Entreprises et marchés

Apple face à la fuite des talents IA, un défi majeur pour l’avenir de Siri

Apple fait face à une concurrence féroce pour recruter et retenir les spécialistes de l’intelligence artificielle. Le départ de plusieurs chercheurs vers Meta, OpenAI et Cohere intervient alors que l’entreprise doit reconstruire Siri et tenir ses promesses en matière d’IA générative.

Des ingénieurs travaillent sur une IA conversationnelle tandis que des collègues quittent un laboratoire technologique.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle ne se joue pas seulement dans les démonstrations de nouveaux assistants ou les annonces de produits. Elle se joue aussi, plus discrètement, dans les laboratoires et les équipes d’ingénierie. Pour Apple, l’enjeu est devenu particulièrement visible à l’été 2025 : plusieurs spécialistes de l’IA ont quitté l’entreprise, au moment même où Cupertino doit remettre sur les rails la transformation la plus ambitieuse de Siri depuis son lancement.

Apple reste l’un des groupes technologiques les plus puissants au monde, avec une capacité rare à intégrer matériel, logiciel et services. Mais dans l’IA générative, son calendrier est sous pression. L’entreprise doit à la fois développer ses propres modèles, protéger les données de ses utilisateurs, améliorer un assistant vocal longtemps jugé en retrait et rivaliser avec des acteurs capables de déployer des moyens financiers considérables pour débaucher les meilleurs chercheurs.

Une douzaine de départs dans un secteur où chaque profil compte

Selon des informations rapportées par le Financial Times, Apple a perdu une douzaine d’ingénieurs et de chercheurs spécialisés en IA. Ce chiffre doit être lu dans son contexte : dans les équipes qui conçoivent les modèles fondamentaux, les systèmes de raisonnement, les infrastructures d’entraînement ou les interfaces conversationnelles, l’expérience accumulée par quelques personnes peut peser lourd dans la vitesse d’exécution d’un projet.

Les départs cités concernent notamment des profils directement liés aux modèles fondamentaux d’Apple. Ces modèles sont les grands systèmes d’IA capables de comprendre et de générer du texte, de résumer des informations ou d’interpréter des demandes complexes. Ils constituent une brique essentielle pour faire évoluer Siri au-delà d’un assistant exécutant des commandes simples.

Ingénieur ou chercheur citéFonction ou spécialité chez AppleNouvelle entreprise mentionnée
Brandon McKinzieIngénieur de modèles fondamentauxOpenAI
Dian Ang YapIngénieure de modèles fondamentauxOpenAI
Liutong ZhouScientifique en apprentissage automatiqueCohere
Ruoming PangResponsable des équipes de modèles fondamentauxMeta

Ces mouvements ne signifient pas qu’Apple perd soudainement toute sa compétence en IA. Le groupe conserve des équipes importantes, des moyens financiers considérables et une expertise reconnue dans l’intégration de fonctions d’apprentissage automatique à ses appareils. Mais ils compliquent une période déjà délicate. Lorsqu’une entreprise réorganise une architecture logicielle majeure, remplacer rapidement des experts qui en connaissent les contraintes techniques, les outils et les choix historiques est difficile.

Pourquoi Siri est au centre des inquiétudes

Le cas de Siri concentre les attentes. Apple a présenté, avec Apple Intelligence et iOS 18, une évolution de son assistant vers des échanges plus naturels et une meilleure compréhension du contexte personnel de l’utilisateur. L’ambition était de permettre à Siri d’aller chercher une information pertinente dans différentes applications et d’enchaîner des actions plus complexes, tout en conservant les exigences de confidentialité propres à Apple.

Or, Apple a finalement indiqué en mars 2025 que certaines de ces fonctions personnalisées demanderaient davantage de temps et seraient attendues en 2026. Ce report ne porte donc pas sur chaque composante d’Apple Intelligence, mais sur les capacités les plus ambitieuses de Siri, celles qui doivent comprendre le contenu personnel, identifier l’application utile et réaliser une action à travers plusieurs services.

Les versions bêta d’iOS 26, disponibles au cours de l’été 2025, ne font pas apparaître l’ensemble des fonctionnalités Siri initialement promises. Le décalage est significatif parce qu’Apple a fait de la qualité perçue un principe de conception : une fonction lancée sur des centaines de millions d’appareils doit être suffisamment fiable, compréhensible et cohérente avec les règles de confidentialité de la marque.

Craig Federighi, vice-président senior chargé de l’ingénierie logicielle, a expliqué que les difficultés rencontrées avaient conduit à une réévaluation de l’architecture de Siri. L’approche initialement envisagée, qualifiée d’hybride dans les informations disponibles, n’aurait pas atteint le niveau de qualité attendu. Apple travaille désormais sur une reconstruction « de bout en bout » de l’assistant.

