Société et emploi

Bridget Phillipson veut mettre l’IA au service du temps des enseignants

Au Royaume-Uni, Bridget Phillipson place l’intelligence artificielle au cœur d’une question très concrète : comment réduire les tâches qui éloignent les enseignants de leurs élèves ? L’IA pourrait aider à préparer, évaluer et adapter les apprentissages, mais son déploiement suppose des garde-fous solides.

Une enseignante vérifie des supports générés sur ordinateur pendant que ses élèves travaillent en classe.
Illustration : Actu.ai

En mars 2025, la question n’est plus seulement de savoir si l’intelligence artificielle entrera dans les salles de classe. Elle y est déjà présente, à travers des assistants de rédaction, des outils de création de contenus ou des plateformes d’apprentissage. L’enjeu soulevé par Bridget Phillipson, secrétaire d’État britannique à l’Éducation, est plus précis : faire de cette technologie un soutien utile aux enseignants, plutôt qu’une nouvelle source de contraintes et de travail.

L’ambition est facile à comprendre. Une partie substantielle du travail enseignant se déroule hors de la classe : concevoir une séquence, préparer des documents, corriger, renseigner des suivis, répondre à des demandes administratives et adapter les activités à des niveaux très variés. Si l’IA peut prendre en charge une fraction des tâches répétitives, les professeurs pourraient consacrer davantage de temps aux élèves, à leurs difficultés et à la préparation d’apprentissages exigeants.

Mais cette promesse ne se réalise pas par l’achat d’un logiciel. Dans l’éducation, une réponse erronée, un contenu inadapté à l’âge des élèves ou une donnée personnelle mal protégée peuvent avoir des conséquences concrètes. La place de l’IA dépend donc autant de la pédagogie, de la formation et des règles d’usage que des performances techniques de l’outil.

Pourquoi le temps des enseignants est au cœur du débat

L’enseignement ne consiste pas à transmettre mécaniquement un programme. Un professeur observe une classe, reformule une consigne, repère un découragement, arbitre une discussion et modifie son cours selon ce qui se passe devant lui. Ces gestes demandent une compréhension fine des élèves et de leur contexte, que les systèmes d’IA ne possèdent pas.

En revanche, de nombreuses opérations entourant ce travail peuvent être longues et relativement structurées. C’est là que l’IA est présentée comme un outil d’assistance. Elle peut notamment produire une première version de documents, proposer des exercices sur un thème donné, résumer des informations ou organiser des éléments déjà fournis par un enseignant.

L’objectif ne devrait donc pas être de demander à une machine d’enseigner à la place d’un adulte. Il est de réduire la part du travail qui n’exige pas, à chaque étape, l’intervention humaine la plus qualifiée. Pour Bridget Phillipson, le bénéfice attendu est de libérer du temps afin de renforcer l’engagement des élèves et la qualité de l’accompagnement.

Quelles tâches l’IA peut-elle réellement assister ?

Le mot « automatisation » peut laisser penser que tout le travail sera effectué sans contrôle. Dans la pratique, les usages les plus prudents reposent sur une autre logique : l’enseignant fixe l’objectif, fournit des consignes, vérifie la proposition de l’outil et reste responsable du résultat remis aux élèves.

La correction est souvent citée parce qu’elle peut être chronophage. L’IA est plus à l’aise avec des exercices dont la réponse est clairement définie, par exemple des questionnaires ou certains entraînements. Elle peut également aider à repérer des erreurs fréquentes dans un ensemble de réponses. En revanche, évaluer une dissertation, une démarche originale, un raisonnement incomplet mais prometteur ou une production artistique requiert une appréciation qui ne se résume pas à un modèle statistique.

Le tableau ci-dessous distingue des aides possibles de ce qui doit rester sous responsabilité professionnelle.

Domaine de travailCe que l’IA peut aider à faireCe que l’enseignant doit conserver
Préparation de coursGénérer un plan, des exemples, des variantes d’exercices ou un premier brouillon de ficheVérifier les faits, sélectionner les contenus et les adapter à sa classe
ÉvaluationCorriger des réponses fermées ou relever des erreurs récurrentesJuger un raisonnement, expliquer une appréciation et valider toute note
DifférenciationProposer plusieurs niveaux de difficulté ou reformuler une consigneDéterminer les besoins réels d’un élève et choisir l’aide appropriée
Suivi administratifMettre en forme des synthèses à partir d’informations fourniesContrôler les données, respecter la confidentialité et prendre les décisions
CommunicationPréparer une trame de message ou reformuler un textePersonnaliser le message et assumer la relation avec les familles

Utilisée de cette façon, l’IA peut réduire le temps consacré à la page blanche ou à des opérations répétitives. Elle peut aussi élargir la palette de ressources disponibles. Le gain de temps dépendra toutefois de la qualité de l’outil, de l’accès réel des équipes et du temps nécessaire pour apprendre à l’utiliser correctement.

