Entreprises et marchés

OpenAI face à DeepSeek : les vraies turbulences derrière une année mouvementée

OpenAI ne traverse pas une crise unique, mais l’accumulation de départs importants, de coûts colossaux et d’une concurrence brusquement renforcée. En février 2025, DeepSeek oblige notamment l’entreprise à justifier sa trajectoire technologique et économique, tandis que le projet Stargate illustre l’ampleur des investissements requis.

Des équipes d’IA analysent des modèles de raisonnement devant l’infrastructure d’un centre de données.
Illustration : Actu.ai

OpenAI aborde février 2025 dans une position paradoxale. L’entreprise qui a imposé ChatGPT dans les usages du grand public reste l’un des acteurs les plus influents de l’intelligence artificielle. Mais ses défis sont devenus plus visibles : une gouvernance encore marquée par les soubresauts de 2023, des départs de figures centrales, un modèle économique très coûteux et, depuis janvier, l’effet de choc provoqué par DeepSeek.

Parler d’une seule « crise » serait toutefois trompeur. Plusieurs événements distincts sont souvent mélangés : l’éviction temporaire de Sam Altman fin 2023, le départ d’Ilya Sutskever au printemps 2024, puis celui de Mira Murati à l’automne. Leur accumulation nourrit les interrogations sur la stabilité de l’organisation. Elle ne signifie pas pour autant qu’OpenAI est au bord de l’effondrement : l’entreprise continue de publier des modèles et de préparer des investissements d’infrastructure d’une ampleur inédite.

Une gouvernance secouée, mais des épisodes à distinguer

Le moment le plus spectaculaire remonte au 17 novembre 2023. Le conseil d’administration d’OpenAI écarte alors Sam Altman, son directeur général. La décision déclenche une mobilisation exceptionnelle : plus de 700 salariés signent une lettre indiquant qu’ils pourraient partir si le conseil ne démissionne pas et si Sam Altman n’est pas rétabli.

Quelques jours plus tard, le 22 novembre 2023, Sam Altman retrouve finalement la direction de l’entreprise. Mira Murati, alors directrice technologique, avait assuré l’intérim pendant cette séquence. Il est donc inexact de présenter son départ comme un renvoi récent, ou de l’identifier comme cofondatrice d’OpenAI.

Les départs survenus en 2024 sont réels et importants, mais ils s’inscrivent dans une autre temporalité. Ilya Sutskever, cofondateur et ancien directeur scientifique, annonce quitter OpenAI en mai 2024. Puis, le 25 septembre 2024, Mira Murati annonce à son tour son départ. Ces deux figures incarnaient une partie de la continuité technique de l’entreprise, en particulier sur les questions de recherche et de sûreté des systèmes.

DateÉvénementCe qu’il faut en retenir
17 novembre 2023Sam Altman est évincé par le conseil d’administrationUne crise de gouvernance ouverte éclate au sommet d’OpenAI.
22 novembre 2023Sam Altman revient à la directionLa mobilisation interne contribue à un changement rapide de cap.
14 mai 2024Ilya Sutskever annonce son départOpenAI perd l’un de ses cofondateurs et son ancien directeur scientifique.
25 septembre 2024Mira Murati annonce son départL’ancienne directrice technologique quitte l’entreprise après plus de six ans.
31 janvier 2025Lancement d’o3-miniOpenAI élargit l’accès à un modèle spécialisé dans le raisonnement.

Cette chronologie compte, car elle évite d’interpréter chaque changement de dirigeant comme le signe d’un conflit actif ou d’un effondrement opérationnel. En revanche, elle souligne une réalité : bâtir une entreprise qui est à la fois un laboratoire de recherche, un produit mondial et une infrastructure informatique géante crée des tensions de gouvernance inhabituelles.

