Régulation et éthique

Pourquoi Gavin Newsom a mis son veto à la loi californienne SB 1047 sur l’IA

Le gouverneur de Californie Gavin Newsom a rejeté SB 1047 le 29 septembre 2024. Le texte voulait encadrer les modèles d’IA les plus puissants, mais ses détracteurs y voyaient un risque pour l’innovation. Retour sur une décision qui révèle les divisions américaines.

Un document législatif face à un laboratoire d’intelligence artificielle, symbole du débat californien sur SB 1047.
Illustration : Actu.ai

Le cœur mondial de l’intelligence artificielle ne s’est pas doté, en septembre 2024, de la loi la plus ambitieuse jamais envisagée aux États-Unis pour encadrer les modèles les plus puissants. Le gouverneur de Californie Gavin Newsom a opposé son veto, le 29 septembre 2024, au projet de loi SB 1047. Cette décision a été accueillie favorablement par une grande partie de l’industrie technologique, dont OpenAI, mais elle a aussi ravivé une question centrale : comment prévenir les dommages les plus graves sans figer un secteur qui évolue à très grande vitesse ?

Le débat ne porte pas sur les usages ordinaires d’un assistant conversationnel ou d’un générateur d’images. SB 1047 visait les systèmes dits de frontière, c’est-à-dire des modèles particulièrement coûteux et capables, en théorie, de contribuer à des scénarios de dommages majeurs. Pour ses partisans, la Californie devait agir avant qu’un incident ne survienne. Pour ses détracteurs, le texte choisissait un critère trop général et risquait de pénaliser les innovateurs plutôt que les usages réellement dangereux.

Ce que prévoyait précisément la loi SB 1047

Porté par le sénateur démocrate californien Scott Wiener, SB 1047 était officiellement intitulé Safe and Secure Innovation for Frontier Artificial Intelligence Models Act. Son ambition était d’instaurer des garde-fous pour une catégorie limitée de modèles d’IA avancés.

Le seuil le plus commenté était financier : le dispositif devait s’appliquer aux modèles dont l’entraînement avait coûté plus de 100 millions de dollars. Ce critère visait les laboratoires disposant de ressources considérables, et non les petites entreprises, les chercheurs travaillant sur des modèles modestes ou les développeurs utilisant une IA existante dans une application.

Élément de SB 1047Ce que cela aurait impliqué
Champ d’applicationLes modèles d’IA très avancés dont l’entraînement dépasse 100 millions de dollars
Objectif principalRéduire le risque que ces systèmes permettent ou causent des dommages critiques
Obligations pour les développeursMettre en place des procédures de sûreté, de sécurité informatique et d’évaluation des risques
ContrôleDocumenter les mesures prises et soumettre certaines obligations à une vérification indépendante
GouvernanceCréer une structure californienne dédiée à la supervision des modèles de frontière

Le texte demandait notamment aux entreprises concernées de définir un protocole de sûreté et de sécurité. Elles auraient dû évaluer les capacités de leurs modèles, déployer des protections raisonnables et prévoir une possibilité d’arrêt du système en cas de risque grave. La notion de dommage critique couvrait des situations extrêmes, par exemple l’aide à la conception d’armes chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires, des cyberattaques d’ampleur ou des atteintes causant des pertes humaines importantes.

Cette précision est essentielle pour comprendre la controverse. Les défenseurs du texte ne proposaient pas une autorisation préalable pour tous les outils d’IA. Ils soutenaient qu’à partir d’une certaine puissance, les entreprises devaient démontrer qu’elles avaient pris des précautions adaptées avant de diffuser leurs modèles.

Pourquoi Gavin Newsom a-t-il opposé son veto ?

Dans son message de veto, Gavin Newsom a reconnu l’intention du législateur : protéger le public face à des menaces qui peuvent devenir très concrètes à mesure que les modèles gagnent en capacités. Mais il a jugé que SB 1047 retenait une méthode trop large.

Le gouverneur a notamment estimé que le texte imposait des exigences élevées en fonction de la taille ou du coût d’un modèle, sans suffisamment distinguer son déploiement dans un environnement à haut risque, son rôle dans une décision critique ou son utilisation de données sensibles. Autrement dit, deux usages très différents auraient pu relever d’obligations comparables dès lors qu’ils reposaient sur un modèle de grande taille.

Son raisonnement ne consiste donc pas à nier l’existence de risques liés à l’IA. Il conteste le critère utilisé pour les traiter. Gavin Newsom plaide pour une réglementation davantage fondée sur les usages, sur des preuves empiriques et sur l’évolution effective des capacités des systèmes. Il redoute aussi qu’une loi présentée comme une garantie générale de sûreté ne donne une impression de sécurité sans cibler les risques les plus pertinents.

