Robotique et matériel

Jupiter, le supercalculateur qui veut donner à l’Europe les moyens de son IA

Le 5 septembre 2025, l’Allemagne a inauguré à Juliers Jupiter, le premier supercalculateur exascale d’Europe. Financé à hauteur de 500 millions d’euros par Berlin et l’Union européenne, il doit fournir aux chercheurs une puissance de calcul décisive pour l’IA, le climat, l’énergie et la santé.

Des ingénieurs dans les allées d’un vaste centre de supercalcul dédié à l’IA et à la recherche scientifique.
Illustration : Actu.ai

À Juliers, dans l’ouest de l’Allemagne, l’Europe vient de se doter d’une machine conçue pour compter parmi les infrastructures les plus stratégiques de la décennie. Inauguré le vendredi 5 septembre 2025 par le chancelier allemand Friedrich Merz, le supercalculateur Jupiter est présenté comme le premier système « exascale » du continent. Son ambition est claire : donner aux chercheurs européens des capacités de calcul adaptées à la course mondiale à l’intelligence artificielle, sans limiter ses usages aux seuls assistants conversationnels.

Cette inauguration ne signifie pas qu’un nouveau modèle d’IA européen apparaîtra instantanément. Une telle machine est plutôt une infrastructure commune, comparable par son rôle à un très grand instrument scientifique. Elle permet de mener plus vite des calculs qui seraient inaccessibles à des ordinateurs classiques : entraîner des modèles, simuler le climat, étudier les écoulements d’air ou reproduire certains mécanismes biologiques. Dans une économie où la puissance de calcul est devenue un levier de recherche et de compétitivité, Jupiter représente donc un investissement autant technologique que politique.

Jupiter en chiffres

Conçu par le groupe français Atos, Jupiter a été installé à Juliers, où se trouve un important centre de recherche allemand. Son financement total s’élève à 500 millions d’euros, pris en charge pour moitié par le budget de l’Union européenne et pour moitié par l’Allemagne. L’échelle matérielle du projet donne une première idée de ce que recouvre le mot « supercalculateur » : il ne s’agit pas d’un ordinateur géant posé dans une salle, mais d’un ensemble de rangées de composants informatiques occupant une vaste surface.

RepèreDonnée annoncée
Lieu d’installationJuliers, Allemagne
Date d’inauguration5 septembre 2025
Niveau de puissancePlus d’un milliard de milliards de calculs par seconde
Surface occupéeEnviron 3 600 m²
Puces d’IA24 000 puces Nvidia
Coût du projet500 millions d’euros
Financement européen50 % du budget total

Avec ses environ 3 600 m², Jupiter occupe une surface comparable à la moitié d’un terrain de football. Ses 24 000 puces Nvidia sont un élément central de cette puissance. Ces processeurs sont particulièrement recherchés pour les opérations massives nécessaires à l’apprentissage automatique, domaine dans lequel il faut effectuer très rapidement un nombre immense de calculs en parallèle.

Que signifie « exascale » ?

Le qualificatif « exascale » désigne une catégorie de supercalculateurs franchissant le seuil de 10 puissance 18 calculs par seconde, soit un milliard de milliards. Dans le vocabulaire anglo-saxon souvent utilisé en informatique, cette quantité est aussi appelée un quintillion. Ce seuil ne décrit pas seulement une fiche technique impressionnante : il ouvre la possibilité de traiter des problèmes scientifiques à une résolution plus fine, avec davantage de variables et sur des périodes plus longues.

La puissance brute ne suffit toutefois pas à résumer l’efficacité d’une machine. Un supercalculateur doit aussi être capable de faire circuler très vite les données entre ses processeurs, de stocker d’immenses volumes d’informations et d’exécuter des logiciels adaptés. Pour exploiter Jupiter, les équipes de recherche devront donc préparer leurs programmes afin de répartir correctement les tâches entre les milliers de composants disponibles.

L’intérêt de l’exascale est particulièrement fort pour l’intelligence artificielle. L’entraînement d’un grand modèle de langage consiste à lui présenter d’énormes quantités de données, à mesurer ses erreurs de prédiction puis à ajuster progressivement ses paramètres. Ce cycle est répété un très grand nombre de fois. Une infrastructure comme Jupiter peut réduire la durée de certaines expérimentations, permettre de tester des modèles plus ambitieux ou libérer des capacités pour plusieurs projets scientifiques.

Pourquoi l’Europe veut renforcer sa puissance de calcul

L’inauguration de Jupiter intervient dans un contexte de concurrence technologique dominé par les États-Unis et la Chine. Friedrich Merz a souligné la nécessité, pour l’Europe, de réduire son retard dans les technologies d’intelligence artificielle. L’enjeu ne se limite pas à produire des assistants capables de rédiger un texte ou de générer une image. Les capacités de calcul conditionnent aussi la recherche industrielle, la défense de la compétitivité économique et la possibilité de travailler sur des données sensibles dans un cadre européen.