Des coûts gigantesques et une rentabilité encore lointaine

L’autre fragilité est financière. En septembre 2024, des projections financières rapportées dans la presse américaine évoquaient des pertes pouvant atteindre 5 milliards de dollars pour 2024, malgré plusieurs milliards de dollars de revenus attendus. Il s’agissait de prévisions, et non d’un résultat comptable définitif publié par l’entreprise.

Le modèle d’OpenAI explique largement cette pression. Entraîner un grand modèle de langage exige des quantités massives de calcul, réalisées dans des centres de données équipés de puces spécialisées. Puis, chaque requête adressée à ChatGPT ou à une interface de programmation entraîne elle aussi un coût : le modèle doit générer une réponse, parfois longue, sur des serveurs très demandés.

Les modèles dits de raisonnement accentuent encore cet enjeu. Ils sont conçus pour consacrer davantage de calcul à des problèmes difficiles, en mathématiques, en programmation ou en sciences. Cette approche peut améliorer les résultats, mais elle pose une question commerciale élémentaire : comment proposer des performances croissantes sans faire progresser les dépenses plus vite que les revenus ?

OpenAI dispose de plusieurs leviers, notamment les abonnements à ChatGPT, les services destinés aux entreprises et l’accès payant à ses modèles par interface de programmation. Mais la course au calcul requiert aussi des investissements qui dépassent largement les recettes d’un service numérique classique.

C’est le sens du projet Stargate, annoncé le 21 janvier 2025 par OpenAI, SoftBank, Oracle et MGX. Le projet prévoit jusqu’à 500 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis sur quatre ans pour développer des infrastructures d’IA, avec un déploiement initial annoncé de 100 milliards de dollars. Ce montant est un objectif d’investissement annoncé, et non une somme déjà dépensée.

Pourquoi DeepSeek a changé le débat sur les modèles d’IA

L’arrivée de DeepSeek-R1, dévoilé en janvier 2025 par l’entreprise chinoise DeepSeek, a agi comme un révélateur. Le modèle s’est rapidement distingué dans les discussions du secteur par ses résultats en raisonnement, son accessibilité et la publication de ses poids sous une licence ouverte. Pour les développeurs, cette dernière caractéristique permet d’examiner et de déployer le modèle plus librement qu’un service entièrement fermé.

DeepSeek a surtout déplacé le débat. Depuis plusieurs années, les leaders américains fondent une partie de leur avance sur la capacité à mobiliser des infrastructures toujours plus puissantes. Les annonces de DeepSeek ont nourri l’idée qu’il pourrait être possible d’obtenir de très bonnes performances avec une dépense de calcul plus contenue, ou au moins avec des méthodes d’optimisation différentes.

Les chiffres de coûts mis en avant autour de DeepSeek appellent néanmoins à la prudence. Un coût d’entraînement ne résume pas le coût complet de développement d’un système. Il peut laisser de côté la recherche précédente, les essais abandonnés, les jeux de données, le personnel, les infrastructures déjà disponibles et l’inférence, c’est-à-dire le coût des réponses une fois le produit utilisé à grande échelle.

Le 27 janvier 2025, les marchés américains ont connu une forte baisse des valeurs technologiques, dans un mouvement associé aux interrogations soulevées par DeepSeek. Nvidia a été particulièrement touchée. Il serait excessif d’en conclure que DeepSeek a, à lui seul, invalidé le modèle économique des entreprises américaines. En revanche, l’épisode a rappelé aux investisseurs que les valorisations très élevées de l’IA reposent sur une hypothèse forte : celle d’une demande durable pour des capacités de calcul toujours plus importantes.

o3-mini, une riposte ciblée sur le raisonnement

OpenAI n’est pas restée immobile. Le 31 janvier 2025, l’entreprise a lancé o3-mini, un modèle de sa famille o3 conçu pour le raisonnement dans les domaines scientifiques, techniques, mathématiques et de programmation. Il est proposé aux développeurs par interface de programmation et, fait notable, accessible avec des limites d’usage aux utilisateurs de l’offre gratuite de ChatGPT.

