Société et emploi

IA : trois trajectoires possibles pour le siècle, de l’outil à la superintelligence

Une projection en trois temps imagine l’IA comme outil de productivité, puis comme soutien à la créativité et, enfin, comme superintelligence. Publiée le 8 juin 2024, cette vision très spéculative éclaire autant les promesses avancées que les choix techniques, sociaux et politiques qu’elles impliquent.

Personnes utilisant une interface immersive, devant un réseau mondial symbolisant l’évolution de l’IA.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle est souvent racontée à travers ses outils du moment : assistants conversationnels, logiciels qui résument des documents, systèmes de recommandation ou générateurs d’images. Mais une autre manière d’aborder son développement consiste à imaginer les rôles qu’elle pourrait tenir à très long terme. La grille proposée ici dessine trois étapes : l’IA comme accélérateur de productivité, comme soutien aux personnes, puis comme superintelligence.

Cette chronologie, publiée le 8 juin 2024, doit être lue pour ce qu’elle est : une prospective, et non une feuille de route scientifique. Elle ne permet pas d’affirmer que ces étapes se produiront, ni qu’elles arriveront aux dates indiquées. Son intérêt est ailleurs : elle met en lumière les transformations que supposerait le passage d’outils spécialisés à des systèmes capables de prendre une place beaucoup plus importante dans l’économie et la société.

Une projection en trois horizons temporels

Le scénario répartit l’évolution possible de l’IA sur trois périodes. En prenant 2024 comme point de départ, ses bornes correspondent approximativement aux horizons présentés dans le tableau ci-dessous. Elles donnent une impression de précision, alors que chacune dépend d’avancées technologiques encore incertaines, mais aussi de choix collectifs sur l’accès aux outils, la régulation, l’emploi et la sécurité.

Phase envisagéeHorizon indiquéRôle attribué à l’IATransformations mises en avant
IA comme outil de productivité1 à 10 ansAutomatiser et assisterEfficacité, décisions mieux informées, apprentissage immersif
IA comme patron et soutien11 à 50 ansSoutenir les activités personnellesCréativité, culture, science, loisirs et évolution du travail
IA superintelligentePlus de 50 ansCoordonner et résoudre des défis mondiauxSanté, climat, inégalités, coopération à très grande échelle

Derrière cette succession se cache une idée forte : l’IA ne resterait pas seulement un logiciel que l’on consulte ponctuellement. Elle passerait d’un rôle d’assistant à un rôle d’infrastructure, voire de partenaire de décision. C’est précisément ce qui rend le scénario ambitieux et controversé : plus une technologie intervient dans des domaines essentiels, plus la question de son contrôle devient centrale.

Première étape : l’IA comme outil de productivité

Dans les 1 à 10 ans suivant la publication, l’IA est surtout décrite comme un moyen d’augmenter l’efficacité des individus et des organisations. L’automatisation des tâches répétitives constitue le cœur de cette première phase : trier des informations, produire une première version d’un texte, répondre à des demandes courantes, analyser des données ou préparer des documents.

Le changement ne tient pas uniquement au temps gagné. Un outil d’IA peut aussi aider à organiser une masse d’informations et à proposer des options pour éclairer une décision. Cela ne signifie pas qu’il remplace le jugement humain. Ses résultats doivent rester vérifiés, notamment lorsqu’ils concernent des données sensibles, une décision professionnelle importante ou un domaine à fort impact comme la santé, la justice ou les finances.

La projection associe cette période à l’apparition d’un proto-métavers, présenté comme une plateforme de calcul spatial. L’expression désigne une étape précoce d’environnements numériques plus immersifs, dans lesquels les contenus sont organisés dans l’espace plutôt que sur un simple écran plat. L’idée est de faire du travail, de l’apprentissage et du divertissement des expériences plus interactives.

Concrètement, cette vision peut recouvrir des usages variés : visualiser un objet ou une donnée en trois dimensions, participer à une formation simulée, collaborer dans un environnement virtuel ou utiliser des interfaces qui placent des informations dans le champ de vision. Le terme de métavers ne désigne toutefois pas une technologie unique ni un service unique. Son adoption dépendra de la qualité des équipements, de leur coût, de leur confort et de leur réelle utilité quotidienne.

Cette première phase est donc la plus proche des usages déjà visibles en 2024. Elle ne suppose pas que les machines deviennent autonomes dans tous les domaines. Elle repose avant tout sur la diffusion d’outils capables de seconder des personnes dans des tâches ciblées.