Personnaliser les apprentissages sans enfermer les élèves dans un profil

L’autre promesse souvent associée à l’IA est la personnalisation. Dans une même classe, les élèves n’avancent pas tous au même rythme et ne rencontrent pas les mêmes obstacles. Un système peut analyser des réponses, signaler qu’une notion semble mal comprise et proposer un exercice complémentaire ou une explication formulée autrement.

Cette assistance peut être utile si elle donne au professeur des informations exploitables. Elle ne doit pas conduire à enfermer un enfant dans une étiquette, par exemple celle d’un élève « faible » ou « en retard ». Les données reflètent une activité à un instant donné, pas l’ensemble des capacités, des efforts ni du potentiel d’une personne.

Un outil peut constater qu’un élève échoue plusieurs fois à un exercice. L’enseignant, lui, peut identifier une absence, une consigne mal comprise, un trouble d’apprentissage, un manque de confiance ou, au contraire, une tâche insuffisamment stimulante. La personnalisation pertinente est donc une décision pédagogique humaine, éclairée éventuellement par des indicateurs techniques.

L’enseignant reste le pilote de la classe

L’idée d’une collaboration entre enseignants et IA repose sur une séparation claire des rôles. L’outil traite rapidement des textes, des consignes et des données structurées. Le professionnel choisit les objectifs, donne du sens aux savoirs, fait vivre le collectif et exerce son jugement.

Cette distinction est essentielle face à l’enthousiasme technologique. Une fiche d’exercices générée en quelques secondes n’est pas nécessairement adaptée au programme, au niveau de lecture, à la culture de la classe ou aux besoins d’un élève en situation de handicap. De même, une explication qui semble correcte peut contenir un raccourci trompeur ou un biais.

La responsabilité ne peut pas être transférée à un logiciel. Lorsque l’IA intervient dans une correction, une orientation, une recommandation de contenu ou un suivi d’élève, une personne doit pouvoir comprendre le résultat, le contester et le corriger. Cette exigence protège les élèves, mais aussi les enseignants, qui ont besoin d’outils dont le fonctionnement et les limites sont clairement expliqués.

Ce que l’IA peut accélérer, et ce qu’elle ne doit pas décider

Assistance automatisée

  • Produire un premier brouillon de ressource pédagogique.
  • Générer des variantes d’exercices selon un niveau indiqué.
  • Repérer des tendances dans des réponses structurées.
  • Mettre en forme une synthèse à partir d’éléments fournis.
  • Reformuler une consigne ou proposer des explications alternatives.

Responsabilité humaine

  • Valider l’exactitude, le niveau et l’intérêt des contenus.
  • Évaluer un raisonnement complexe ou une production personnelle.
  • Interpréter les difficultés d’un élève dans leur contexte.
  • Protéger les données et décider des outils autorisés.
  • Maintenir la relation avec les élèves et les familles.

Former les équipes, une condition de l’efficacité

Introduire un outil d’IA sans accompagnement risquerait d’accentuer les écarts entre les établissements et entre les enseignants. Certains sauraient rédiger des instructions précises, repérer les erreurs et protéger les données. D’autres pourraient abandonner l’outil ou lui accorder une confiance excessive faute de repères.

La formation doit donc dépasser la découverte de fonctionnalités. Elle doit aider les professionnels à formuler une demande utile, à contrôler une réponse, à reconnaître les limites d’un système génératif et à savoir dans quels cas son usage n’est pas approprié. Elle doit aussi traiter des règles de confidentialité : une donnée sur un élève ne doit pas être copiée dans n’importe quel service numérique.

Cette formation concerne l’ensemble de la communauté éducative. Les chefs d’établissement doivent pouvoir fixer des règles cohérentes. Les élèves doivent apprendre à utiliser ces outils sans confondre assistance et triche. Les parents doivent savoir quelles solutions sont employées et quelles protections encadrent les informations de leurs enfants.

Les retours positifs évoqués dans les premières expérimentations d’IA à l’école, notamment sur l’engagement des élèves et la charge de travail, ne dispensent pas d’une évaluation rigoureuse. Il faut distinguer un effet durable d’une nouveauté temporairement motivante. Il faut aussi vérifier que le bénéfice existe pour des classes et des contextes différents, et pas seulement pour les équipes déjà les mieux équipées.

Équité, données personnelles et biais : les garde-fous indispensables

La technologie peut élargir l’accès à des ressources pédagogiques, par exemple en proposant plusieurs façons d’expliquer une notion ou en facilitant l’adaptation d’un support. Mais elle peut aussi creuser les inégalités si certains élèves ont accès à des outils performants à la maison et d’autres non, ou si seuls certains établissements disposent d’équipements, de connexions et de personnel formé.