Le contraste est visible dans la production de modèles d’IA marquants. Le rapport AI Index de l’université Stanford indique que les institutions américaines ont produit 40 modèles d’IA notables en 2024, contre trois en Europe. Ce décompte ne résume pas à lui seul la qualité de la recherche européenne, qui dispose de laboratoires reconnus et d’entreprises spécialisées. Il illustre en revanche l’écart de moyens entre les grands écosystèmes technologiques.

Pour Thomas Lippert, directeur du centre de recherche de Jülich, Jupiter constitue le premier supercalculateur européen en mesure d’être concurrentiel à l’échelle mondiale. José Maria Cela, chercheur au Supercomputing Center de Barcelone, souligne lui aussi le manque de systèmes de cette ampleur sur le continent. L’objectif est donc de proposer aux équipes européennes un outil qu’elles n’auraient pas nécessairement les moyens de mobiliser seules.

Entraîner l’IA, mais aussi mieux simuler le monde réel

Les grands modèles de langage, souvent désignés par l’acronyme anglais LLM, figurent parmi les usages les plus visibles de Jupiter. Ils sont à la base des chatbots génératifs, dont ChatGPT est l’exemple le plus connu du grand public. Mais l’intérêt d’un supercalculateur se mesure aussi aux disciplines moins médiatisées qui dépendent de simulations complexes.

Dans le domaine climatique, Jupiter doit permettre de produire des projections plus détaillées sur le long terme. Il s’agit de mieux représenter l’interaction entre l’atmosphère, les océans, les sols, les nuages et les activités humaines. Les chercheurs espèrent notamment réaliser des simulations couvrant 30 ans, voire 100 ans, afin d’améliorer l’anticipation des aléas climatiques et des phénomènes extrêmes. Une prévision météorologique décrit ce qui peut se produire dans les jours à venir, tandis qu’une simulation climatique étudie des tendances et des probabilités sur plusieurs décennies. Les deux exercices n’obéissent pas exactement aux mêmes méthodes, mais exigent tous deux une puissance considérable.

La transition énergétique constitue un autre terrain d’application. Jupiter pourrait simuler les flux d’air autour des éoliennes avec une finesse accrue. Ces calculs peuvent aider à perfectionner leur conception, leur implantation ou l’évaluation de leurs performances selon les conditions de vent. Là encore, l’ordinateur ne décide pas à la place des ingénieurs : il leur fournit des scénarios physiques beaucoup plus précis à analyser.

En santé, les équipes espèrent utiliser ces capacités pour modéliser plus fidèlement certains processus cérébraux. L’objectif est de mieux comprendre des mécanismes complexes et, à terme, de soutenir le développement de traitements contre des maladies telles qu’Alzheimer. Le passage d’une simulation à un médicament reste néanmoins long et exige des validations biologiques, médicales et cliniques. Jupiter peut accélérer une phase de recherche, pas remplacer ces étapes.

Une avancée européenne, une dépendance matérielle persistante

Le projet matérialise une volonté de souveraineté technologique européenne, mais il en révèle aussi les limites. Jupiter a été conçu par un groupe français et financé en grande partie par des fonds européens et allemands. Pourtant, ses 24 000 puces proviennent de l’entreprise américaine Nvidia, acteur incontournable des composants utilisés pour l’intelligence artificielle.

Cette dépendance importe car les puces spécialisées ne sont pas de simples accessoires. Elles déterminent directement la vitesse à laquelle peuvent être entraînés les modèles et réalisées les simulations. Dans une période de tensions croissantes entre les États-Unis et l’Europe, disposer d’un centre de calcul sur le sol européen ne garantit donc pas, à lui seul, une autonomie complète de la chaîne technologique.

Jupiter : capacité européenne et limites de souveraineté

Ce que Jupiter apporte

  • Une puissance exascale disponible sur le territoire européen.
  • Un outil pour entraîner de grands modèles et mener des simulations scientifiques lourdes.
  • Un financement partagé entre l’Union européenne et l’Allemagne, pour 500 millions d’euros.
  • Des capacités ouvertes à des projets de recherche et d’innovation à grande échelle.
  • Un levier pour réduire l’écart de calcul avec les États-Unis et la Chine.

Ce que Jupiter ne résout pas seul

  • Les 24 000 puces utilisées sont fournies par l’entreprise américaine Nvidia.
  • Une machine ne garantit pas, à elle seule, la création de modèles d’IA européens de premier plan.
  • Les résultats dépendront des logiciels, des données et des compétences des équipes utilisatrices.
  • La puissance de calcul doit être répartie entre de nombreux projets et priorités.
  • L’autonomie suppose aussi de maîtriser les composants et l’ensemble de la chaîne technologique.

