Entreprises et marchés

IA générative : la course à la puissance face au mur des coûts et de l’énergie

L’intelligence artificielle générative promet de transformer la recherche, les soins et la logistique. Mais sa progression repose sur des infrastructures coûteuses, des financements massifs et une demande énergétique en forte hausse. À l’automne 2024, la question n’est plus seulement ce que l’IA peut faire, mais à quelles conditions économiques et écologiques elle peut durer.

Centre de données dédié à l’IA, avec serveurs, ingénieure et infrastructures électriques en arrière-plan.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle générative est entrée dans une phase où l’émerveillement technologique ne suffit plus à expliquer sa trajectoire. Produire une réponse, une image ou un résumé à partir d’un modèle comme GPT-4 suppose des puces très puissantes, des centres de données, des réseaux et d’importants volumes d’électricité. Or ces infrastructures coûtent cher à construire comme à exploiter. À mesure que les usages se généralisent, deux questions deviennent indissociables : qui paiera cette puissance de calcul, et avec quelle énergie ?

À l’automne 2024, les chiffres associés à OpenAI illustrent l’ampleur du défi. L’entreprise qui a popularisé ChatGPT bénéficie d’une adoption exceptionnelle et d’investissements considérables. Elle doit pourtant absorber des coûts opérationnels qui peuvent atteindre 700 000 dollars par jour pour faire fonctionner les infrastructures nécessaires. Le sujet dépasse largement une entreprise : il concerne l’ensemble des acteurs engagés dans la course aux grands modèles d’IA.

Une économie de l’IA fondée sur des dépenses immédiates et des revenus à prouver

Le développement d’un modèle génératif ne se limite pas à écrire du logiciel. Avant sa mise à disposition du public, il faut réunir d’immenses corpus de données, entraîner le modèle sur des grappes de processeurs spécialisés, évaluer ses réponses et déployer le service à grande échelle. Ensuite, chaque requête d’un utilisateur mobilise à nouveau des serveurs : c’est la phase dite d’inférence, celle où le modèle génère effectivement une réponse.

Cette structure de coûts distingue l’IA générative de nombreux services numériques traditionnels. Un réseau social ou une messagerie peuvent aussi exiger une infrastructure massive, mais un assistant conversationnel sophistiqué doit réaliser un calcul complexe pour chaque interaction. Les conversations longues, la génération d’images et l’analyse de fichiers alourdissent encore cette facture.

Les projections alors évoquées pour OpenAI font apparaître un écart saisissant entre croissance commerciale et rentabilité. L’entreprise prévoit 3,7 milliards de dollars de revenus en 2024, mais ses pertes pourraient franchir 5 milliards de dollars. Elles pourraient même tripler d’ici 2026, jusqu’à 16 milliards de dollars. Ces prévisions ne signifient pas qu’un tel modèle est voué à l’échec : elles montrent plutôt que les entreprises du secteur parient sur une croissance future suffisamment rapide pour compenser les dépenses actuelles.

Indicateur évoqué à l’automne 2024Montant ou partCe que cela révèle
Coût opérationnel quotidien possible d’OpenAI700 000 dollarsLe fonctionnement des infrastructures constitue une charge permanente.
Revenus prévus par OpenAI en 20243,7 milliards de dollarsLes abonnements et contrats professionnels créent déjà un marché important.
Pertes attendues en 2024Plus de 5 milliards de dollarsLa croissance du chiffre d’affaires ne garantit pas encore l’équilibre financier.
Pertes envisagées d’ici 2026Jusqu’à 16 milliards de dollarsLes besoins de financement restent centraux dans la stratégie du secteur.
Part des revenus provenant d’abonnements73 %La conversion des utilisateurs gratuits en clients payants est stratégique.
Levée de fonds récente d’OpenAI6,6 milliards de dollarsLes investisseurs financent la poursuite de l’expansion.
Valorisation d’OpenAI après cette opération157 milliards de dollarsLe marché anticipe un potentiel considérable, malgré les incertitudes.

