Naomi Klein et Astra Taylor analysent le fascisme des temps apocalyptiques
Face aux crises climatiques, sociales et politiques, Naomi Klein et Astra Taylor décrivent le risque d’une réponse autoritaire fondée sur la peur, l’exclusion et le repli. Leur réflexion interroge aussi le rôle des technologies de surveillance et les formes de résistance démocratique.

Lorsqu’un avenir est présenté comme une suite ininterrompue de catastrophes, la tentation du repli peut gagner du terrain. Se protéger derrière des frontières, désigner des responsables commodes, accepter des mesures d’exception au nom de la sécurité : c’est cette mécanique politique que Naomi Klein et Astra Taylor examinent à travers l’idée d’un fascisme adapté aux temps de crise. Leur réflexion ne porte pas seulement sur les institutions. Elle interroge aussi les récits qui transforment l’angoisse collective en consentement à l’exclusion.
Dans un monde marqué par le changement climatique, les inégalités économiques, les tensions géopolitiques et la défiance envers les pouvoirs publics, les deux penseuses voient un risque précis : que des réponses autoritaires apparaissent comme des solutions simples à des problèmes complexes. Leur point de départ est clair. Les crises ne produisent pas mécaniquement le fascisme, mais elles peuvent devenir un terreau favorable à des projets politiques qui promettent protection et ordre en échange de droits, de solidarité et de pluralisme.
De quoi parle-t-on lorsqu’on évoque un fascisme contemporain ?
Le terme de fascisme renvoie d’abord à des régimes historiques autoritaires, nationalistes et violents qui ont marqué le XXe siècle. L’employer pour analyser le présent exige donc de la précision. Il ne s’agit pas de réduire toute politique sécuritaire, tout conservatisme ou toute contestation des institutions démocratiques à un retour identique du passé.
Dans la réflexion de Naomi Klein et Astra Taylor, le mot désigne plutôt une logique politique reconnaissable : l’exploitation de la peur, la recherche de boucs émissaires, le culte de l’autorité, le mépris des droits humains et l’affaiblissement des contre-pouvoirs. Cette logique peut s’exprimer sous des formes nouvelles, en s’appuyant sur des outils numériques, des récits complotistes ou une promesse de restauration d’un ordre prétendument perdu.
Le fascisme contemporain, tel qu’il est décrit dans cette analyse, ne se présente pas nécessairement avec les symboles du passé. Il peut avancer par la banalisation de discours discriminatoires, par l’idée qu’une partie de la population serait plus légitime qu’une autre à être protégée, ou encore par la conviction que la démocratie serait trop lente pour répondre aux urgences.
Pourquoi les crises peuvent-elles nourrir l’autoritarisme ?
Les catastrophes climatiques, les difficultés économiques et les tensions sociales bouleversent les conditions de vie. Elles créent de l’incertitude, parfois un sentiment d’abandon, et fragilisent la confiance envers les institutions. Dans ce contexte, une promesse de solution immédiate peut sembler plus séduisante qu’un programme patient de transformation sociale.
Klein et Taylor soulignent que la crise climatique occupe une place particulière dans cette dynamique. Elle ne touche pas tout le monde de la même façon. Les populations les plus précaires sont souvent les premières exposées aux conséquences matérielles des dérèglements environnementaux, alors même qu’elles disposent de moins de ressources pour y faire face. Si cette injustice n’est pas prise en charge par des politiques collectives, elle peut alimenter le ressentiment et la recherche de responsables désignés.