L’enjeu pour l’Europe est de tirer pleinement parti de Jupiter tout en développant, à plus long terme, ses propres compétences dans les processeurs, les logiciels, les infrastructures de données et les modèles d’IA. La souveraineté ne se résume pas au lieu où se trouve une machine. Elle dépend aussi de la maîtrise des composants, des outils logiciels, des données et des personnes capables d’utiliser l’ensemble.

Qui pourra utiliser une telle machine ?

Un système de cette taille n’est pas conçu pour des usages individuels. Son intérêt réside dans l’accès qu’il peut offrir à des laboratoires, des universités, des centres de calcul et des projets industriels ou publics ayant besoin de ressources exceptionnelles. Les demandes peuvent porter sur l’entraînement d’un modèle, une campagne de simulation climatique ou un calcul scientifique particulièrement lourd.

L’accès à cette puissance pose aussi une question de priorités. Les heures de calcul disponibles ne sont pas infinies, même avec une machine exascale. Il faut donc décider quels projets sont les plus pertinents scientifiquement, industriellement ou socialement. Les grands acteurs américains de l’IA disposent souvent de leurs propres centres de données, alors que l’Europe cherche ici à mutualiser une infrastructure au service de son écosystème de recherche et d’innovation.

Cette logique de partage peut être un atout. Elle offre à des équipes qui ne possèdent pas de gigantesques moyens informatiques la possibilité de travailler sur des problèmes jusque-là réservés aux organisations les mieux financées. Elle exige en contrepartie une gouvernance claire, des procédures d’accès compréhensibles et des compétences pour aider les chercheurs à adapter leurs travaux à cette architecture.

Ce qu’il faut surveiller après l’inauguration

L’inauguration de Jupiter est une étape importante, mais sa valeur se mesurera à l’usage. Il faudra observer quels projets parviennent effectivement à mobiliser la machine, si elle accélère la publication de résultats scientifiques et si elle favorise l’émergence de modèles d’IA européens compétitifs. Les domaines du climat, de l’énergie et de la santé seront particulièrement scrutés, car ils peuvent produire des bénéfices concrets au-delà de la seule compétition technologique.

Le second point de vigilance concerne la dépendance aux composants américains. Jupiter donne à l’Europe une capacité de calcul de tout premier plan, mais l’autonomie technologique restera incomplète tant que les éléments les plus stratégiques de ces systèmes devront être importés. Enfin, l’investissement de 500 millions d’euros rappelle qu’une stratégie d’IA ne se joue pas seulement dans les logiciels : elle repose aussi sur des bâtiments, de l’énergie, des puces, des réseaux et des équipes capables de transformer la puissance de calcul en résultats utiles.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que Jupiter, le supercalculateur européen ?

Jupiter est le premier supercalculateur exascale d’Europe. Inauguré le 5 septembre 2025 à Juliers, en Allemagne, il peut exécuter plus d’un milliard de milliards de calculs par seconde. Il doit servir à des projets d’intelligence artificielle, mais aussi à la recherche climatique, énergétique et médicale.

Combien a coûté le supercalculateur Jupiter ?

Le coût de réalisation de Jupiter atteint 500 millions d’euros. Le projet est financé à parts égales par l’Union européenne et l’Allemagne, ce qui représente 250 millions d’euros pour chacune des deux parties. Le système a été conçu par le groupe français Atos.

À quoi va servir Jupiter dans l’intelligence artificielle ?

Jupiter est adapté à l’entraînement de grands modèles de langage, les LLM utilisés par les chatbots génératifs. Il peut accélérer les phases de calcul nécessaires pour tester et entraîner ces systèmes. Aucun modèle particulier n’est toutefois identifié comme devant être entraîné sur Jupiter lors de son inauguration.

Jupiter rend-il l’Europe indépendante des États-Unis pour l’IA ?

Non, pas complètement. Jupiter renforce fortement la capacité de calcul installée en Europe et constitue un atout pour la souveraineté technologique. Mais la machine utilise 24 000 puces de Nvidia, une entreprise américaine. L’autonomie dépend aussi des processeurs, des logiciels, des données et des compétences européennes.

Comment Jupiter peut-il aider la recherche sur le climat et Alzheimer ?

Pour le climat, Jupiter doit permettre des simulations plus détaillées et plus longues, pouvant couvrir 30 ans, voire 100 ans. En santé, il pourrait aider à modéliser des processus cérébraux de manière plus réaliste. Ces calculs peuvent soutenir la recherche sur Alzheimer, sans remplacer les étapes de validation médicale et clinique.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Centre de supercalcul de Jülich, programme Jupiterwww.fz-juelich.de/en/ias/jsc/jupiter
  2. EuroHPC Joint Undertaking, infrastructures européennes de calcul haute performanceeurohpc-ju.europa.eu
  3. Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence, AI Indexhai.stanford.edu/ai-index/index.html