Société et emploi

En Angleterre, l’IA entre en classe pour alléger le travail des enseignants

Les enseignants anglais peuvent désormais s’appuyer sur l’intelligence artificielle pour certaines tâches quotidiennes, de la rédaction de courriers à la correction de travaux peu sensibles. Le gouvernement y voit un moyen de réduire une charge de travail devenue pesante, sur fond de pénurie de personnel et de contraintes budgétaires durables.

Une enseignante vérifie sur son ordinateur des commentaires générés par IA avant de les remettre à ses élèves.
Illustration : Actu.ai

Une lettre aux parents à rédiger, des commentaires à formuler sur des copies, un rapport de comportement à préparer : ces tâches s’accumulent souvent bien après la fin des cours. En Angleterre, le gouvernement ouvre plus explicitement la porte à l’intelligence artificielle pour aider les enseignants à les accomplir. L’objectif affiché n’est pas de confier la classe à une machine, mais de rendre du temps à des professionnels soumis à une forte pression.

À la date du 12 juin 2025, cette évolution intervient dans un système scolaire confronté à plusieurs difficultés simultanées : manque d’enseignants qualifiés, effectifs chargés, fatigue professionnelle et tensions sur les budgets. L’IA apparaît donc comme un outil susceptible de simplifier une partie du travail invisible. Elle ne constitue toutefois ni une solution automatique, ni un substitut aux moyens humains et financiers dont les établissements ont besoin.

Ce que les enseignants anglais peuvent faire avec l’IA

Le Department for Education, le ministère britannique de l’Éducation, autorise les enseignants en Angleterre à employer l’intelligence artificielle dans des tâches qualifiées de faible responsabilité. Cette formule est essentielle : elle distingue les activités répétitives, préparatoires ou administratives des décisions qui engagent directement le parcours d’un élève.

Parmi les usages évoqués figurent la rédaction de lettres destinées aux parents et la correction de devoirs. L’IA peut également aider à préparer une séance, à trouver des ressources pédagogiques ou à produire une première version de rapports portant sur les résultats et le comportement des élèves. Elle peut par exemple proposer plusieurs formulations de commentaires, résumer des points à aborder dans un message ou générer une trame de document.

Une intelligence artificielle générative ne « comprend » pas une classe comme un enseignant. Elle produit du texte en s’appuyant sur des régularités apprises à partir d’un très grand nombre de contenus. Sa rapidité peut être utile pour créer un brouillon, mais elle peut aussi produire une erreur, une approximation ou une réponse mal adaptée au contexte d’un établissement. C’est pourquoi le cadre britannique maintient une règle claire : l’enseignant demeure responsable de ce qui est utilisé et transmis.

Tâche du quotidienCe que l’IA peut apporterCe qui reste à la charge de l’enseignant
Courrier aux parentsProposer une structure et une formulationVérifier le ton, les faits et la pertinence du message
Correction de travaux à faible enjeuSuggérer des commentaires ou repérer des réponses récurrentesContrôler l’exactitude et apprécier réellement le travail de l’élève
Préparation de coursGénérer des idées d’exercices ou des variantes de supportsChoisir les contenus adaptés à la classe et aux objectifs pédagogiques
Rapport sur un élèveAider à organiser les informations dans un premier brouillonPorter le jugement professionnel et valider chaque élément

Pourquoi cette mesure répond à une charge de travail très lourde

L’intérêt principal de ces outils est moins de transformer la pédagogie que de réduire le temps consacré à des tâches administratives ou répétitives. Pour un professeur, préparer des documents, adapter une même consigne à plusieurs niveaux, rédiger des retours individualisés ou répondre à des demandes courantes peut représenter des heures de travail peu visibles.

Les retours relayés par les enseignants soulignent notamment deux usages : la recherche de matériel pédagogique pertinent et la rédaction de rapports sur les performances ou le comportement des élèves. Dans ces domaines, une IA peut servir de point de départ. Elle évite la page blanche et accélère la mise en forme d’informations que le professionnel connaît déjà.

Une enquête réalisée par Teacher Tapp en 2023 indique qu’une majorité des enseignants interrogés se montre plutôt positive face à l’intégration de l’IA dans leur activité quotidienne. L’automatisation était déjà bien présente dans certaines pratiques, notamment en mathématiques, où la pénurie persistante de professeurs qualifiés encourage le recours à des outils d’aide et de correction.

Cet optimisme s’explique aussi par la promesse d’un meilleur équilibre entre travail et vie personnelle. Les heures non rémunérées consacrées à l’administration, à la préparation et au suivi des élèves sont régulièrement citées parmi les motifs d’insatisfaction du métier. Si une partie de ce temps peut être récupérée sans dégrader la qualité des échanges avec les élèves, l’outil peut avoir un effet concret sur les conditions d’exercice.

L’IA peut-elle répondre au burn-out des enseignants ?