Deuxième étape : une IA au service des projets personnels

La deuxième période couvre un horizon de 11 à 50 ans. Dans cette vision, l’IA n’est plus uniquement un outil ponctuel de productivité. Elle devient une forme de soutien continu permettant aux individus d’explorer plus librement des intérêts artistiques, culturels et scientifiques.

Le texte emploie le mot de « patron », mais il convient de ne pas le comprendre seulement au sens d’un supérieur hiérarchique. L’idée est plutôt celle d’une IA qui prendrait en charge une part importante de l’organisation, de la production et de la coordination nécessaires à la vie économique. Les personnes disposeraient alors de davantage de temps pour leurs projets, leur création et leurs loisirs.

C’est une hypothèse sociale autant que technique. Une IA plus performante pourrait certes exécuter davantage de tâches. Mais le fait que cette productivité libère effectivement du temps pour tous dépendrait de décisions sur le partage de la valeur créée, la protection sociale, l’éducation et l’organisation du travail. Sans ces choix, des gains de productivité peuvent aussi accentuer les écarts entre celles et ceux qui possèdent ou maîtrisent les outils et les autres.

La créativité occupe une place importante dans cette phase. Un système d’IA pourrait aider à explorer des idées, à apprendre une technique, à tester plusieurs variantes d’un projet ou à rendre certains outils de création plus accessibles. Pour autant, l’assistance ne remplace pas le désir de créer, le regard critique ni l’expérience humaine qui donnent un sens à une œuvre, à une recherche ou à une pratique culturelle.

L’expansion du métavers est également envisagée comme un espace de jeu et de création. Dans ce scénario, les environnements immersifs serviraient moins seulement à consommer des contenus qu’à concevoir, expérimenter et collaborer. Là encore, il s’agit d’une possibilité, non d’une certitude : les usages numériques ne s’installent durablement que lorsqu’ils répondent à un besoin clair et s’intègrent réellement aux pratiques des personnes.

Les promesses de la trajectoire et les conditions à réunir

Ce que le scénario espère

  • Automatiser les tâches répétitives pour améliorer l’efficacité.
  • Libérer du temps pour la création, la culture, les sciences et les loisirs.
  • Faire des environnements immersifs des lieux d’apprentissage et de collaboration.
  • Mobiliser une intelligence très avancée face aux défis de santé, de climat et d’inégalités.

Ce qui reste à démontrer

  • La capacité de faire évoluer des outils spécialisés vers une IA générale, puis une ASI.
  • La fiabilité, la sécurité et le contrôle de systèmes toujours plus autonomes.
  • Le partage équitable des gains de productivité entre les personnes et les organisations.
  • L’existence d’une gouvernance mondiale capable d’orienter une technologie aussi puissante.

Troisième étape : que signifie l’idée de superintelligence ?

Au-delà de 50 ans, le scénario imagine l’apparition d’une superintelligence artificielle, souvent abrégée en ASI pour artificial superintelligence. Le terme renvoie à une intelligence hypothétique qui dépasserait très largement les capacités humaines dans de nombreux domaines cognitifs. À ce stade, l’IA ne serait plus seulement un assistant performant : elle deviendrait, selon cette vision, une capacité de résolution de problèmes à une échelle inédite.

La projection va jusqu’à envisager la fusion de nombreuses IA générales en une ASI. L’IA générale, parfois désignée par l’acronyme AGI, est elle-même une notion théorique : elle désignerait un système capable d’accomplir une grande variété de tâches intellectuelles plutôt qu’une fonction précise. Ni l’existence d’une telle IA générale, ni son éventuelle fusion en superintelligence, ne peuvent être considérées comme acquises.

Le rôle attribué à l’ASI est particulièrement vaste. Elle pourrait contribuer à résoudre des problèmes globaux tels que l’inégalité, la santé et le climat, et accompagner l’humanité vers une société décrite comme pacifique et harmonieuse. L’hypothèse évoque aussi l’expansion de l’intelligence au-delà du système solaire.

Ces promesses soulèvent immédiatement une question : qui définirait les objectifs d’un système aussi puissant, et comment vérifier qu’il les respecte ? Résoudre un problème mondial ne consiste pas seulement à optimiser des données. Les priorités à retenir, les compromis acceptables et les droits à protéger relèvent de décisions politiques et morales. Une IA, aussi avancée soit-elle, ne dispense pas les humains de débattre de leurs valeurs.

Les conditions indispensables à une évolution bénéfique

La trajectoire présentée suppose qu’une IA avancée soit correctement « alignée » sur les intentions et les valeurs humaines. Dans le débat sur la sécurité de l’IA, l’alignement désigne l’effort visant à faire en sorte qu’un système poursuive les objectifs qui lui sont confiés sans provoquer d’effets contraires ou dangereux.

