseurs ?

Palantir est devenue l’une des valeurs emblématiques de la vague IA. Selon les données citées à l’automne 2024, son titre avait progressé de 160 % depuis le début de l’année. Une telle hausse traduit l’intérêt des investisseurs pour les entreprises capables de présenter une offre d’IA immédiatement applicable dans les organisations.

Les résultats opérationnels alimentent aussi cet intérêt. Au deuxième trimestre 2024, Palantir a enregistré une croissance de chiffre d’affaires de 27 %. Des attentes comparables étaient alors évoquées pour le troisième trimestre. Pour une société de logiciels, combiner croissance des revenus, clientèle institutionnelle et discours centré sur l’IA peut être particulièrement puissant sur le marché boursier.

Mais une action ne se résume pas à la qualité de l’entreprise qui l’émet. Lorsque le cours augmente aussi vite, les investisseurs peuvent intégrer dans le prix des hypothèses très favorables sur plusieurs années : poursuite d’une croissance rapide, conquête de nouveaux clients, amélioration des marges et capacité à conserver un avantage technologique.

Dans le cas de Palantir, l’hypothèse étudiée était une croissance annuelle de l’ordre de 26 % pendant cinq ans. Pour rendre sa valorisation plus facile à justifier, l’entreprise devrait également faire progresser ses marges bénéficiaires, de 20 % à 30 % selon le scénario cité. Ces projections ne sont pas impossibles, mais elles laissent peu de place à une déception. Un ralentissement commercial ou une concurrence plus vive peut alors peser fortement sur le cours.

Adobe : une baisse boursière qui ne résume pas son potentiel

À l’inverse, l’action Adobe avait reculé d’environ 15 % depuis le début de 2024 à la date considérée. Cette contre-performance ne signifie pas que l’entreprise aurait cessé d’innover. Elle reflète aussi les interrogations du marché : l’IA générative va-t-elle renforcer les logiciels créatifs existants, ou rendre certaines fonctions plus facilement substituables par de nouveaux concurrents ?

La réponse d’Adobe passe par l’intégration de Firefly dans son écosystème. Pour les créateurs, l’intérêt est pratique : l’outil permet d’intervenir en langage naturel dans des tâches auparavant réalisées manuellement, notamment pour générer ou ajuster des images. Adobe préparait aussi l’extension de Firefly à la vidéo avec Firefly Video, signe que la compétition s’étendait à plusieurs formats de contenus.

L’avantage potentiel d’Adobe réside dans la place déjà occupée par ses logiciels dans les habitudes de travail de nombreux professionnels. Ajouter l’IA directement dans des outils familiers peut s’avérer plus déterminant que de lancer une application isolée. Le défi est de transformer cette intégration en valeur visible pour les clients, sans fragiliser le modèle économique existant ni laisser les concurrents capter les nouveaux usages.

Pour les analystes évoqués dans cette comparaison, la baisse du titre pouvait donc créer un point d’entrée plus intéressant que la flambée de Palantir. Il s’agit d’un raisonnement de valorisation, non d’une promesse de rendement : une action qui a baissé peut encore baisser, et une action chère peut continuer à monter.

Que disent réellement les objectifs de cours de Wall Street ?

Les objectifs de cours sont des estimations établies par des analystes financiers sur une période généralement limitée. Ils ne constituent ni une certitude ni un prix garanti. Ils offrent néanmoins un indicateur utile pour comprendre l’écart entre la perception actuelle du marché et les prévisions de certains spécialistes.

EntrepriseÉvolution boursière citée depuis le début de 2024Objectif de cours moyen citéÉcart potentiel alors évoqué
Palantir+160 %27,67 $Environ -35 %
Adobe-15 %621,15 $Environ +25 %

L’écart est net. Pour Palantir, l’objectif moyen de 27,67 $ suggérait une décote d’environ 35 % par rapport au niveau de cours alors observé. Pour Adobe, l’objectif de 621,15 $ indiquait à l’inverse un potentiel de hausse de l’ordre de 25 %.