Cette expression désigne une refonte qui ne se limite pas à ajouter un modèle de langage sur une ancienne structure. L’idée est de revoir l’ensemble de la chaîne : la compréhension de la demande, l’accès encadré aux informations nécessaires, le choix de l’action, l’exécution dans les applications et la réponse adressée à l’utilisateur. C’est précisément le type de chantier où la continuité des équipes est déterminante.

Apple Intelligence : un projet plus large que Siri

Réduire la stratégie d’Apple à Siri serait toutefois incomplet. Apple Intelligence englobe aussi des outils de rédaction, de résumé, de création d’images, de priorisation de notifications et d’assistance dans plusieurs applications. Une partie de ces tâches peut être traitée directement sur l’appareil, tandis que les requêtes plus complexes peuvent s’appuyer sur des infrastructures de calcul conçues par Apple.

Cette approche répond à une contrainte spécifique : les appareils Apple contiennent souvent des données très personnelles, comme des messages, des courriels, des photos, des rendez-vous ou des documents. L’entreprise cherche donc à concilier puissance des modèles et limitation de l’exposition des données. Cette promesse de confidentialité peut la différencier, mais elle ajoute des exigences techniques et opérationnelles au déploiement de nouvelles fonctions.

La chronologie récente montre l’ampleur du défi à relever.

DateÉtapeCe qu’il faut comprendre
Juin 2024Présentation d’Apple Intelligence et des évolutions prévues de Siri avec iOS 18Apple affiche une ambition plus nette dans l’IA générative et conversationnelle.
Mars 2025Report des fonctions Siri personnalisées les plus avancéesApple reconnaît que leur mise au point demande davantage de temps.
Juin 2025Présentation d’iOS 26Le nouveau système poursuit l’intégration de l’IA, sans résoudre immédiatement le retard des capacités Siri reportées.
Été 2025Départs rapportés de chercheurs et d’ingénieurs IALa reconstruction de Siri intervient dans un contexte de concurrence accrue pour les compétences rares.

La guerre des talents IA change les règles du recrutement

Les départs d’Apple s’inscrivent dans une bataille bien plus large. Les spécialistes capables de concevoir des modèles de pointe, d’optimiser leur entraînement ou de les faire fonctionner à grande échelle sont peu nombreux. Aaron Sines, directeur du recrutement en IA chez Razoroo, estime que la Silicon Valley ne compte que quelques milliers d’ingénieurs de très haut niveau dans cette discipline.

Dans ce marché restreint, les entreprises ne se distinguent pas uniquement par leur réputation. Elles mettent en avant la rémunération, les primes à la signature, les perspectives de recherche, l’accès à des ressources de calcul massives et la possibilité de travailler sur des produits à très grande échelle. Meta apparaît comme l’un des acteurs les plus offensifs dans cette course. Les informations rapportées évoquent notamment une enveloppe de 100 millions de dollars destinée à attirer des talents d’élite.

OpenAI, de son côté, bénéficie de l’attractivité d’un laboratoire devenu central dans la course aux grands modèles de langage. Cohere, plus jeune que les géants historiques, attire également des profils spécialisés grâce à son positionnement sur l’IA générative destinée aux entreprises. Pour Apple, la difficulté ne consiste donc pas seulement à embaucher : elle est aussi de retenir les ingénieurs déjà familiarisés avec ses exigences de confidentialité, son environnement logiciel et ses produits.

Le défi IA d’Apple : ses atouts face aux fragilités actuelles

Les atouts d’Apple

  • Une base installée massive d’iPhone, d’iPad et de Mac pour déployer de nouvelles fonctions.
  • Une maîtrise conjointe du matériel, du système d’exploitation et des applications.
  • Une stratégie centrée sur le traitement local et la confidentialité des données.
  • Le soutien ponctuel de ChatGPT pour certaines demandes complexes.
  • Des ressources financières importantes pour recruter et investir durablement.

Les difficultés à surmonter

  • Le départ rapporté d’une douzaine de spécialistes de l’intelligence artificielle.
  • Le report à 2026 de fonctions Siri personnalisées initialement attendues plus tôt.
  • La reconstruction complète annoncée de l’architecture de Siri.
  • Une concurrence salariale intense de Meta, OpenAI et de startups spécialisées.
  • Le risque que les utilisateurs perçoivent Apple comme en retard dans l’IA générative.

Les partenariats d’Apple peuvent-ils compenser le retard ?

Apple ne mise pas exclusivement sur ses modèles maison. Son partenariat avec OpenAI illustre une stratégie pragmatique : ChatGPT peut être sollicité dans certains cas lorsqu’une demande dépasse les capacités immédiates de Siri ou d’Apple Intelligence. L’utilisateur doit être informé avant qu’une requête soit transmise à ChatGPT, ce qui permet à Apple de conserver un contrôle sur l’expérience et sur le consentement.