Pourquoi les abonnements ne suffisent pas encore à stabiliser le modèle

Les abonnements payants sont au cœur de la stratégie d’OpenAI. Selon les données citées, ils représentent 73 % de ses revenus. C’est une source de recettes régulière, mais aussi une dépendance : pour amortir ses infrastructures, l’entreprise doit convaincre une part croissante de ses utilisateurs gratuits que les fonctions avancées justifient un paiement récurrent.

Cette équation est complexe. Les utilisateurs s’habituent rapidement à la gratuité sur Internet, tandis que les offres concurrentes se multiplient. Les entreprises clientes, de leur côté, attendent des garanties de sécurité, de confidentialité et de fiabilité avant d’intégrer un outil d’IA dans leurs processus. Elles peuvent payer davantage qu’un particulier, mais leurs cycles de décision sont plus longs et leurs exigences plus élevées.

La levée de fonds de 6,6 milliards de dollars, qui a valorisé OpenAI à 157 milliards de dollars, donne à l’entreprise des moyens considérables. Elle ne supprime pas le besoin de démontrer qu’un service d’IA peut générer durablement plus de revenus qu’il ne consomme de ressources. Les investisseurs financent une promesse de croissance, mais ils regarderont aussi la capacité des entreprises à maîtriser leurs coûts de calcul.

L’électricité et l’eau, les ressources moins visibles de l’IA

Derrière une interface conversationnelle très simple se trouvent des centres de données qui doivent alimenter les processeurs et évacuer la chaleur qu’ils produisent. Leur empreinte dépend de plusieurs facteurs : la taille du modèle, le volume des demandes, l’efficacité des puces, le système de refroidissement et surtout le mix électrique local, c’est-à-dire la manière dont l’électricité est produite.

Le cas de l’eau rend ce phénomène plus concret. Une estimation reprise à propos de GPT-4 évoque jusqu’à trois bouteilles d’eau pour générer 100 mots. Il faut l’interpréter avec prudence : la consommation ne se mesure pas de façon identique dans tous les centres de données, et elle varie selon les équipements ou les régions. Mais cette image rappelle un fait essentiel : le calcul informatique a une réalité matérielle. L’eau peut être utilisée directement dans les systèmes de refroidissement et indirectement dans la production d’électricité.

L’Agence internationale de l’énergie prévoit que la demande électrique des centres de données pourrait doubler d’ici 2026. L’IA n’est pas l’unique cause de cette hausse, puisque le cloud, le stockage et les services numériques y contribuent aussi. Elle est toutefois devenue l’un des principaux moteurs de nouveaux besoins, car l’entraînement et le déploiement de grands modèles exigent des capacités de calcul particulièrement denses.

Les géants technologiques cherchent une énergie disponible en continu

Face à cette demande, les grandes entreprises technologiques cherchent des sources d’électricité bas carbone, abondantes et disponibles à toute heure. Microsoft s’est engagé dans un projet de redémarrage d’une centrale nucléaire. Google a annoncé une collaboration avec Kairos Power, autour de petits réacteurs nucléaires modulaires. Ces initiatives montrent que l’IA et le cloud replacent la question de l’énergie nucléaire au centre de la stratégie numérique.

Le nucléaire ne peut cependant pas être réduit à une réponse instantanée aux besoins de l’IA. Les projets nécessitent des délais, des investissements, des autorisations et une acceptabilité sociale. Les petits réacteurs modulaires restent par ailleurs une technologie dont le déploiement commercial à grande échelle doit encore faire ses preuves.

Le bilan environnemental ne se résume pas non plus à la source d’électricité annoncée. Microsoft a indiqué que ses émissions avaient augmenté de 29 % depuis 2020. Cette hausse illustre la tension entre les objectifs climatiques affichés et l’expansion physique des centres de données. Construire de nouveaux bâtiments, fabriquer des serveurs et répondre à davantage de requêtes ont eux-mêmes un coût carbone, même lorsque l’entreprise achète ou produit une part croissante d’électricité bas carbone.