L’accès équitable défendu dans cette réflexion ne se limite donc pas à distribuer des applications. Il suppose de penser les équipements, l’accompagnement humain, l’accessibilité et les conditions concrètes d’usage. Un outil qui nécessite un compte personnel, une connexion stable ou des compétences numériques élevées ne bénéficie pas automatiquement à tous les élèves.

La protection des données est l’autre point décisif. Les informations scolaires peuvent révéler des résultats, des besoins éducatifs particuliers, des absences ou des éléments concernant la vie d’un enfant. Avant toute utilisation, les établissements doivent savoir quelles données sont collectées, pourquoi elles le sont, où elles sont traitées, combien de temps elles sont conservées et qui peut y accéder.

Les biais algorithmiques appellent la même vigilance. Une IA peut reproduire, voire amplifier, des stéréotypes présents dans les données qui ont servi à son entraînement. Elle ne doit pas devenir un arbitre invisible qui classerait les élèves, limiterait leurs ambitions ou orienterait leurs parcours sans contrôle humain. Des règles strictes, une transparence suffisante et la possibilité de contester une décision sont nécessaires à un usage responsable.

Ce qu’il faut surveiller pour que la promesse tienne

La vision portée par Bridget Phillipson est celle d’une école où la technologie rend du temps à ceux qui enseignent, sans dégrader la qualité du lien éducatif. Son succès ne se mesurera pas au nombre d’outils installés ni à la rapidité avec laquelle ils produisent un texte. Il se mesurera à des questions beaucoup plus concrètes : les enseignants ont-ils réellement moins de tâches inutiles ? Les élèves apprennent-ils mieux ? Les inégalités diminuent-elles ou s’accentuent-elles ?

Dans les mois à venir, plusieurs critères devront guider les choix des établissements et des pouvoirs publics :

  • la preuve d’un bénéfice pédagogique et organisationnel, au-delà des effets d’annonce ;
  • le temps effectivement consacré à la formation et au soutien des équipes ;
  • la qualité des contrôles humains sur les contenus et les évaluations ;
  • la protection réelle des données des mineurs ;
  • l’accès équitable aux outils et aux ressources numériques.

L’IA peut devenir un allié de l’école si elle aide les enseignants à faire davantage de ce qu’aucune machine ne remplace : écouter, expliquer, encourager, évaluer avec discernement et construire une dynamique de classe. C’est à cette condition que le temps gagné grâce à la technologie pourra se transformer en temps utile pour les élèves.

Questions fréquentes

Comment l’IA peut-elle faire gagner du temps aux enseignants ?

L’IA peut assister les enseignants dans des tâches répétitives ou structurées : préparer une première trame de cours, créer des variantes d’exercices, reformuler des consignes, résumer des informations ou corriger certains questionnaires. Le temps gagné dépend toutefois de la vérification nécessaire. Un contenu généré doit être relu, adapté à la classe et validé par l’enseignant.

L’intelligence artificielle peut-elle corriger les copies à la place d’un professeur ?

Elle peut aider à traiter des réponses fermées ou à repérer des erreurs récurrentes, mais elle ne peut pas remplacer une évaluation professionnelle complète. Une copie peut révéler un raisonnement original, une progression, une difficulté de compréhension ou un contexte particulier. L’enseignant doit donc garder la décision finale, l’explication de la note et le dialogue avec l’élève.

Quels sont les risques de l’IA générative à l’école ?

Les principaux risques concernent les erreurs factuelles, les contenus biaisés, l’usage inapproprié par les élèves et la confidentialité des données. Une IA générative peut produire une réponse convaincante mais fausse. Les établissements doivent encadrer les outils autorisés, former les équipes, éviter d’exposer des données personnelles et maintenir un contrôle humain sur les usages importants.

Pourquoi faut-il former les enseignants à l’IA ?

La formation permet de transformer un outil technique en aide pédagogique réelle. Les enseignants doivent savoir formuler une demande, vérifier un résultat, identifier les limites de l’outil et choisir les cas où son usage est pertinent. Ils doivent également connaître les règles de protection des données, afin de ne pas transmettre des informations sensibles concernant les élèves.

L’IA peut-elle réduire les inégalités à l’école ?

Elle peut potentiellement proposer davantage de ressources, d’explications ou d’adaptations pédagogiques. Mais cet effet n’est pas automatique. Sans équipements suffisants, connexion fiable, outils accessibles et formation des équipes, l’IA peut au contraire avantager les élèves et les établissements déjà les mieux dotés. L’équité dépend donc des conditions de déploiement, pas seulement de la technologie.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Gouvernement britannique, orientations sur l’intelligence artificielle générative dans l’éducationwww.gov.uk/government/publications/generative-artificial-intelligence-in-education/generative-artificial-intelligence-ai-in-education
  2. UNESCO, guide pour l’utilisation de l’IA générative dans l’éducation et la rechercheunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000386693
  3. Information Commissioner’s Office, ressources sur l’IA et la protection des donnéesico.org.uk/for-organisations/uk-gdpr-guidance-and-resources/artificial-intelligence