Cette photographie doit toutefois être lue avec prudence. Le consensus de Wall Street évolue à mesure que paraissent les résultats trimestriels, que les perspectives sont révisées et que le cours change. Surtout, une moyenne masque toujours des opinions divergentes entre analystes. Le signal principal est donc qualitatif : à l’automne 2024, les attentes semblaient bien plus exigeantes pour Palantir que pour Adobe.

Les multiples de valorisation expliquent-ils cette préférence ?

La valorisation est au cœur du débat. Palantir se négociait alors autour de 41,1 fois ses ventes. Ce ratio prix sur ventes compare la capitalisation boursière d’une entreprise à son chiffre d’affaires. Plus il est élevé, plus le marché paie cher chaque dollar de revenu actuel, en anticipant généralement une forte croissance future ou des marges élevées.

Adobe était pour sa part évoquée autour de 41,6 fois ses bénéfices. Ce chiffre correspond à un ratio différent, le ratio cours sur bénéfices. Il mesure ce que le marché paie pour les profits réalisés ou attendus. Les deux multiples ne sont donc pas directement interchangeables : comparer 41,1 fois les ventes à 41,6 fois les bénéfices ne permet pas, à lui seul, de décider qu’une entreprise est plus chère qu’une autre.

En revanche, ils éclairent la nature du débat. Le ratio de Palantir traduit un niveau d’anticipation particulièrement ambitieux pour une société encore en phase d’accélération commerciale. Adobe, entreprise plus établie, est évaluée avec d’autres repères, notamment sa capacité à dégager des bénéfices et à maintenir son activité face aux bouleversements technologiques.

Palantir et Adobe : ce que le marché valorise à l’automne 2024

Palantir, l’attente est élevée

  • Une hausse boursière d’environ 160 % depuis le début de 2024.
  • AIP vise l’intégration de l’IA dans les opérations et données d’entreprise.
  • Croissance du chiffre d’affaires de 27 % au deuxième trimestre 2024.
  • Un objectif moyen de 27,67 $ suggérant environ 35 % de baisse potentielle.
  • La valorisation suppose une croissance durable et une amélioration des marges.

Adobe, le rebond est espéré

  • Une action en baisse d’environ 15 % depuis le début de 2024.
  • Firefly apporte des fonctions génératives aux outils de création.
  • L’entreprise doit faire face à une concurrence active dans l’IA créative.
  • Un objectif moyen de 621,15 $ impliquant environ 25 % de hausse potentielle.
  • Son potentiel dépend de l’adoption commerciale réelle de ses fonctions d’IA.

Palantir et Adobe : deux profils de risque à ne pas confondre

L’opposition entre les deux titres ne doit pas être réduite à un duel entre « bonne » et « mauvaise » action IA. Palantir présente un profil de croissance et d’exécution. Si l’adoption de ses plateformes s’accélère, si l’AIP trouve des débouchés commerciaux durables et si les marges progressent, le marché pourrait considérer que ses attentes élevées étaient justifiées. Le risque est que la valorisation ait déjà anticipé une grande partie de ce succès.

Adobe présente un profil différent. Son activité repose sur des logiciels déjà largement utilisés, mais l’entreprise doit démontrer que l’IA générative consolide sa position plutôt qu’elle ne bouleverse son marché. Son cours moins favorable en 2024 pouvait apparaître plus attractif aux yeux d’analystes, précisément parce que les attentes semblaient moins tendues. Cela n’efface pas les défis concurrentiels auxquels elle fait face.

Pour un lecteur qui s’intéresse à ces entreprises sans être spécialiste de la finance, trois éléments méritent une attention particulière :

  • la croissance réelle du chiffre d’affaires, au-delà des annonces liées à l’IA ;
  • l’évolution des marges, qui mesure la capacité à convertir l’activité en profits ;
  • le niveau d’attentes déjà inscrit dans le cours de Bourse.