Ce lancement répond à une attente claire : rendre les modèles capables de résoudre des problèmes complexes plus accessibles et plus rapides. Les abonnés payants bénéficient de limites d’utilisation plus élevées, tandis que les développeurs peuvent ajuster l’effort de raisonnement selon la complexité de la tâche. Plus cet effort est élevé, plus le modèle peut prendre du temps et consommer de ressources pour produire sa réponse.

La comparaison avec DeepSeek porte aussi sur la visibilité du raisonnement. DeepSeek-R1 a attiré l’attention en affichant des étapes de réflexion dans son interface. OpenAI, de son côté, ne publie pas la chaîne de pensée interne brute de ses modèles. L’entreprise peut fournir des résumés de raisonnement, mais elle distingue ces explications destinées à l’utilisateur du processus interne complet.

Cette différence n’est pas uniquement une question de communication. Afficher les étapes intermédiaires peut aider à comprendre une réponse, mais cela peut aussi révéler des éléments techniques, encourager des usages de contournement ou donner une impression injustifiée de fiabilité. Une explication lisible ne garantit pas qu’une réponse est juste.

OpenAI : la crise de 2023 et les défis de février 2025

La crise de gouvernance de 2023

  • Sam Altman est évincé le 17 novembre 2023 par le conseil d’administration.
  • Plus de 700 salariés menacent collectivement de démissionner.
  • Le conflit se résout rapidement par le retour de Sam Altman le 22 novembre.
  • L’enjeu central est alors le contrôle de l’organisation et de sa gouvernance.

Les tensions structurelles de 2025

  • Ilya Sutskever et Mira Murati ont quitté l’entreprise en 2024.
  • Les pertes projetées illustrent le coût élevé de l’entraînement et de l’usage des modèles.
  • DeepSeek-R1 met sous pression les promesses de performance et d’efficacité économique.
  • Stargate vise à sécuriser l’infrastructure nécessaire à la prochaine phase de croissance.

Une compétition qui se joue aussi sur les puces et les règles commerciales

La rivalité entre OpenAI et DeepSeek ne se limite pas aux performances des modèles. Elle est directement liée au commerce des puces avancées, aux centres de données et aux règles américaines d’exportation vers la Chine.

Les restrictions américaines visent à limiter l’accès des acteurs chinois aux processeurs les plus puissants utilisés pour l’IA. Elles ne constituent donc pas, à ce stade, un obstacle direct comparable pour OpenAI, entreprise américaine soutenue par de grands partenaires technologiques. Leur effet est plus large : elles structurent la compétition mondiale, poussent les entreprises chinoises à optimiser leurs ressources et renforcent l’importance stratégique des fournisseurs de matériel.

Anthropic, concurrent américain d’OpenAI, a demandé aux autorités américaines de renforcer certains contrôles sur les exportations de puces. L’argument est que les règles doivent empêcher plus efficacement le détournement ou l’acquisition indirecte de composants avancés. Ces débats montrent que la puissance de calcul est devenue un sujet industriel et géopolitique, autant qu’un enjeu de recherche.

Chez Meta, Mark Zuckerberg a également reconnu que DeepSeek avait apporté des innovations que ses équipes devaient analyser. Pour les grands groupes américains, la réponse ne consiste pas nécessairement à reproduire un modèle concurrent à l’identique. Elle peut passer par l’amélioration de l’efficacité, la publication de modèles ouverts, l’intégration de nouvelles techniques ou l’augmentation des capacités de leurs propres infrastructures.

Ce qu’il faut surveiller pour OpenAI en 2025

La question décisive pour OpenAI n’est pas de savoir si l’entreprise peut encore publier de bons modèles. o3-mini montre qu’elle conserve une forte capacité de livraison. L’enjeu est de convertir cette avance en une activité soutenable, tout en gardant les chercheurs et les dirigeants nécessaires à la prochaine génération de systèmes.