Le récit autoritaire propose alors une simplification : au lieu de traiter les causes structurelles des crises, il attribue la menace à des groupes, à des personnes migrantes, à des opposants politiques ou à des minorités. Le débat public se déplace. La question n’est plus de savoir comment partager les efforts et protéger les plus vulnérables, mais qui doit être tenu à l’écart.
| Type de crise ou de fragilité | Récit autoritaire possible | Risque pour la démocratie |
|---|---|---|
| Crise environnementale | Présenter la rareté comme une guerre de tous contre tous | Justifier le repli et l’abandon de populations jugées indésirables |
| Inégalités économiques | Désigner des boucs émissaires plutôt que les mécanismes économiques | Détourner la colère des causes structurelles |
| Défiance envers les institutions | Promettre un pouvoir fort et sans contraintes | Affaiblir les contre-pouvoirs et les libertés civiques |
| Insécurité informationnelle | Imposer un récit unique au nom de l’ordre | Réduire le pluralisme et marginaliser les voix dissidentes |
Cette lecture rappelle un point essentiel : la peur est un sentiment réel, et les citoyens confrontés à des crises concrètes ne doivent pas être méprisés. Le problème commence lorsque la peur devient un instrument de gouvernement, utilisé pour rendre acceptables des politiques d’exclusion.
Du survivalisme individuel à une politique du repli
L’un des fils conducteurs de l’analyse est la critique du survivalisme lorsqu’il devient une vision politique. Préparer son foyer à une situation difficile n’a rien, en soi, d’illégitime. Mais le survivalisme prend une autre dimension lorsqu’il repose sur l’idée que l’avenir ne peut être qu’un effondrement et que chacun doit sauver son groupe contre tous les autres.
Cette vision encourage une séparation entre ceux qui pourraient se mettre à l’abri et ceux qui resteraient exposés. Elle remplace l’organisation collective par une logique de forteresse : davantage de murs, de contrôle, de dispositifs sécuritaires et de protection privée pour les plus puissants. Dans cette perspective, les inégalités ne sont plus un problème à réduire, mais une condition que certains cherchent à gérer à leur avantage.
Naomi Klein et Astra Taylor insistent sur le comportement ambigu que peuvent adopter certaines élites économiques face aux bouleversements. D’un côté, elles peuvent investir dans la surveillance et la sécurité. De l’autre, elles peuvent soutenir des récits de crise qui rendent acceptable l’extension des pouvoirs de contrôle. Leur propos ne consiste pas à présenter les élites comme un bloc homogène, mais à questionner les structures qui permettent à une minorité de se prémunir tandis que les protections collectives se fragilisent.
Technologies, IA et surveillance : des accélérateurs plutôt que des causes
Les outils numériques ajoutent une dimension importante à ce phénomène. Les réseaux sociaux permettent la circulation rapide de contenus émotionnels, de rumeurs et de théories du complot. Les systèmes de recommandation peuvent favoriser les messages qui suscitent l’indignation ou l’engagement, sans distinguer spontanément une information fiable d’un récit manipulateur.
L’intelligence artificielle générative renforce encore certains risques. Elle peut réduire le coût de production de textes, d’images ou de vidéos trompeuses, faciliter l’imitation de voix et multiplier des messages adaptés à différents publics. Utilisée dans des dispositifs de surveillance, elle peut aussi aider à trier, suivre ou classer de très grands volumes de données sur les individus.
Il serait pourtant réducteur d’accuser la technologie seule. L’IA ne crée ni le racisme, ni l’autoritarisme, ni les inégalités. Elle peut en revanche amplifier des rapports de force existants, selon les règles fixées par les entreprises, les gouvernements et les utilisateurs. C’est précisément pourquoi la réflexion politique reste indispensable : une plateforme, un algorithme ou une caméra ne sont jamais neutres lorsqu’ils sont intégrés à un système de contrôle social.
Le concept de capitalisme de surveillance permet de nommer cette économie de la collecte des données personnelles et de leur exploitation. Dans le cadre décrit par Klein et Taylor, l’enjeu dépasse la seule vie privée. Lorsque la surveillance se banalise au nom de la sécurité ou de l’efficacité, elle peut rendre plus difficile l’expression d’un désaccord, l’organisation collective et la protection des personnes déjà vulnérables.