Ces critères sont souvent plus instructifs que la seule performance passée d’un titre. Une hausse de 160 % impressionne, mais elle peut aussi augmenter le niveau de preuve exigé de l’entreprise pour les trimestres suivants.

Ce qu’il faut surveiller après octobre 2024

La suite dépendra d’abord de l’exécution. Pour Palantir, les investisseurs surveilleront la capacité de l’AIP à générer des revenus récurrents dans le secteur commercial, tout en préservant la croissance annoncée et en améliorant les marges. L’entreprise devra montrer que l’intérêt pour l’IA se convertit en contrats et en usage durable, pas seulement en enthousiasme boursier.

Pour Adobe, le point central sera l’adoption effective de Firefly et de ses extensions dans les pratiques des créateurs. Le groupe devra convaincre que les fonctionnalités génératives enrichissent son offre, fidélisent les abonnés et créent de nouveaux débouchés, dans un environnement où les outils de création par IA se multiplient.

Cette comparaison offre finalement une leçon plus large sur les actions liées à l’IA en 2024. L’innovation peut soutenir une valorisation, mais elle ne suffit pas à l’expliquer indéfiniment. Entre Palantir, dont le marché valorise déjà fortement les promesses, et Adobe, dont la transformation par l’IA reste à confirmer mais semble moins intégrée dans le cours, Wall Street privilégie alors le rapport entre potentiel et prix plutôt que la seule dynamique du moment.

Questions fréquentes

Pourquoi Wall Street préférait-elle Adobe à Palantir en octobre 2024 ?

La préférence évoquée reposait avant tout sur la valorisation. Après une hausse d’environ 160 % de Palantir depuis le début de 2024, l’objectif de cours moyen cité, 27,67 $, suggérait un recul potentiel d’environ 35 %. Pour Adobe, en baisse de 15 %, l’objectif moyen de 621,15 $ indiquait au contraire près de 25 % de hausse potentielle.

Quelle est la différence entre l’IA de Palantir et Adobe Firefly ?

Palantir propose des plateformes destinées à exploiter les données d’organisations et à intégrer l’IA dans leurs processus décisionnels et opérationnels. Adobe Firefly cible principalement la création de contenus : il permet notamment de générer ou modifier des images à partir de texte. Les deux offres relèvent de l’IA, mais répondent à des clients et à des usages différents.

Palantir est-elle surévaluée en 2024 ?

À l’automne 2024, certains indicateurs et objectifs d’analystes suggéraient que le marché avait déjà intégré des hypothèses de croissance très ambitieuses dans le cours de Palantir. Le groupe se négociait autour de 41,1 fois ses ventes. Cela ne prouve pas qu’il est surévalué, mais implique qu’il doit maintenir une forte croissance et améliorer ses marges pour répondre aux attentes.

Un objectif de cours Wall Street est-il une garantie de rendement ?

Non. Un objectif de cours est une estimation d’analyste fondée sur des hypothèses de croissance, de bénéfices, de concurrence et de valorisation. Il peut être relevé ou abaissé après de nouveaux résultats. Une moyenne d’objectifs masque aussi des avis différents. Elle constitue un repère de marché, pas une garantie ni un conseil d’investissement adapté à chaque situation.

Comment comparer les ratios de Palantir et d’Adobe ?

Il faut d’abord vérifier ce que mesure chaque ratio. Le multiple de 41,1 de Palantir correspondait au prix rapporté aux ventes, tandis que celui de 41,6 évoqué pour Adobe concernait le prix rapporté aux bénéfices. Ces deux mesures ne sont pas comparables terme à terme. Elles renseignent surtout sur les attentes du marché à l’égard de chaque entreprise.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Palantir, présentation officielle de l’Artificial Intelligence Platformwww.palantir.com/platforms/aip
  2. Palantir, relations investisseurs et publications financièresinvestors.palantir.com
  3. Adobe Firefly, présentation officielle des outils d’IA générativewww.adobe.com/products/firefly.html
  4. Adobe, relations investisseurs et publications financièreswww.adobe.com/investor-relations.html