L’IA ne soigne pas à elle seule l’épuisement professionnel, mais elle peut alléger l’une de ses causes : l’accumulation de tâches. D’après une étude de l’association caritative Education Support, 36 % des enseignants ont déjà vécu des épisodes de burn-out. Ce chiffre illustre une situation qui dépasse largement la question technologique.

Le ministère espère que des outils bien employés rendront la profession plus attractive pour les diplômés. L’enjeu est important : attirer de nouveaux enseignants ne suffit pas si les établissements ne parviennent pas à les retenir. Or, lorsque le quotidien est dominé par les absences à remplacer, les dossiers administratifs et les classes nombreuses, le risque est que l’IA devienne un simple palliatif plutôt qu’un réel facteur d’amélioration.

L’efficacité dépendra donc de la manière dont les établissements l’intègrent. Un outil qui réduit réellement les tâches répétitives peut libérer du temps pour préparer les cours, échanger avec les familles ou accompagner les élèves. À l’inverse, un outil imposé sans formation, sans règles claires ou sans temps pour apprendre à s’en servir peut ajouter une contrainte supplémentaire.

Une pénurie de personnel qui pèse sur les classes

Le contexte explique en partie l’intérêt porté à l’IA. En Angleterre, le nombre total d’enseignants a augmenté, mais le rapport entre les élèves et le personnel enseignant s’est dégradé. Dans les écoles publiques anglaises, il est fréquent de trouver des classes de 33 élèves ou plus. Ces effectifs compliquent nécessairement la personnalisation du suivi et la correction des travaux.

Le taux de rotation des enseignants qualifiés est estimé à 8,8 %. Ce chiffre ne correspond pas à un taux de rétention, mais à la part de professionnels qui quittent ou changent de poste sur la période considérée. Il traduit les difficultés à stabiliser les équipes.

Lorsqu’un poste reste vacant, les écoles doivent souvent recourir à des remplaçants. Cette réponse permet d’assurer les cours, mais elle peut coûter cher aux établissements et fragiliser la continuité pédagogique. Dans ce cadre, l’automatisation de certaines tâches est présentée comme une manière de soulager les équipes en place, notamment là où les recrutements sont les plus difficiles.

Il serait pourtant trompeur de considérer un assistant conversationnel comme un enseignant supplémentaire. Une IA peut générer un exercice ou classer des réponses selon des consignes, mais elle ne remplace ni la relation pédagogique, ni la connaissance fine d’un élève, ni la capacité à réagir à une incompréhension en temps réel.

L’IA comme assistance, pas comme remplacement

Ce qu’elle peut aider à faire

  • Préparer un premier brouillon de courrier ou de rapport.
  • Proposer des exercices et des ressources pédagogiques.
  • Suggérer des commentaires pour des travaux à faible enjeu.
  • Structurer des informations déjà connues de l’enseignant.
  • Réduire le temps consacré à certaines tâches répétitives.

Ce qu’elle ne doit pas décider seule

  • Valider l’exactitude d’un commentaire ou d’une information.
  • Évaluer une situation individuelle dans toute sa complexité.
  • Prendre une décision importante pour un élève.
  • Garantir la pertinence pédagogique d’un contenu généré.
  • Remplacer la relation entre l’enseignant, l’élève et sa famille.

Des garde-fous indispensables pour préserver la qualité

Le Department for Education insiste sur la prudence. Chaque enseignant doit vérifier que les informations produites par l’outil sont exactes, pertinentes et appropriées. Cette responsabilité ne repose pas seulement sur les individus : les écoles et les collèges doivent eux aussi s’assurer que l’usage de ces outils respecte leurs obligations et leurs pratiques.

Le premier risque est celui de l’erreur. Une IA peut inventer une information, mal interpréter une demande ou fournir un contenu trop générique. Pour un exercice, cela peut conduire à une consigne bancale. Pour un rapport adressé à une famille, cela peut créer un message injuste ou inadapté. La relecture n’est donc pas une formalité : elle constitue la condition même d’un usage responsable.

Le deuxième enjeu concerne la dépendance. Si l’outil sert à accélérer un brouillon ou à varier des exercices, il peut soutenir le travail pédagogique. S’il remplace progressivement l’analyse de l’enseignant, il risque au contraire d’appauvrir les pratiques. Les élèves ont besoin de retours compréhensibles, situés dans leur progression et adaptés à leurs difficultés, pas seulement de commentaires standardisés.

Enfin, la question des données appelle une vigilance particulière. Les travaux scolaires, les appréciations de comportement et les échanges avec les familles peuvent contenir des informations sensibles. Avant d’utiliser un outil, les établissements doivent donc déterminer avec soin quelles données peuvent être traitées et dans quelles conditions.

L’évaluation scolaire reste un terrain sensible

Le gouvernement envisage également d’autoriser, sous certaines conditions, les entreprises chargées d’évaluer les programmes et les résultats scolaires à recourir à l’IA. Cette perspective suscite des réserves de la part de syndicats d’enseignants, inquiets des conséquences possibles sur la qualité de l’éducation.