Deux réponses opposées à l’incertitude collective
Face aux crises, les deux autrices opposent implicitement deux directions politiques. La première repose sur le repli, l’exclusion et la privatisation de la sécurité. La seconde cherche à faire de la vulnérabilité partagée le point de départ d’une solidarité plus forte.
Deux manières de répondre aux crises
La logique du repli
- Transforme l’incertitude en menace permanente
- Désigne des groupes à exclure ou à contrôler
- Privilégie les murs, la surveillance et la sécurité privée
- Présente les droits et les contre-pouvoirs comme des obstacles
- Laisse les causes structurelles des crises intactes
La logique de la solidarité
- Traite les crises comme des problèmes collectifs
- Protège les droits de toutes les populations
- Renforce les services publics et l’entraide
- Préserve le pluralisme et la participation démocratique
- Lie transition écologique et justice sociale
La première voie paraît parfois plus simple parce qu’elle désigne immédiatement un ennemi et promet une protection rapide. Mais elle ne résout pas les causes profondes des crises. Une société qui exclut davantage ne réduit pas les effets du changement climatique. Un pouvoir qui surveille davantage ne restaure pas, à lui seul, la confiance. Une frontière plus dure ne corrige pas les inégalités qui rendent des populations entières plus vulnérables.
La seconde voie est plus exigeante. Elle suppose d’admettre que les crises environnementales, sociales et démocratiques sont liées. Elle implique également de défendre une idée concrète de la sécurité : accès aux droits, aux services publics, à une information fiable, à la participation politique et à des conditions de vie dignes.
Quelle résistance proposent Naomi Klein et Astra Taylor ?
Pour contrer les dynamiques autoritaires, Naomi Klein et Astra Taylor plaident pour une mobilisation active, inclusive et solidaire. Leur approche ne se limite pas à condamner les discours extrémistes. Elle vise les conditions sociales qui leur permettent de prospérer : précarité, sentiment d’abandon, inégalités économiques et dégradation des protections civiques.
Cela passe d’abord par la défense des institutions démocratiques. Une démocratie vivante ne se résume pas à des élections. Elle suppose une presse capable d’enquêter, des droits garantis pour les minorités, une justice indépendante, des associations libres de s’organiser et des citoyens en mesure de participer réellement aux décisions qui les concernent.
Les deux penseuses mettent également en avant les alternatives inspirées de l’économie sociale et solidaire. Coopératives, entraide locale, syndicats, organisations citoyennes et services publics peuvent offrir des réponses concrètes aux insécurités du quotidien. Leur importance est politique autant que matérielle : ils montrent qu’il existe une autre réponse aux crises que la compétition généralisée.
Quelques principes se dégagent de cette perspective :
- traiter les causes économiques et sociales de la peur plutôt que désigner des coupables faciles ;
- protéger les libertés publiques, y compris lorsque la sécurité est invoquée ;
- renforcer l’éducation civique et la capacité à vérifier les informations ;
- concevoir la transition écologique comme un projet de justice sociale ;
- créer des alliances entre mouvements sociaux plutôt que les mettre en concurrence.
Cette proposition ne promet pas un retour à une stabilité imaginaire. Elle défend au contraire la capacité des sociétés à affronter des difficultés réelles sans renoncer à l’égalité ni à la dignité humaine.
Une dynamique qui dépasse les frontières nationales
L’analyse de Klein et Taylor souligne aussi que ces phénomènes ne s’arrêtent pas aux frontières. Les crises climatiques, les circulations de désinformation, les tensions géopolitiques et les perturbations économiques ont des effets internationaux. Dans ce cadre, le nationalisme agressif peut fragiliser les coopérations nécessaires pour répondre à des problèmes qui, par nature, concernent plusieurs pays.