Les deux contraintes de la course à l’IA

Trouver un modèle rentable

  • Financer l’entraînement et l’exploitation de modèles très coûteux.
  • Convertir des utilisateurs gratuits en abonnés ou en clients professionnels.
  • Maintenir l’intérêt des investisseurs malgré des pertes élevées.
  • Faire payer des usages dont le bénéfice est concret et mesurable.

Réduire l’empreinte matérielle

  • Limiter l’électricité nécessaire à l’entraînement et aux requêtes.
  • Maîtriser l’eau utilisée par le refroidissement des centres de données.
  • Accéder à une énergie bas carbone disponible en continu.
  • Mesurer aussi l’impact de la construction des infrastructures et des équipements.

Des usages qui bousculent la recherche en ligne et les revenus publicitaires

L’enjeu économique de l’IA se joue aussi du côté des usages. 250 millions de personnes utilisent alors ChatGPT, selon le chiffre évoqué dans les données disponibles à l’automne 2024. Cette popularité modifie les attentes : plutôt que de recevoir une liste de liens, l’internaute demande de plus en plus une réponse synthétique, rédigée et adaptée à sa question.

Le mouvement ne vient pas seulement des assistants conversationnels. Les millénariaux utilisent volontiers des plateformes comme TikTok pour chercher des recommandations, des adresses ou des explications courtes. Selon l’estimation citée, 40 % des utilisateurs se tournent vers des plateformes sociales plutôt que vers les moteurs de recherche traditionnels. Ces pratiques peuvent coexister : on peut chercher une vidéo d’expérience sur un réseau social, une réponse structurée auprès d’un assistant et une source précise via un moteur classique.

Google adapte sa réponse avec Gemini et AI Overviews, qui ambitionnent de proposer des synthèses générées par IA dans l’expérience de recherche. Pour les moteurs, les éditeurs de sites et les annonceurs, le changement est majeur. Le modèle historique de la recherche repose largement sur les clics vers des pages et sur la publicité qui les accompagne. Si la réponse est fournie directement dans l’interface, la distribution de l’audience et de la valeur publicitaire est susceptible d’être profondément modifiée.

Quand l’IA améliore l’efficacité, sans effacer son propre coût

L’IA n’est pas uniquement consommatrice de ressources. Bien employée, elle peut contribuer à les utiliser plus efficacement. Dans les hôpitaux, des dispositifs intégrant de l’IA, comme ceux évoqués au CHU de Montpellier, peuvent aider à optimiser l’organisation des soins. Dans la logistique, Amazon déploie de l’IA dans ses camionnettes afin d’améliorer les délais de livraison. Ces applications visent à réduire les frictions, les temps d’attente ou les trajets inutiles.

Des investisseurs s’intéressent aussi aux usages à impact social. Laurene Powell Jobs soutient des start-up d’intelligence artificielle tournées vers des défis de société. De son côté, Charles Oppenheimer étudie les synergies potentielles entre IA et énergie nucléaire, avec l’idée de faire émerger des solutions énergétiques plus durables.

Il faut néanmoins éviter un raisonnement automatique : une IA qui optimise une activité n’est pas nécessairement bénéfique pour l’environnement dans son ensemble. Pour le déterminer, il faut comparer le gain réel obtenu avec l’énergie, l’eau, les équipements et les données requis par le système. Une technologie peut améliorer localement une opération tout en alourdissant l’empreinte globale si elle est déployée sans mesure ou pour des usages peu utiles.

Ce qu’il faut surveiller pour une IA durable

La prochaine étape de l’IA générative ne dépendra pas seulement de la performance des modèles. Elle dépendra de la capacité des entreprises à bâtir une économie moins dépendante des levées de fonds successives, en combinant abonnements, contrats professionnels et services dont la valeur est clairement démontrée.