Cette prudence est compréhensible. Utiliser une IA pour rédiger un courrier n’a pas le même impact que l’utiliser dans des processus qui influencent l’évaluation d’une école, la comparaison de résultats ou l’orientation du système éducatif. Plus l’enjeu d’une décision est élevé, plus les critères employés doivent être explicables, contrôlables et contestables.

L’acceptabilité de l’IA à l’école reposera donc sur une frontière lisible : assistance pour les tâches routinières, contrôle humain renforcé dès que l’outil peut affecter une évaluation, une décision ou la réputation d’un élève et d’un établissement.

Le numérique ne compense pas le sous-financement des écoles

L’arrivée de l’IA survient dans un système dont les fragilités budgétaires sont anciennes. La National Association of Head Teachers estime qu’entre 2009 et 2022, le budget d’investissement des écoles a diminué de 29 % une fois l’inflation prise en compte. De son côté, l’Institute for Fiscal Studies relève une baisse de 9 % des dépenses par élève.

Dans un tel contexte, l’abonnement à un outil d’IA, dont le prix mensuel peut sembler modeste, peut apparaître comme une option attractive. Mais l’équation ne se limite pas au coût d’accès à un logiciel. Une intégration utile suppose du temps de formation, des règles d’utilisation, des équipements fiables et une organisation permettant aux enseignants d’exercer leur jugement.

Surtout, aucun outil ne crée à lui seul des postes, ne réduit mécaniquement la taille des classes et ne répare des années de pression budgétaire. L’IA peut aider des équipes à accomplir certaines tâches plus efficacement. Elle ne dispense pas les pouvoirs publics d’investir dans les personnels, les bâtiments et les ressources pédagogiques.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La réussite de cette ouverture dépendra d’abord de la réalité du temps gagné par les enseignants. Il faudra distinguer les usages qui éliminent réellement des tâches répétitives de ceux qui déplacent simplement la charge vers la vérification, la saisie de consignes ou la correction des erreurs de l’outil.

La formation sera également déterminante. Sans repères pour formuler une demande, repérer une réponse erronée ou protéger les informations des élèves, les enseignants ne pourront pas tirer le meilleur parti de ces outils. À l’inverse, une appropriation progressive et collective peut favoriser des usages adaptés aux matières et aux âges des élèves.

Enfin, le débat britannique rappellera une évidence : l’intelligence artificielle est un moyen, pas une politique éducative complète. Sa capacité à soulager les professionnels sera jugée à l’aune de résultats concrets, notamment la baisse de la charge administrative, l’amélioration du bien-être au travail et le maintien d’un enseignement de qualité pour tous les élèves.

Questions fréquentes

Les enseignants anglais ont-ils le droit d’utiliser l’IA pour corriger des devoirs ?

Oui, les directives évoquées par le Department for Education permettent l’usage de l’IA pour la correction de travaux à faible responsabilité. Cela ne retire pas la responsabilité de l’enseignant : il doit contrôler les réponses, vérifier leur exactitude et s’assurer que le retour adressé à l’élève est pertinent et adapté.

Quelles tâches un professeur peut-il confier à l’intelligence artificielle ?

L’IA peut assister la préparation de cours, la recherche de ressources, la rédaction de lettres aux parents, la production de premiers brouillons de rapports et certains commentaires sur des devoirs peu sensibles. Elle est conçue comme un outil d’appui pour les tâches répétitives, et non comme un décideur autonome dans la scolarité des élèves.

L’IA va-t-elle remplacer les enseignants en Angleterre ?

Non. Le cadre présenté concerne des tâches à faible enjeu et maintient le contrôle humain. Un outil peut générer un document ou suggérer une formulation, mais il ne connaît pas les élèves, ne gère pas une classe et ne peut assumer le jugement pédagogique, relationnel et professionnel attendu d’un enseignant.

Pourquoi l’IA est-elle introduite dans les écoles anglaises ?

Le gouvernement espère alléger la charge administrative et améliorer l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle des enseignants. Cette orientation intervient alors que 36 % d’entre eux déclarent avoir déjà connu un burn-out, que le recrutement est difficile et que le taux de rotation des enseignants qualifiés est estimé à 8,8 %.

L’intelligence artificielle résout-elle les problèmes de financement de l’école anglaise ?

Non. Un abonnement à un outil peut paraître moins coûteux que d’autres dépenses, mais l’IA ne remplace pas les investissements dans les équipes, les classes et les infrastructures. Entre 2009 et 2022, le budget d’investissement scolaire a reculé de 29 % en valeur réelle, un problème structurel que la technologie ne peut pas régler seule.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Department for Education, organisme britannique chargé de l’éducationwww.gov.uk/government/organisations/department-for-education
  2. BBC, couverture de l’actualité de l’éducation au Royaume-Uniwww.bbc.com/news
  3. Teacher Tapp, plateforme d’enquêtes auprès des enseignantsteachertapp.co.uk
  4. Education Support, données sur la santé mentale des personnels éducatifswww.educationsupport.org.uk
  5. Institute for Fiscal Studies, analyses des dépenses d’éducationifs.org.uk