Les théories du complot jouent ici un rôle important. Elles proposent une explication totale à des situations complexes, en attribuant les difficultés à l’action cachée d’ennemis supposés. Cette vision peut donner l’illusion d’une compréhension immédiate, mais elle affaiblit le débat fondé sur des faits, nourrit la méfiance et rend plus difficile la recherche de compromis démocratiques.
Pour les autrices, l’enjeu est donc mondial tout en restant très concret. La lutte contre le repli passe par des institutions internationales capables de coopérer, mais aussi par des espaces locaux où les personnes peuvent agir, s’informer et construire des solidarités.
Ce qu’il faut surveiller
Le diagnostic de Naomi Klein et Astra Taylor invite à ne pas attendre une rupture spectaculaire pour s’inquiéter de l’état d’une démocratie. Les basculements peuvent être progressifs : une parole discriminatoire qui se banalise, un droit présenté comme un obstacle, une mesure de surveillance adoptée sans contrôle suffisant, une crise utilisée pour opposer les populations entre elles.
La vigilance consiste aussi à préserver la nuance. Toutes les inquiétudes face à l’avenir ne sont pas autoritaires, et toute demande de sécurité n’est pas une atteinte aux libertés. La question décisive est de savoir si les réponses proposées élargissent les droits et les protections, ou si elles les réservent à quelques-uns.
À la date du 14 avril 2025, leur réflexion rappelle que l’avenir ne se joue pas seulement dans la prévision des catastrophes. Il se joue dans les choix collectifs faits pour y répondre. Entre une politique de la forteresse et une politique de la solidarité, l’écart est aussi un choix de société.
Questions fréquentes
Que signifie le fascisme contemporain selon Naomi Klein et Astra Taylor ?
Dans leur analyse, l’expression ne désigne pas une répétition exacte des régimes fascistes du XXe siècle. Elle renvoie à des mécanismes politiques actuels : exploiter la peur, désigner des boucs émissaires, banaliser les discours discriminatoires, concentrer le pouvoir et affaiblir les droits ainsi que les contre-pouvoirs démocratiques.
Pourquoi la crise climatique peut-elle favoriser des réponses autoritaires ?
La crise climatique accentue des vulnérabilités sociales et économiques déjà présentes, ce qui peut nourrir l’inquiétude et le sentiment d’abandon. Des responsables politiques peuvent alors proposer des réponses fondées sur le repli, l’exclusion ou le contrôle. La crise ne provoque pas automatiquement l’autoritarisme, mais elle peut être instrumentalisée de cette manière.
Quel rôle l’IA et les réseaux sociaux jouent-ils dans cette dynamique ?
Les réseaux sociaux peuvent accélérer la diffusion de contenus émotionnels, de rumeurs et de récits complotistes. L’IA générative peut faciliter la production de contenus trompeurs et, dans certains contextes, renforcer des dispositifs de surveillance. Ces technologies ne déterminent toutefois pas les choix politiques : leurs effets dépendent des règles, des usages et des pouvoirs qui les encadrent.
Le survivalisme est-il forcément lié à une idéologie autoritaire ?
Non. Se préparer à une difficulté matérielle ou anticiper un risque n’est pas en soi une position politique extrême. Naomi Klein et Astra Taylor critiquent plutôt un survivalisme devenu vision du monde, lorsqu’il suppose que seuls quelques groupes méritent d’être sauvés et que la sécurité doit remplacer la solidarité et les droits communs.
Quelles alternatives les autrices mettent-elles en avant face au repli ?
Naomi Klein et Astra Taylor défendent une mobilisation démocratique et inclusive. Elles mettent l’accent sur la justice sociale, les protections civiques, l’éducation civique, les organisations collectives et les initiatives d’économie sociale et solidaire. Leur idée centrale est de répondre aux causes des crises par la coopération plutôt que par l’exclusion.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- The Guardian, rubrique Comment is Freewww.theguardian.com/commentisfree
- Naomi Klein, site officielnaomiklein.org
- Astra Taylor, site officielwww.astrataylor.com



