Régulation et éthique

Pourquoi le pape Léon XIV a choisi son nom en évoquant l’intelligence artificielle

En expliquant son choix de nom le 10 mai 2025, le pape Léon XIV a cité les défis posés par l’intelligence artificielle. Robert Francis Prevost s’inscrit dans l’héritage de Léon XIII et de sa doctrine sociale, avec une même préoccupation : défendre la dignité humaine, la justice et le travail face à une révolution technologique.

Un religieux étudie des textes historiques près d’une tablette évoquant les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Le choix d’un nom pontifical est un geste de continuité, mais aussi un programme. En devenant Léon XIV, Robert Francis Prevost a immédiatement renvoyé à une période où l’Église catholique avait dû répondre aux bouleversements économiques et sociaux de l’industrialisation. Le 10 mai 2025, devant les cardinaux, il a donné à cette référence historique une portée très contemporaine : les progrès de l’intelligence artificielle font partie des raisons qui l’ont conduit à retenir ce nom.

La précision est importante. Il ne s’agit pas de dire qu’un logiciel aurait participé à l’élection du pape, ni que l’IA aurait « choisi » Léon XIV. Le nouveau pontife explique plutôt qu’il a voulu placer son ministère sous le signe de Léon XIII parce que l’Église est, selon lui, confrontée à une nouvelle transformation du travail et de la société. À ses yeux, l’IA impose de renouveler la réflexion sur la dignité humaine, la justice et les conditions de travail.

Ce que Léon XIV a dit aux cardinaux

Élu pape le 8 mai 2025, après la mort du pape François le 21 avril, Robert Francis Prevost a rencontré les membres du collège cardinalice deux jours plus tard. Il y a expliqué le sens de son nom de règne.

Il a indiqué avoir choisi le nom de Léon « principalement » en référence à Léon XIII, le pape qui, à la fin du XIXe siècle, avait affronté la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle. Léon XIV a ensuite établi un parallèle avec le présent : la doctrine sociale de l’Église offre, a-t-il dit, un ensemble de principes permettant de répondre à « une autre révolution industrielle » et aux développements de l’intelligence artificielle.

Il a cité trois priorités directement liées à ces transformations : la défense de la dignité humaine, la justice et le travail. Ces mots ne désignent pas seulement des débats techniques. Ils recouvrent des questions très concrètes : qui décide lorsqu’un système automatisé recommande une embauche ou un licenciement ? Comment partager les gains de productivité ? Que devient la responsabilité humaine lorsqu’une machine produit une information erronée ou une décision discriminatoire ?

Pourquoi se référer à Léon XIII et à Rerum novarum ?

Le précédent invoqué par Léon XIV remonte à 1891. Cette année-là, Léon XIII publie l’encyclique Rerum novarum, souvent considérée comme un texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église. À une époque marquée par l’industrialisation, l’urbanisation et l’essor du salariat, le document s’intéresse aux conditions des ouvriers, aux salaires, à la pauvreté, aux rapports entre employeurs et travailleurs ainsi qu’au rôle des pouvoirs publics.

Le texte ne fournit évidemment pas de réponse prête à l’emploi aux algorithmes, aux grands modèles de langage ou aux robots. Son intérêt, pour Léon XIV, se trouve ailleurs : dans une méthode. Face à un changement économique profond, il s’agit de partir des conséquences humaines et sociales, plutôt que de considérer l’innovation comme automatiquement bénéfique ou nécessairement néfaste.

L’analogie entre les deux périodes a ses limites. La mécanisation du XIXe siècle et les systèmes numériques du XXIe siècle ne touchent ni les mêmes métiers ni les mêmes institutions. Mais les interrogations se rejoignent sur plusieurs points : la concentration du pouvoir économique, la place des travailleurs, l’accès aux connaissances et la répartition des bénéfices produits par l’innovation.

