Déclaration de Paris sur l’IA : pourquoi Washington et Londres ont refusé de signer
Au sommet pour l’action sur l’IA de Paris, les États-Unis et le Royaume-Uni ont refusé de rejoindre une déclaration soutenue par 58 nations. Leur décision ne traduit pas un rejet de l’IA responsable, mais une divergence sur le rythme et la forme de la régulation, ainsi que sur les enjeux de sécurité nationale.

La scène est révélatrice des rapports de force qui traversent l’intelligence artificielle. Alors que 58 nations ont approuvé à Paris une déclaration en faveur d’une IA « ouverte », inclusive et éthique, les États-Unis et le Royaume-Uni ont choisi de rester en dehors du texte. Leur absence ne signifie pas qu’ils contestent toute nécessité de rendre l’IA plus sûre. Elle expose surtout deux conceptions opposées de la gouvernance : une coopération internationale fondée sur des principes communs, ou une stratégie nationale privilégiant l’innovation, la compétitivité et la sécurité.
Ce refus est intervenu à l’issue du sommet pour l’action sur l’IA organisé à Paris les 10 et 11 février 2025. Washington était représenté par son vice-président, J.D. Vance. Le sujet ne se résume donc pas à une absence diplomatique : les États-Unis ont participé aux discussions, tout en refusant de cautionner la déclaration finale.
Une déclaration politique, pas un traité international
Le terme d’« accord » peut laisser imaginer de nouvelles lois, des contrôles obligatoires ou des sanctions pour les entreprises qui développent des modèles d’IA. Ce n’est pas la nature du texte adopté à Paris. Il s’agit d’une déclaration politique, c’est-à-dire d’un engagement de principe entre gouvernements, sans mécanisme juridique contraignant comparable à un traité international ou à un règlement européen.
Les signataires y défendent une intelligence artificielle qui soit notamment ouverte, inclusive, transparente, éthique, sûre, sécurisée et digne de confiance. La déclaration appelle aussi à faire profiter un plus grand nombre de pays des avancées technologiques, à réduire les fractures numériques, à prendre en compte les effets environnementaux de l’IA et à éviter une concentration excessive du marché.
| Priorité affichée dans la déclaration | Ce qu’elle implique concrètement |
|---|---|
| Une IA inclusive et accessible | Réduire les écarts d’accès aux infrastructures, aux compétences et aux usages entre pays et populations. |
| Une IA sûre et digne de confiance | Encourager des systèmes plus robustes, plus transparents et mieux évalués face aux risques. |
| Une innovation durable | Intégrer l’impact environnemental des infrastructures et des usages de l’intelligence artificielle. |
| Des marchés moins concentrés | Éviter que les capacités de calcul, les données et les modèles les plus puissants ne soient réservés à quelques acteurs. |
| Une coopération internationale | Partager des principes de gouvernance malgré des intérêts économiques et stratégiques parfois divergents. |
Cette nuance est importante. Le texte ne créait pas, à lui seul, une obligation immédiate pour les laboratoires américains, britanniques ou chinois. Mais sa valeur était diplomatique : il visait à établir un socle commun de priorités au moment où l’intelligence artificielle devient un enjeu industriel, militaire, économique et culturel majeur.
Les États-Unis veulent éviter une régulation qui freinerait l’innovation
La position américaine a été exprimée sans ambiguïté par J.D. Vance lors du sommet. Le vice-président a mis en garde contre le risque d’une « régulation excessive », susceptible d’étouffer une industrie encore en pleine expansion. Dans cette approche, les États-Unis considèrent que des règles trop tôt fixées ou trop lourdes pourraient ralentir l’émergence de nouveaux acteurs, décourager les investissements et affaiblir leur avance technologique.
Cette priorité répond à une réalité économique. Les entreprises américaines occupent une place centrale dans les modèles d’IA générative, les puces spécialisées, les services de cloud et les infrastructures de calcul. Pour Washington, conserver cette position de force est aussi une question de souveraineté : les technologies d’IA alimentent les outils professionnels, la recherche scientifique, la cybersécurité, les systèmes d’information et, potentiellement, des usages de défense.
L’argument américain n’est pas qu’aucune règle ne devrait encadrer l’IA. J.D. Vance a plutôt défendu l’idée d’un cadre favorable à la croissance, qui protège contre les risques sans empêcher les expérimentations et la diffusion de la technologie. La différence porte donc sur la méthode : les signataires de la déclaration mettent l’accent sur des principes collectifs de gouvernance, tandis que Washington redoute que ces principes ouvrent la voie à des contraintes réglementaires défavorables à ses entreprises.
Cette réserve s’inscrit aussi dans un débat plus large. Une réglementation peut protéger les utilisateurs contre les biais, les atteintes à la vie privée, les fraudes ou les décisions automatisées injustes. Mais elle peut aussi imposer des obligations coûteuses de transparence, d’évaluation et de documentation. Les jeunes entreprises ont souvent moins de moyens que les grands groupes pour s’y conformer. Le bon équilibre entre protection et innovation est donc au cœur du désaccord.
Le Royaume-Uni invoque l’intérêt national et la sécurité
Le refus britannique repose sur une logique proche, mais il a été formulé avec ses propres priorités. Le gouvernement de Keir Starmer a indiqué qu’il ne participerait qu’aux initiatives correspondant directement à l’intérêt national du Royaume-Uni. Londres souhaite faire du pays un leader mondial de l’IA et attirer des entreprises capables d’y développer et d’y tester leurs technologies.
Le Royaume-Uni s’est déjà distingué par une approche dite pro-innovation. Son objectif n’est pas d’ignorer les risques, mais d’éviter une règle unique et immédiatement contraignante pour tous les secteurs. Dans cette vision, les autorités compétentes peuvent encadrer les usages de l’IA selon les domaines concernés, par exemple la santé, la concurrence ou la protection des données, plutôt que de bloquer en amont le développement des modèles.
Les autorités britanniques ont également fait valoir que la déclaration de Paris n’apportait pas, à leurs yeux, assez de clarté pratique sur la gouvernance mondiale et ne répondait pas suffisamment aux questions difficiles de sécurité nationale. Cette précision empêche de réduire le choix de Londres à une position simplement « dérégulatrice ». Le Royaume-Uni cherche à concilier l’accueil des entreprises innovantes avec la protection de ses intérêts stratégiques.
La compétitivité est particulièrement importante pour Londres. Une réglementation perçue comme plus souple ou plus lisible peut devenir un argument pour attirer des investissements, des chercheurs et des start-up. Mais cette stratégie comporte un défi : un cadre trop permissif peut aussi faire naître des inquiétudes sur la protection des citoyens et sur la capacité de l’État à intervenir lorsqu’un usage d’IA devient problématique.
La Chine, un facteur de méfiance dans les discussions internationales
Le contexte géopolitique explique aussi les réticences américaines. La Chine figurait parmi les signataires de la déclaration, alors que les relations entre Washington et Pékin sont marquées par une compétition technologique intense. Cette rivalité concerne les semi-conducteurs, les capacités de calcul, les plateformes numériques, la cybersécurité et les modèles d’intelligence artificielle.
Dans son discours, J.D. Vance a averti qu’un partenariat technologique avec des régimes autoritaires pouvait exposer les infrastructures d’information à des infiltrations malveillantes. Cette préoccupation dépasse la seule déclaration de Paris : elle reflète la crainte que des dépendances techniques, logicielles ou matérielles deviennent des vulnérabilités stratégiques.
Il serait néanmoins réducteur d’affirmer que la présence chinoise explique à elle seule le refus américain ou britannique. Les deux pays ont surtout mis en avant leur liberté d’action, leur compétitivité et leurs exigences de sécurité. La participation de puissances aux intérêts opposés rend toutefois la recherche d’un langage commun beaucoup plus complexe.
Deux visions de la gouvernance de l’IA
Le désaccord de Paris ne porte donc pas seulement sur quelques mots. Il oppose deux manières d’envisager l’avenir de l’intelligence artificielle. D’un côté, les signataires estiment qu’une technologie aussi transformatrice exige des engagements communs sur l’équité, l’accès, la sûreté et l’environnement. De l’autre, les États-Unis et le Royaume-Uni craignent que des principes internationaux insuffisamment précis ne restreignent leur capacité à innover et à défendre leurs intérêts.
Déclaration commune et stratégie nationale : deux priorités difficiles à concilier
La logique de la déclaration de Paris
- Fixer des principes communs pour une IA inclusive, sûre et durable.
- Réduire les fractures d’accès entre pays, entreprises et populations.
- Encourager la coopération internationale sur la gouvernance technologique.
- Limiter les risques liés à la concentration des ressources et des marchés.
- Faire de l’éthique et de la confiance des objectifs partagés.
La réserve américaine et britannique
- Préserver une marge nationale de décision sur les règles applicables.
- Éviter des contraintes susceptibles de ralentir l’innovation et l’investissement.
- Conserver un avantage compétitif dans une course technologique mondiale.
- Donner une place centrale aux impératifs de sécurité nationale.
- Privilégier des dispositifs concrets et adaptés à leurs propres intérêts.
La tension est également économique. Les modèles les plus avancés nécessitent des quantités considérables de données, d’électricité, de puces et de puissance de calcul. Ces ressources sont largement contrôlées par un nombre limité de groupes et de pays. L’appel à éviter la concentration du marché peut être lu comme une volonté de rendre l’IA plus accessible. Il peut aussi susciter des réserves chez les États qui abritent les entreprises les plus puissantes du secteur.
Enfin, le mot « éthique » ne recouvre pas une définition universelle. Pour certains gouvernements, il suppose d’abord la protection des droits fondamentaux, de la vie privée et de la non-discrimination. Pour d’autres, il doit s’accompagner de garanties de sécurité, de souveraineté numérique et de compétitivité économique. La déclaration de Paris tente de réunir ces priorités, mais le refus de deux alliés occidentaux majeurs montre les limites de ce consensus.