Sur le plan environnemental, quatre leviers méritent une attention particulière :

  • l’efficacité des puces et des centres de données ;
  • des modèles plus sobres, utilisés au niveau de puissance réellement nécessaire ;
  • une électricité bas carbone disponible sans aggraver les tensions locales sur l’eau et les réseaux ;
  • une transparence accrue sur les émissions, la consommation énergétique et les ressources mobilisées.

Le défi est donc double. L’IA peut accélérer la recherche, soutenir les soignants, fluidifier la logistique et modifier la manière d’accéder à l’information. Mais ses bénéfices ne doivent pas dispenser ses promoteurs de rendre compte de son coût matériel. En novembre 2024, concilier innovation, rentabilité et sobriété n’est plus une promesse abstraite : c’est la condition pour que la montée en puissance de l’IA s’inscrive dans la durée.

Questions fréquentes

Pourquoi l’intelligence artificielle générative coûte-t-elle si cher ?

Les grands modèles exigent des processeurs spécialisés, des centres de données, de l’électricité, du refroidissement et des équipes techniques. Les dépenses ne s’arrêtent pas après l’entraînement : chaque question posée à un assistant mobilise des capacités de calcul. À grande échelle, ces coûts d’exploitation pèsent fortement sur le modèle économique des fournisseurs d’IA.

OpenAI est-il rentable en 2024 ?

Les chiffres évoqués à l’automne 2024 ne décrivent pas une entreprise rentable. OpenAI prévoit 3,7 milliards de dollars de revenus en 2024, mais des pertes susceptibles de dépasser 5 milliards de dollars. Sa levée de fonds de 6,6 milliards de dollars lui apporte des moyens importants, tout en renforçant l’attente des investisseurs sur sa future rentabilité.

L’IA consomme-t-elle beaucoup d’eau ?

Elle peut en consommer, notamment parce que les centres de données doivent refroidir des équipements très puissants. Une estimation associée à GPT-4 évoque jusqu’à trois bouteilles d’eau pour générer 100 mots. Ce chiffre varie toutefois selon les installations, le mode de refroidissement, le lieu et l’électricité utilisée. Il illustre surtout la dimension physique d’un service apparemment immatériel.

Les centres de données vont-ils doubler leur consommation d’électricité ?

L’Agence internationale de l’énergie prévoit un doublement de la demande électrique des centres de données d’ici 2026. Cette progression ne provient pas uniquement de l’IA, car le cloud et les autres services numériques comptent aussi. L’essor des modèles génératifs est néanmoins un facteur important, en raison de leurs besoins intensifs en calcul et en infrastructures.

Comment l’IA peut-elle aider l’environnement malgré son empreinte énergétique ?

L’IA peut optimiser certains processus, par exemple l’organisation des soins, les itinéraires logistiques, la gestion de la demande électrique ou l’analyse de données scientifiques. Son bilan dépend cependant du cas d’usage. Le gain obtenu doit être supérieur aux ressources nécessaires pour entraîner et exploiter le système. Des modèles plus efficaces et une électricité bas carbone sont donc essentiels.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, annonce de la levée de fonds de 6,6 milliards de dollars et de la valorisation à 157 milliards de dollarsopenai.com/index/openai-raises-6-6-billion-in-new-funding-at-157-billion-post-money-valuation
  2. Agence internationale de l’énergie, rapport Electricity 2024 sur la demande des centres de donnéeswww.iea.org/reports/electricity-2024
  3. Google, accord avec Kairos Power pour l’achat d’électricité nucléaireblog.google/outreach-initiatives/sustainability/google-kairos-power-nuclear-energy-agreement
  4. Microsoft, rapports de durabilité et données d’émissionswww.microsoft.com/en-us/corporate-responsibility/sustainability/report