Repère historiquePremière révolution industrielleDéveloppements de l’IA évoqués par Léon XIV
Transformation centraleMécanisation de la production et essor du travail industrielAutomatisation de tâches et traitement automatisé de l’information
Question socialeConditions ouvrières, rémunération, droits des travailleursDignité humaine, justice, emploi et responsabilité
Référence pontificaleRerum novarum, publiée par Léon XIII en 1891Choix du nom Léon XIV et appel à mobiliser la doctrine sociale
Enjeu communFaire primer la personne sur les seules logiques économiquesOrienter la technologie vers le bien commun

Du choix de Léon XIII à celui de Léon XIV

Léon XIII, 1878-1903

  • Publie l’encyclique Rerum novarum en 1891.
  • Répond à la question ouvrière née de l’industrialisation.
  • Place les conditions de travail et la justice sociale au premier plan.
  • Fonde un repère majeur de la doctrine sociale de l’Église.

Léon XIV, depuis 2025

  • Choisit son nom en référence explicite à Léon XIII.
  • Évoque une autre révolution industrielle liée à l’IA.
  • Met en avant la dignité humaine, la justice et le travail.
  • Invite à appliquer la doctrine sociale aux défis technologiques actuels.

L’intelligence artificielle, une « autre révolution industrielle »

Employer l’expression de révolution industrielle ne signifie pas que tous les emplois vont disparaître ni que l’IA produit déjà les mêmes effets dans tous les pays. C’est une manière d’alerter sur l’ampleur potentielle du changement. Les systèmes d’IA générative peuvent rédiger, traduire, résumer, classer des documents ou produire des images. D’autres outils sont utilisés pour analyser des candidatures, détecter des fraudes, aider à établir un diagnostic ou optimiser une organisation.

Ces usages peuvent alléger certaines tâches répétitives et étendre l’accès à des outils auparavant réservés à des spécialistes. Ils peuvent aussi déplacer les compétences demandées, augmenter le contrôle exercé sur les travailleurs ou confier des décisions sensibles à des systèmes dont le fonctionnement reste difficile à examiner.

C’est dans cet espace, entre opportunités et risques, que se situe l’intervention de Léon XIV. Son propos ne porte pas sur les performances comparées des modèles d’IA. Il pose une question de finalité : à qui cette technologie profite-t-elle, et quelles protections doivent accompagner son déploiement ?

La référence à la dignité humaine invite notamment à ne pas réduire une personne à un score, à un profil de consommation ou à une donnée exploitable. Celle à la justice interroge les inégalités d’accès aux outils, aux formations et aux bénéfices économiques. Enfin, celle au travail rappelle qu’un emploi ne se limite pas à une série de tâches productives : il peut aussi procurer un revenu, une autonomie, une reconnaissance sociale et une participation à la vie collective.

François avait déjà fait de l’IA un sujet moral et politique

L’intervention de Léon XIV prolonge une attention déjà très nette sous le pontificat de François. Celui-ci avait pris la parole sur l’intelligence artificielle, notamment à l’occasion de la Journée mondiale de la paix de 2024, puis devant les dirigeants réunis au sommet du G7 en Italie en juin de la même année.

François insistait sur le fait que l’IA n’est pas neutre. Les systèmes sont conçus, entraînés et déployés par des organisations humaines. Ils reposent sur des données, des choix de conception, des objectifs commerciaux ou institutionnels et des règles d’utilisation. La question n’est donc pas uniquement de savoir ce qu’une machine est capable de faire, mais qui conserve le pouvoir de décision et comment les personnes affectées peuvent contester une erreur.

Il avait aussi mis en garde contre les risques de désinformation et de fausses informations, susceptibles d’alimenter ce qu’il appelait une « pollution cognitive ». L’expression vise un environnement informationnel où il devient plus difficile de distinguer un contenu fiable d’une production trompeuse, automatisée ou sortie de son contexte.

Cette continuité éclaire le propos de Léon XIV. Le nouveau pape ne lance pas un débat inédit au Vatican : il choisit de le placer au cœur de la tradition sociale associée à Léon XIII, en liant explicitement l’IA aux conditions de vie et de travail.

Le Vatican a déjà formulé des principes pour encadrer l’IA

La prise de parole de Léon XIV intervient quelques mois après la publication, en janvier 2025, de Antiqua et nova. Ce document consacré à la relation entre intelligence artificielle et intelligence humaine a été préparé par le Dicastère pour la doctrine de la foi et le Dicastère pour la culture et l’éducation.