La Californie se trouve dans une position particulière. L’État abrite une part décisive des entreprises, des investisseurs, des centres de recherche et des infrastructures de calcul qui façonnent l’IA générative. Une loi californienne peut donc produire des effets bien au-delà de ses frontières, notamment parce que les entreprises préfèrent souvent adapter leurs produits à la règle la plus exigeante de leurs marchés principaux.

Pourquoi les entreprises technologiques ont salué la décision

Pour de nombreux acteurs de la tech, SB 1047 risquait d’introduire un frein réglementaire avant même que les modalités techniques de sécurité ne soient stabilisées. OpenAI, créateur de ChatGPT, a fait partie des entreprises inquiètes des effets potentiels du texte sur l’innovation et sur la compétitivité de la Californie.

L’argument des opposants est double. D’une part, les obligations de documentation, d’audit et de responsabilité peuvent être coûteuses, y compris pour des entreprises qui ne disposent pas des moyens des géants du numérique. D’autre part, un cadre local trop contraignant pourrait inciter certains développeurs à déplacer leurs projets vers des juridictions plus souples, sans que les risques mondiaux liés à l’IA ne disparaissent pour autant.

Cette position repose sur une idée simple : la sécurité d’un modèle ne dépend pas uniquement de son budget d’entraînement. Elle dépend aussi de ses capacités réelles, des protections ajoutées lors de sa mise à disposition, de l’accès accordé aux utilisateurs et du contexte dans lequel il est employé. Une IA puissante mais strictement contrôlée dans un laboratoire ne présente pas nécessairement les mêmes risques qu’un outil moins sophistiqué, mais largement accessible et relié à des systèmes critiques.

L’industrie n’est toutefois pas homogène. Durant les débats sur SB 1047, Anthropic, autre développeur majeur de modèles d’IA, a soutenu une version amendée de la proposition. Cette divergence montre que le clivage ne sépare pas mécaniquement les entreprises favorables à l’innovation et les élus favorables à la prudence. Il porte aussi sur la manière concrète de rendre les laboratoires responsables.

Les inquiétudes des partisans de SB 1047

Les soutiens de la loi considèrent qu’attendre une catastrophe pour légiférer serait une erreur. Selon eux, les grands laboratoires sont les mieux placés pour évaluer les risques de leurs modèles, mais ils ne devraient pas être les seuls à fixer les règles auxquelles ils se soumettent. Une obligation légale de tester, documenter et sécuriser leurs systèmes créerait un socle commun, contrôlable par la puissance publique.

Leurs préoccupations dépassent les scénarios les plus spectaculaires. L’IA soulève également des enjeux de transparence, de vie privée, de biais dans les algorithmes et d’impact sur l’emploi. Un modèle peut être performant tout en reproduisant des discriminations présentes dans ses données d’entraînement, diffuser de fausses informations de façon convaincante ou faciliter des opérations malveillantes.

Les évaluations de sûreté tentent de mesurer ce qu’un modèle peut faire dans des conditions contrôlées. Elles peuvent, par exemple, examiner sa capacité à répondre à des demandes sensibles, à automatiser certaines étapes d’une attaque informatique ou à contourner des restrictions. Mais ces tests ont leurs limites : les capacités d’un système changent avec les mises à jour, les outils auxquels il est relié et l’inventivité des utilisateurs.

SB 1047 : deux visions de la sécurité de l’IA

Ce que proposait SB 1047

  • Déclencher des obligations à partir d’un seuil de 100 millions de dollars pour l’entraînement d’un modèle.
  • Imposer des protocoles documentés de sûreté, de cybersécurité et de gestion des risques.
  • Prévoir des contrôles indépendants et une supervision dédiée aux modèles de frontière.
  • Prévenir les dommages critiques avant la diffusion ou l’utilisation à grande échelle.

L’approche défendue par Newsom

  • Mieux distinguer les usages à haut risque des fonctions ordinaires d’un modèle puissant.
  • Éviter de faire du coût ou de la taille du modèle le principal critère réglementaire.
  • S’appuyer sur l’évaluation des capacités réelles et sur des données empiriques.
  • Conserver un environnement favorable à l’innovation tout en renforçant des protections ciblées.

Le veto ne signifie pas l’absence de règles sur l’IA

Présenter cette décision comme un abandon complet de la régulation serait trompeur. La Californie a, en parallèle, fait progresser plusieurs textes liés à l’intelligence artificielle. Parmi eux figurent des obligations de transparence concernant les données utilisées pour entraîner certains systèmes d’IA générative, ainsi que des dispositions relatives à l’identification de contenus synthétiques.