Cette exigence concerne déjà les outils actuels. Un système peut se tromper, reproduire des biais présents dans ses données, révéler des informations qu’il ne devrait pas traiter ou être détourné par des acteurs malveillants. À mesure que les capacités et l’autonomie augmentent, les conséquences possibles de ces défaillances prennent une autre dimension.

Plusieurs principes se dégagent pour encadrer ce développement :

  • définir clairement les tâches confiées aux systèmes et les limites à ne pas franchir ;
  • maintenir une responsabilité humaine identifiable pour les décisions importantes ;
  • évaluer les risques avant le déploiement d’un outil dans un secteur sensible ;
  • protéger les données personnelles et la sécurité des infrastructures ;
  • permettre à la société civile, aux chercheurs, aux entreprises et aux pouvoirs publics de participer aux choix structurants.

La coopération internationale compte tout particulièrement dans le scénario de superintelligence, qui imagine une technologie susceptible d’unifier le monde. Une coordination mondiale ne se décrète pas par une innovation technique. Elle implique des règles partagées, des mécanismes de contrôle et une confiance entre des acteurs dont les intérêts peuvent diverger.

Ce qu’il faut surveiller d’ici aux prochaines décennies

La première phase de cette prospective est celle qui offre les indicateurs les plus concrets. Il faudra observer la manière dont l’IA transforme réellement les tâches, les compétences recherchées, l’accès à la formation et la répartition des gains de productivité. Le développement des interfaces immersives mérite lui aussi attention, mais leur succès dépendra moins de l’effet de nouveauté que de leur utilité démontrée.

Pour les étapes suivantes, le point essentiel est de distinguer les capacités techniques des conséquences sociales. Une IA capable de faire davantage de choses ne garantit ni une société plus égalitaire, ni plus de temps libre, ni une coopération plus pacifique. Ces résultats dépendraient des institutions, des règles et des choix humains qui entourent la technologie.

La projection en trois temps a donc une valeur de boussole intellectuelle, pas de calendrier. Elle invite à préparer dès maintenant les débats que l’IA rend inévitables : quelles tâches souhaitons-nous automatiser ? Quels pouvoirs voulons-nous déléguer ? Et comment faire en sorte que les bénéfices d’une technologie de plus en plus puissante soient partagés sans sacrifier la sécurité, les droits et l’autonomie des personnes ?

Questions fréquentes

Quelles sont les trois étapes de l’évolution de l’IA envisagées ?

La projection distingue d’abord une IA utilisée comme outil de productivité sur 1 à 10 ans. Elle imagine ensuite, entre 11 et 50 ans, une IA qui soutiendrait davantage la créativité et les projets personnels. Après 50 ans, elle évoque enfin une superintelligence artificielle. Cette chronologie reste une hypothèse prospective.

Comment l’IA peut-elle améliorer la productivité au travail ?

L’IA peut assister les personnes dans des tâches répétitives, comme l’organisation d’informations, la préparation de documents ou la génération d’une première ébauche. Elle peut aussi aider à analyser des données. Ses résultats doivent néanmoins être contrôlés, car un outil d’IA peut produire des erreurs ou ignorer un contexte important.

Qu’est-ce qu’un proto-métavers dans cette prospective ?

Le proto-métavers désigne une phase précoce d’environnements numériques immersifs fondés sur le calcul spatial. Dans cette vision, ils serviraient à apprendre, travailler et se divertir de façon plus interactive. Il ne s’agit pas d’un produit unique, mais d’une idée regroupant différentes interfaces et expériences numériques spatialisées.

L’IA va-t-elle réellement libérer les travailleurs de leurs obligations professionnelles ?

Ce n’est pas une conséquence automatique de l’automatisation. Des systèmes plus performants peuvent prendre en charge certaines tâches, mais la réduction du travail contraint dépendrait aussi de la répartition des gains économiques, des protections sociales, de la formation et de l’organisation des entreprises. C’est donc un choix de société autant qu’une question technique.

Qu’est-ce qu’une superintelligence artificielle ou ASI ?

L’ASI est l’abréviation de superintelligence artificielle. Elle désigne l’hypothèse d’un système qui dépasserait largement les capacités humaines dans de nombreux domaines intellectuels. En juin 2024, elle ne correspond pas à une technologie existante. Elle sert surtout à réfléchir aux risques, au contrôle et aux objectifs de futures IA très puissantes.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OCDE, principes sur l’intelligence artificielleoecd.ai/fr/ai-principles
  2. UNESCO, recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielleunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000381137_fre
  3. NIST, cadre de gestion des risques liés à l’IAwww.nist.gov/itl/ai-risk-management-framework