Cette intégration ne transforme pas Siri en ChatGPT et ne résout pas, à elle seule, la question de l’assistant personnalisé. Elle offre plutôt une réponse complémentaire pour certaines requêtes de connaissance générale, de rédaction ou d’analyse. Apple reste dépendante de son propre travail pour les fonctions qui doivent comprendre le contexte des applications, accéder de manière encadrée aux données personnelles et accomplir des tâches au nom de l’utilisateur.

Le marché chinois ajoute une autre dimension. Le partenariat avec les services d’IA d’Alibaba, évoqué pour renforcer la position d’Apple en Chine, répond à la fois à un enjeu de produit et à un contexte local particulier. Déployer des fonctions d’IA dans ce pays implique de composer avec des partenaires, des services et des règles spécifiques. Pour Apple, une telle collaboration pourrait être nécessaire afin d’adapter ses ambitions d’IA à l’un de ses marchés les plus importants.

Ces alliances montrent qu’Apple ne traite pas l’IA comme un seul produit ni comme un problème purement technique. L’entreprise doit arbitrer entre développement interne, fournisseurs externes, contraintes nationales et protection des données. C’est une stratégie potentiellement solide, à condition que le cœur de l’expérience, notamment Siri, retrouve un rythme de développement crédible.

Ce qu’il faut surveiller d’ici à 2026

Le premier indicateur sera la capacité d’Apple à stabiliser puis à renforcer ses équipes de modèles fondamentaux. Les recrutements ne seront probablement pas tous rendus publics, mais la faculté de Cupertino à conserver ses responsables techniques et à attirer de nouveaux profils donnera une mesure de sa réponse à la concurrence.

Le deuxième point concerne le calendrier de Siri. Apple a promis davantage de temps pour atteindre le niveau de qualité voulu. Il faudra donc observer si la reconstruction annoncée se traduit, en 2026, par des capacités réellement utiles : comprendre une demande formulée naturellement, exploiter un contexte avec l’accord de l’utilisateur et agir de façon fiable dans plusieurs applications.

Enfin, la question centrale reste celle de la différenciation. Meta, OpenAI et d’autres entreprises avancent avec des modèles toujours plus visibles. Apple pourrait choisir une autre voie : une IA moins démonstrative, mais plus intégrée à l’appareil, plus discrète et plus attentive à la confidentialité. Cette promesse ne suffira toutefois que si elle s’accompagne de fonctions à la hauteur des attentes. Dans la course actuelle, le temps gagné par les concurrents et les talents perdus pèsent autant que les annonces.

Questions fréquentes

Pourquoi des ingénieurs IA quittent-ils Apple pour Meta ou OpenAI ?

Le marché des spécialistes de l’IA est extrêmement concurrentiel. Meta, OpenAI et des entreprises comme Cohere peuvent proposer des rémunérations élevées, des primes de recrutement, des ressources de calcul considérables et la possibilité de travailler sur des modèles très visibles. Apple doit donc rivaliser à la fois sur le salaire, les projets et les perspectives techniques.

Quand la nouvelle version personnalisée de Siri sera-t-elle disponible ?

En mars 2025, Apple a indiqué que les fonctions Siri les plus personnalisées, présentées avec Apple Intelligence et iOS 18, nécessitaient davantage de temps. Leur arrivée est désormais attendue en 2026. Apple n’a pas communiqué de date de lancement plus précise à ce stade.

Quels ingénieurs IA Apple a-t-il perdus en 2025 ?

Parmi les départs rapportés figurent Brandon McKinzie et Dian Ang Yap, deux ingénieurs de modèles fondamentaux partis chez OpenAI. Liutong Zhou a rejoint Cohere, tandis que Ruoming Pang, responsable des équipes de modèles fondamentaux d’Apple, a été recruté par Meta.

Apple utilise-t-il ChatGPT dans Siri ?

Apple a prévu l’intégration de ChatGPT dans son écosystème afin de répondre à certaines requêtes qui peuvent bénéficier des capacités d’OpenAI. Cette intégration est complémentaire de Siri et d’Apple Intelligence. Apple prévoit que l’utilisateur soit informé avant l’envoi d’une demande à ChatGPT.

Les départs dans les équipes IA mettent-ils Apple en retard ?

Ils peuvent ralentir des projets sensibles, particulièrement la reconstruction de Siri, car les profils expérimentés sont rares. Apple conserve néanmoins de solides moyens techniques et financiers, ainsi qu’une large base d’appareils. L’enjeu est surtout de transformer ces atouts en fonctionnalités fiables et disponibles dans les délais annoncés.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Financial Times, couverture des entreprises technologiques et de l’intelligence artificiellewww.ft.com/technology
  2. Apple Newsroom, présentation des nouvelles capacités d’Apple Intelligence en juin 2025www.apple.com/newsroom/2025/06/apple-intelligence-gets-even-more-powerful-with-new-capabilities-across-apple-devices
  3. Apple, présentation officielle d’Apple Intelligence et de l’intégration de ChatGPTwww.apple.com/apple-intelligence
  4. Reuters, couverture de la technologie et des partenariats dans l’IAwww.reuters.com/technology