Cette stratégie illustre une autre voie : plutôt que d’imposer une loi transversale aux modèles les plus puissants, l’État peut adopter des règles secteur par secteur, ou usage par usage. Les sujets concernés vont de la protection des artistes et des interprètes face aux répliques numériques à la lutte contre les contenus trompeurs générés par IA.

Au niveau fédéral, les États-Unis disposaient déjà, depuis octobre 2023, d’un décret présidentiel sur le développement et l’utilisation sûrs, sécurisés et fiables de l’intelligence artificielle. Ce cadre cherche notamment à améliorer le partage d’informations sur certains modèles puissants avec les autorités fédérales. Il ne remplace toutefois pas une loi adoptée par le Congrès, et le paysage réglementaire américain demeure fragmenté entre initiatives fédérales, lois des États et engagements volontaires des entreprises.

L’Union européenne a choisi une architecture différente avec l’AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024. Son approche repose largement sur le niveau de risque des usages : certaines pratiques sont interdites, tandis que les systèmes à haut risque sont soumis à des obligations renforcées. La comparaison n’est pas parfaite avec SB 1047, mais elle met en lumière une même difficulté : concevoir des règles applicables à des technologies qui évoluent plus vite que les textes juridiques.

Ce qu’il faut surveiller après le veto

La principale conséquence immédiate est claire : SB 1047 ne deviendra pas une loi californienne. Les développeurs de modèles de frontière ne seront donc pas soumis aux obligations spécifiques que le texte avait prévues. Mais le débat, lui, est loin d’être clos.

Les prochains projets devront répondre aux objections exprimées par Gavin Newsom : comment cibler les usages et les capacités réellement dangereux, sans se contenter du coût de calcul comme seuil d’application ? Comment vérifier les affirmations de sécurité des entreprises sans exiger des procédures impossibles à appliquer ? Et comment éviter que les plus grands groupes soient les seuls capables d’absorber le coût de la conformité ?

Le cas de SB 1047 rappelle aussi qu’une politique de l’IA ne se résume pas à choisir entre innovation et protection. Une réglementation bien conçue peut renforcer la confiance dans une technologie, tandis qu’une règle mal calibrée peut déplacer les activités sans réduire les risques. En Californie comme ailleurs, le défi consiste désormais à construire des obligations proportionnées, contrôlables et suffisamment précises pour protéger le public sans confondre toutes les formes d’IA sous une même étiquette.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la loi SB 1047 en Californie ?

SB 1047 était un projet de loi californien destiné à encadrer les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés. Il aurait visé les systèmes dont l’entraînement coûte plus de 100 millions de dollars et aurait imposé des protocoles de sécurité, des évaluations des risques et certaines vérifications indépendantes pour prévenir des dommages critiques.

Pourquoi Gavin Newsom a-t-il rejeté SB 1047 ?

Gavin Newsom a jugé que le texte était trop large. Dans son message de veto, il a estimé que les obligations dépendaient trop du poids d’un modèle, sans distinguer assez précisément les déploiements à haut risque, les décisions critiques ou l’usage de données sensibles. Il appelle à une approche plus ciblée et fondée sur les capacités réelles.

Le veto de SB 1047 signifie-t-il que l’IA n’est pas réglementée en Californie ?

Non. Le veto bloque les obligations spécifiques prévues par SB 1047, mais la Californie adopte aussi d’autres règles relatives à l’IA. Elles concernent notamment la transparence sur les données d’entraînement de certains systèmes génératifs et l’identification de contenus créés ou modifiés par intelligence artificielle.

OpenAI soutenait-il le projet de loi SB 1047 ?

OpenAI faisait partie des acteurs technologiques préoccupés par les effets de SB 1047 sur l’innovation et la compétitivité californienne. L’entreprise craignait qu’un cadre trop contraignant ne crée des coûts importants ou ne pousse des projets à s’installer ailleurs. Les entreprises du secteur n’étaient toutefois pas unanimes : Anthropic a soutenu une version amendée du texte.

À qui aurait réellement appliqué SB 1047 ?

Le texte ne visait pas les particuliers utilisant un chatbot, ni la grande majorité des petites applications d’IA. Il ciblait les développeurs des modèles de frontière, définis notamment par un coût d’entraînement supérieur à 100 millions de dollars. L’objectif était de concentrer les obligations sur les systèmes les plus coûteux et potentiellement les plus capables.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. État de Californie, annonce et message de veto de Gavin Newsom sur SB 1047, 29 septembre 2024www.gov.ca.gov
  2. Législature de Californie, texte et historique du projet de loi SB 1047leginfo.legislature.ca.gov/faces/billTextClient.xhtml?bill_id=202320240SB1047
  3. Maison-Blanche, décret présidentiel sur une IA sûre, sécurisée et fiable, octobre 2023www.whitehouse.gov
  4. Commission européenne, cadre réglementaire européen sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai