Recherche et science

Manuscrits de la mer Morte : l’IA suggère des copies plus anciennes

Une étude publiée en juin 2025 combine datation au carbone 14 et intelligence artificielle pour réexaminer l’âge des manuscrits de la mer Morte. Certains fragments pourraient avoir été copiés plus tôt que ne le suggéraient les analyses de l’écriture seules, sans pour autant réécrire d’un trait l’histoire de la Bible.

Une conservatrice examine des fragments anciens tandis qu’un système numérique analyse leur écriture.
Illustration : Actu.ai

Les manuscrits de la mer Morte restent l’une des découvertes archéologiques les plus importantes du XXe siècle. Plus de soixante-quinze ans après les premières trouvailles près de Qumran, une étude publiée le 4 juin 2025 propose de revoir l’âge de certains fragments grâce à une alliance inhabituelle : la datation au carbone 14 et l’intelligence artificielle. Son apport est considérable, mais il doit être compris avec précision. L’IA ne décide pas de l’âge d’un texte sacré, elle aide les chercheurs à dater plus finement le support matériel et la main qui l’a copié.

Les conséquences concernent à la fois l’archéologie, l’histoire du judaïsme ancien et l’étude de la Bible. Si certains rouleaux sont effectivement plus anciens qu’on ne le pensait, ils rapprochent les chercheurs des périodes où plusieurs traditions scripturaires circulaient encore en parallèle. Cela ne signifie pas que les livres bibliques ont soudain été écrits plus tôt. Cela permet plutôt de mieux situer les copies qui nous sont parvenues.

Une bibliothèque retrouvée dans les grottes de Qumran

Les manuscrits de la mer Morte désignent un vaste ensemble de rouleaux, de feuillets et de milliers de fragments mis au jour entre 1947 et 1956 dans des grottes proches du site de Qumran, sur la rive nord-ouest de la mer Morte, en Cisjordanie. Ils sont principalement rédigés en hébreu et en araméen, avec quelques textes grecs. Leur état très fragmentaire tient autant au temps écoulé qu’aux conditions de conservation et aux manipulations intervenues depuis leur découverte.

Le corpus est généralement placé entre le IIIe siècle avant notre ère et le Ier siècle de notre ère. Il appartient donc à la période dite du Second Temple de Jérusalem, un moment d’intense pluralité religieuse et intellectuelle dans l’histoire juive. Les documents ont été copiés sur parchemin ou sur papyrus, et l’on y trouve des écritures de différentes époques.

Les rouleaux ne constituent pas une « Bible de Qumran » unique. Ils forment une bibliothèque d’une diversité exceptionnelle, dont les textes n’ont pas tous la même origine, la même fonction ni le même statut.

Grandes catégories de textesCe qu’elles apportent aux chercheurs
Textes bibliquesDes copies anciennes de livres de la Bible hébraïque et des variantes dans leur transmission
Commentaires et interprétationsLa manière dont certains groupes lisaient et actualisaient les Écritures
Règles communautairesDes indices sur l’organisation, les pratiques et les exigences de communautés juives de l’époque
Textes liturgiques et prièresUn aperçu des usages religieux et de la spiritualité antique
Œuvres non retenues dans le canon bibliqueLa richesse de la littérature juive qui circulait alors

Parmi les découvertes les plus célèbres figure un grand rouleau du livre d’Isaïe, particulièrement bien conservé. Les manuscrits ont aussi livré des portions de presque tous les livres de la Bible hébraïque. Leur valeur ne réside pas seulement dans leur ancienneté : ils montrent que les textes ont connu une histoire de copie, de lecture et de stabilisation plus vivante qu’une vision figée de la transmission ne le laisserait croire.

Pourquoi est-il difficile de dater un manuscrit ancien ?

Attribuer une date à un rouleau suppose de croiser des indices de nature différente. Pendant longtemps, l’outil principal a été la paléographie, c’est-à-dire l’étude des formes de lettres. Une écriture évolue avec les usages, les outils et les générations de scribes. En comparant un manuscrit à d’autres documents datés, les spécialistes peuvent proposer une période probable de copie.

Cette méthode demeure essentielle, mais elle a une limite évidente : deux personnes ne forment pas leurs lettres de façon strictement identique. Un scribe peut conserver des habitudes anciennes, imiter un modèle ou écrire avec une grande variabilité. L’attribution d’une date par la seule apparence de l’écriture comporte donc une part de jugement expert.

La datation au carbone 14 apporte un autre type d’information. Elle mesure la quantité résiduelle d’un isotope radioactif du carbone dans une matière organique. Dans le cas d’un parchemin, l’examen vise la peau animale utilisée pour le fabriquer. Dans le cas d’un papyrus, il porte sur les fibres végétales. Le résultat obtenu est une fourchette statistique, qui doit ensuite être calibrée à l’aide de courbes établies notamment à partir d’arbres datés.

Cette méthode ne date pas directement l’encre ni le moment exact où le scribe a posé son calame. Elle estime l’âge de la matière organique. Il peut donc exister un intervalle entre la production du support et la copie du texte. Des traitements de conservation anciens ou des contaminations modernes peuvent aussi compliquer l’analyse : sur des objets aussi rares, prélever un échantillon est en outre une décision délicate.

Ce que l’IA Enoch apporte à l’étude des rouleaux

L’étude publiée dans la revue scientifique PLOS ONE propose de faire dialoguer ces approches. Les chercheurs ont mis au point un outil d’intelligence artificielle baptisé Enoch, en référence à une figure biblique. Son objectif n’est pas de traduire les rouleaux, de reconstituer des passages perdus ou de déterminer leur authenticité. Il analyse les caractéristiques visuelles de l’écriture sur des images numériques à haute résolution.

Le principe est le suivant : des manuscrits pour lesquels des repères chronologiques existent, notamment grâce au carbone 14, servent à relier certaines formes et certains gestes graphiques à une période. Le système examine ensuite l’écriture d’autres documents et fournit une estimation d’âge. L’intérêt d’une telle méthode est de rendre les comparaisons plus systématiques, à très grande échelle, tout en laissant aux spécialistes le soin d’interpréter les résultats.

L’intelligence artificielle est particulièrement utile pour repérer des régularités que l’œil humain peut difficilement quantifier sur des milliers de caractères : inclinaison de traits, courbure, proportions, enchaînements et variations fines du ductus, c’est-à-dire du mouvement de l’écriture. Elle ne remplace toutefois pas le paléographe. Une prédiction informatique reste dépendante de la qualité des images, des données utilisées pour l’entraînement et des incertitudes qui entourent les dates de référence.

Dater les manuscrits : deux approches complémentaires

Paléographie classique

  • Analyse visuelle des formes de lettres et des habitudes de copistes
  • S’appuie sur l’expertise comparative des spécialistes
  • Peut proposer une période, mais comporte une part d’interprétation
  • N’exige pas de prélèvement sur le document

Carbone 14 et IA

  • Le carbone 14 date le support organique selon une fourchette statistique
  • L’IA compare systématiquement de très nombreux traits graphiques
  • Les résultats dépendent des données de référence et de la qualité des images
  • La méthode complète l’expertise humaine, elle ne la remplace pas

Des copies parfois antérieures aux estimations précédentes

Le résultat le plus commenté est que plusieurs manuscrits pourraient être plus anciens que les datations fondées exclusivement sur la paléographie ne le suggéraient. Pour certains fragments bibliques, les nouvelles fourchettes les placent potentiellement à la fin du IVe siècle avant notre ère ou au début du IIIe siècle avant notre ère.

Cette avancée est importante parce qu’elle élargit la fenêtre chronologique dans laquelle les spécialistes observent la circulation de textes bibliques. Elle peut faire de certains fragments les plus anciennes copies connues de passages bibliques. Mais le vocabulaire compte : une copie plus ancienne n’est pas automatiquement une version plus proche du texte initial, et elle ne permet pas à elle seule de dater la composition littéraire d’un livre.

Les chercheurs doivent également distinguer trois dates souvent confondues : la composition d’une œuvre, la fabrication du support et la copie manuscrite du texte. Un livre peut avoir été composé, transmis oralement ou sous une forme écrite, puis recopié bien plus tard sur un parchemin dont la préparation date elle-même d’une période légèrement antérieure.

Ce que les variantes révèlent de la transmission biblique

Avant les découvertes de Qumran, les manuscrits médiévaux constituaient les principaux témoins complets de la Bible hébraïque. Les rouleaux de la mer Morte ont fait remonter de plus d’un millénaire l’accès direct à certaines traditions textuelles. Ils ont confirmé que de nombreux passages étaient remarquablement stables, tout en révélant des différences de formulation, d’ordre ou de longueur selon les copies.

Ces variantes ne se résument pas à des erreurs de copistes. Elles peuvent refléter l’existence de traditions locales, de choix d’interprétation ou d’états textuels différents avant qu’une forme ne devienne dominante. Certaines versions présentes à Qumran se rapprochent du texte massorétique, qui est devenu la référence de la Bible hébraïque dans le judaïsme rabbinique. D’autres présentent des affinités avec la traduction grecque ancienne appelée Septante.

Cette pluralité aide à comprendre l’environnement intellectuel dans lequel sont apparus les premiers mouvements juifs de l’époque, puis le christianisme. Il faut toutefois éviter un raccourci fréquent : les rouleaux ne sont pas des manuscrits du Nouveau Testament. La plupart sont antérieurs aux textes chrétiens ou appartiennent à leur période de formation. Ils éclairent le contexte juif, les thèmes et les pratiques scripturaires de l’époque, sans constituer une preuve directe sur tous les récits chrétiens.

Numériser sans fragiliser davantage ce patrimoine

L’IA n’a de sens dans ce domaine que parce que les rouleaux sont de plus en plus documentés par l’imagerie. La numérisation en très haute définition permet aux chercheurs d’examiner à distance des détails invisibles sur des reproductions ordinaires. Elle limite aussi le besoin de manipuler des fragments fragiles, exposés aux risques de lumière, d’humidité, de température et de dégradation des matériaux.

D’autres techniques non invasives peuvent aider à distinguer des couches d’encre, à rendre des lettres plus lisibles ou à comparer des fragments. Elles ouvrent des possibilités considérables, mais la prudence reste la règle. Une image traitée peut améliorer la lecture d’un caractère sans apporter, à elle seule, une réponse sur le sens du texte, son scribe ou sa provenance.

L’enjeu est aussi celui de la transparence scientifique. Pour être utile, un outil doit pouvoir être confronté à des évaluations humaines, à des analyses de laboratoire et à de nouvelles données. Les algorithmes sont des instruments de comparaison, pas des arbitres autonomes de l’histoire.

Ce qu’il faut surveiller

La publication de juin 2025 ouvre surtout une méthode. Ses conclusions devront être discutées, testées sur d’autres lots et confrontées à la connaissance archéologique des grottes de Qumran. Les futures analyses devront aussi préciser les marges d’incertitude associées à chaque fragment, car une fourchette chronologique est plus informative qu’une date présentée comme absolue.

La perspective la plus prometteuse est celle d’une recherche réellement croisée. Le carbone 14 fournit une contrainte matérielle, la paléographie apporte le savoir des écritures anciennes, l’archéologie replace le rouleau dans son contexte et l’IA aide à traiter des masses d’images impossibles à comparer manuellement dans les mêmes proportions. Ensemble, ces outils peuvent offrir une chronologie plus solide d’une bibliothèque qui continue de transformer notre connaissance de l’Antiquité.

Pour le grand public comme pour les croyants, la leçon est moins spectaculaire que l’idée d’une révélation soudaine, mais plus féconde : les manuscrits de la mer Morte rappellent que les textes fondateurs ont une histoire matérielle complexe. Les étudier avec de nouveaux instruments ne les réduit pas à des données. Cela permet au contraire de mieux comprendre les mains, les communautés et les siècles qui les ont transmis.

Questions fréquentes

Que sont les manuscrits de la mer Morte ?

Les manuscrits de la mer Morte sont des rouleaux et fragments anciens découverts entre 1947 et 1956 dans des grottes près de Qumran. Rédigés surtout en hébreu et en araméen, ils comprennent des textes bibliques, des commentaires, des prières, des règles communautaires et d’autres œuvres juives datant principalement de l’époque du Second Temple.

Les manuscrits de la mer Morte sont-ils plus anciens que la Bible ?

La question oppose deux réalités différentes. Les rouleaux sont des copies matérielles de textes, tandis que les livres bibliques ont une histoire de composition plus ancienne et complexe. L’étude de 2025 suggère que certaines copies pourraient être antérieures aux estimations précédentes, mais elle ne date pas la rédaction initiale de toute la Bible.

Comment l’intelligence artificielle date-t-elle les manuscrits de la mer Morte ?

L’outil Enoch analyse les détails graphiques de l’écriture sur des images numériques, puis les compare à des manuscrits disposant de repères chronologiques. Il repère des régularités dans la manière de former les lettres. Ses estimations sont ensuite interprétées avec la paléographie et la datation au carbone 14, qui portent sur des informations différentes.

Les manuscrits de la mer Morte contiennent-ils le Nouveau Testament ?

Non. Les rouleaux de Qumran ne sont pas des manuscrits du Nouveau Testament. Ils sont essentiels pour comprendre le judaïsme de l’époque du Second Temple, contexte dans lequel le christianisme est ensuite apparu. Des thèmes ou des pratiques peuvent être comparés, mais cela ne transforme pas les manuscrits en textes chrétiens.

Pourquoi les variantes des manuscrits de la mer Morte sont-elles importantes ?

Les variantes montrent que les textes bibliques ont circulé sous plusieurs formes avant la stabilisation de traditions devenues dominantes. Elles aident les spécialistes à retracer le travail des scribes et les interprétations des communautés anciennes. Elles ne prouvent pas automatiquement qu’une version est plus authentique qu’une autre, mais documentent une histoire textuelle plurielle.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. PLOS ONE, étude du 4 juin 2025 sur la datation par carbone 14 et IAjournals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0323185
  2. Israel Antiquities Authority, bibliothèque numérique des manuscrits de la mer Mortewww.deadseascrolls.org.il
  3. Musée d’Israël, présentation des manuscrits de la mer Mortewww.imj.org.il/en/wings/shrine-book/dead-sea-scrolls