Quelles conséquences pour la coopération internationale ?
L’absence de signature des États-Unis et du Royaume-Uni affaiblit la portée politique de la déclaration, car ces deux pays comptent parmi les écosystèmes les plus influents de l’IA. Les États-Unis hébergent une grande part des entreprises et des infrastructures qui façonnent le secteur. Le Royaume-Uni dispose d’une recherche de haut niveau, d’un tissu de start-up actif et d’une ambition affirmée dans la gouvernance de l’IA.
Pour autant, le texte ne devient pas sans effet. Il fixe une direction partagée par ses signataires et place certains sujets au centre du débat international : accès à l’IA, sécurité, impact environnemental, concentration des marchés et coopération. Il constitue aussi un signal adressé aux entreprises : la course aux modèles toujours plus performants devra composer avec des attentes croissantes en matière de responsabilité.
Le risque est celui d’une fragmentation. Chaque grande zone pourrait privilégier ses propres normes, ses propres exigences de sécurité et ses propres alliances industrielles. Les entreprises opérant à l’international devraient alors naviguer entre plusieurs cadres, tandis que les citoyens bénéficieraient de protections différentes selon leur pays.
Ce qu’il faut surveiller après le sommet de Paris
La première question sera de savoir si les principes de la déclaration se traduiront par des mesures concrètes : coopération scientifique, financements d’infrastructures, outils d’évaluation, partage de compétences ou initiatives pour réduire la fracture numérique. Une déclaration sans suivi peut peser dans le débat public, mais elle ne suffit pas à modifier les pratiques industrielles.
Il faudra également observer la trajectoire américaine et britannique. Les deux pays pourraient participer à d’autres cadres internationaux, plus ciblés sur la sécurité des systèmes avancés, la cybersécurité ou les normes techniques. Ne pas signer le texte de Paris ne revient pas à s’exclure de toute diplomatie de l’IA.
Enfin, la concurrence entre grandes puissances restera déterminante. L’IA est à la fois un outil d’innovation, un marché stratégique et un enjeu de souveraineté. Tant que ces trois dimensions avanceront ensemble, il sera difficile de construire une gouvernance mondiale pleinement unifiée. Le sommet de Paris a mis cette contradiction en lumière : tous s’accordent sur l’importance de l’intelligence artificielle, mais pas encore sur les règles qui doivent l’accompagner.
Questions fréquentes
Pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas signé la déclaration de Paris sur l’IA ?
Les États-Unis ont refusé de signer par crainte qu’une régulation trop ambitieuse ne freine l’innovation dans un secteur stratégique. Au sommet de Paris, le vice-président J.D. Vance a mis en garde contre une « régulation excessive ». Washington défend un cadre favorable à la croissance, tout en accordant une attention particulière à la sécurité nationale.
Pourquoi le Royaume-Uni a-t-il refusé de signer l’accord sur l’IA ?
Le Royaume-Uni a indiqué qu’il ne rejoindrait que des initiatives servant directement son intérêt national. Londres ambitionne de devenir un leader mondial de l’intelligence artificielle et veut rester attractif pour les entreprises. Le gouvernement a aussi jugé que la déclaration apportait trop peu de clarté pratique sur la gouvernance mondiale et la sécurité.
La déclaration de Paris sur l’IA est-elle juridiquement contraignante ?
Non. La déclaration finale du sommet pour l’action sur l’IA est un texte politique et non un traité international. Elle fixe des principes communs, comme l’inclusion, la sûreté, l’éthique, la durabilité et l’accessibilité. Elle ne crée pas directement d’obligations légales, de sanctions ou de règles techniques applicables aux entreprises.
Que signifie une IA ouverte et éthique dans la déclaration de Paris ?
L’expression renvoie à une IA dont les bénéfices sont plus largement accessibles, qui réduit les fractures numériques et dont le développement prend en compte la transparence, la sécurité et les droits des personnes. Elle ne signifie pas que tous les modèles d’IA doivent obligatoirement être open source ou publier leurs données d’entraînement.
Quel rôle la Chine joue-t-elle dans le refus américain et britannique ?
La Chine figurait parmi les signataires, dans un contexte de forte rivalité technologique avec les États-Unis. J.D. Vance a souligné les risques liés à des partenariats avec des régimes autoritaires et à la sécurité des infrastructures d’information. La présence chinoise alimente ces réserves, sans résumer à elle seule les raisons du refus.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Sommet pour l’action sur l’IA, site officielwww.ai-actionsummit.fr
- Présidence de la République française, informations sur le sommet pour l’action sur l’IAwww.elysee.fr
- Maison-Blanche, discours du vice-président J.D. Vance au sommet de Pariswww.whitehouse.gov
- Gouvernement britannique, Department for Science, Innovation and Technologywww.gov.uk/government/organisations/department-for-science-innovation-and-technology