Plusieurs indicateurs méritent une attention particulière au cours de 2025 :

  • L’adoption réelle des modèles de raisonnement, au-delà des démonstrations et des tests techniques. Les entreprises paieront-elles durablement pour ces capacités ?
  • Le coût par requête, déterminant pour les offres gratuites, les abonnements et les clients professionnels à fort volume.
  • La stabilité de l’équipe dirigeante, après les départs d’Ilya Sutskever et de Mira Murati, ainsi que les remous de gouvernance de 2023.
  • Le passage du projet Stargate aux réalisations concrètes, car annoncer une infrastructure et la construire sont deux étapes très différentes.
  • La progression des concurrents ouverts ou moins coûteux, dont DeepSeek est devenu le symbole, mais qui ne se limitent pas à une seule entreprise.

OpenAI reste donc à la fois puissante et exposée. Son défi n’est plus seulement d’impressionner par une nouvelle démonstration technique. Il consiste à prouver qu’un laboratoire devenu acteur mondial peut financer durablement la course au calcul, conserver une gouvernance solide et répondre à une concurrence désormais capable de surprendre les leaders établis.

Questions fréquentes

Pourquoi OpenAI est-elle décrite comme étant en difficulté en février 2025 ?

OpenAI cumule plusieurs défis : des coûts d’infrastructure très élevés, des projections de pertes importantes pour 2024, les départs d’Ilya Sutskever et de Mira Murati, ainsi qu’une concurrence renforcée par DeepSeek. Cela ne signifie pas que ses activités sont interrompues : OpenAI continue de lancer des modèles, dont o3-mini, et de préparer de vastes investissements.

Mira Murati a-t-elle été licenciée par OpenAI ?

Non. Mira Murati n’a pas été licenciée dans le cadre des événements évoqués. Directrice technologique d’OpenAI et non cofondatrice, elle avait assuré brièvement l’intérim après l’éviction de Sam Altman en novembre 2023. Elle a annoncé son départ volontaire le 25 septembre 2024, après plus de six ans dans l’entreprise.

Quel est le lien entre DeepSeek-R1 et la baisse des actions technologiques ?

La présentation de DeepSeek-R1 a alimenté les doutes sur le coût nécessaire pour construire des modèles d’IA performants. Le 27 janvier 2025, ces interrogations ont contribué à une forte baisse des valeurs technologiques, notamment Nvidia. Les marchés ont surtout réévalué l’hypothèse selon laquelle la demande de puces et de calcul augmenterait mécaniquement et sans limite.

Qu’est-ce qu’o3-mini, le nouveau modèle d’OpenAI ?

o3-mini est un modèle de raisonnement lancé par OpenAI le 31 janvier 2025. Il est orienté vers les sciences, les mathématiques, la programmation et les problèmes techniques. Il est disponible par interface de programmation et avec un accès limité dans la version gratuite de ChatGPT, tandis que les abonnés payants disposent de plafonds d’utilisation plus élevés.

Le projet Stargate représente-t-il réellement 500 milliards de dollars déjà investis ?

Non. Stargate est un projet annoncé le 21 janvier 2025 par OpenAI, SoftBank, Oracle et MGX. Il prévoit jusqu’à 500 milliards de dollars d’investissements dans l’infrastructure d’IA aux États-Unis sur quatre ans, avec 100 milliards de dollars annoncés pour le déploiement initial. Il s’agit d’un objectif d’investissement, pas d’une somme déjà intégralement dépensée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, annonce du lancement d’o3-mini, 31 janvier 2025openai.com/index/openai-o3-mini
  2. OpenAI, présentation du projet Stargate, 21 janvier 2025openai.com/index/announcing-the-stargate-project
  3. OpenAI, annonce du départ de Mira Murati, 25 septembre 2024openai.com/index/mira-murati-announces-her-departure
  4. OpenAI, annonce sur la transition de direction de novembre 2023openai.com/index/openai-announces-leadership-transition
  5. Reuters, couverture de l’actualité technologique et de DeepSeekwww.reuters.com/technology