Son idée centrale est simple : même lorsqu’elle accomplit des opérations très sophistiquées, une IA ne doit pas être confondue avec l’intelligence humaine dans toute sa profondeur. Le texte distingue notamment le traitement de grandes quantités de données de la capacité humaine à comprendre, délibérer moralement, entretenir des relations et chercher un sens à son action.

Le document examine plusieurs domaines où les effets de l’IA appellent une vigilance particulière : l’éducation, le travail, la santé, l’information, les conflits armés, la vie privée ou encore les relations humaines. Il ne rejette pas la technologie par principe. Il demande que son usage respecte la responsabilité humaine, la vérité, la liberté et le bien commun.

Cette approche rejoint des préoccupations largement débattues au-delà des institutions religieuses. Lorsqu’une IA intervient dans une procédure de recrutement, un tri administratif, la modération de contenus ou l’accès à un service, des garanties deviennent nécessaires : transparence sur l’usage de l’outil, supervision humaine, possibilité de recours et attention aux biais susceptibles de défavoriser certains groupes.

Quelle place pour l’Église dans le débat technologique ?

L’Église n’a ni vocation à écrire les lignes de code ni à remplacer les régulateurs, les chercheurs ou les syndicats. Mais elle dispose d’un réseau mondial d’établissements d’enseignement, d’organisations sociales, de communautés locales et d’acteurs du soin. Elle peut donc contribuer à faire remonter les effets très concrets d’une technologie sur les personnes les plus exposées.

Son apport peut aussi consister à rappeler que les arbitrages techniques sont toujours des arbitrages humains. Par exemple, augmenter la productivité grâce à l’automatisation ne répond pas, à lui seul, à la question de la redistribution des gains. Produire davantage d’informations ne garantit pas une meilleure information. Et automatiser une décision ne supprime pas la responsabilité de l’institution qui a choisi d’utiliser l’outil.

Cette parole sera d’autant plus suivie qu’elle s’accompagnera d’échanges avec les experts, les travailleurs, les enseignants, les juristes et les personnes concernées par les outils d’IA. La réflexion éthique ne peut pas se limiter à des principes généraux : elle doit aussi examiner les pratiques, les rapports de force et les conséquences prévisibles de chaque usage.

Ce qu’il faut surveiller

Le choix du nom Léon XIV ne préjuge pas encore de toutes les orientations du nouveau pontificat en matière de numérique. Il fournit toutefois une ligne directrice claire : l’intelligence artificielle sera abordée comme une question sociale autant que technologique.

Les prochaines prises de parole du pape permettront de préciser cette perspective. Plusieurs sujets pourraient devenir centraux : l’impact de l’IA sur l’emploi et la formation, la protection des enfants et des personnes vulnérables en ligne, la désinformation, l’usage des données personnelles et la concentration des capacités technologiques entre les mains d’un nombre limité d’acteurs.

Le parallèle avec Léon XIII ne signifie pas que l’histoire se répète. Il rappelle plutôt une exigence durable : lorsqu’une innovation recompose les manières de travailler, d’apprendre, de s’informer et de décider, le débat ne doit pas être abandonné aux seules promesses du marché ou aux seules craintes face au progrès. Pour Léon XIV, la boussole annoncée tient en trois mots : dignité, justice, travail.

Questions fréquentes

Pourquoi Robert Francis Prevost a-t-il choisi le nom de Léon XIV ?

Le 10 mai 2025, le nouveau pape a expliqué avoir choisi ce nom principalement en référence à Léon XIII. Ce dernier avait répondu aux bouleversements de la première révolution industrielle dans l’encyclique Rerum novarum. Léon XIV veut inscrire son pontificat dans cette tradition sociale, face aux défis contemporains associés à l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle a-t-elle participé à l’élection du pape Léon XIV ?

Non. Rien n’indique qu’une intelligence artificielle ait joué un rôle dans le conclave ou dans le vote des cardinaux. Le lien concerne le choix du nom pontifical : Léon XIV a déclaré que les développements de l’IA et les défis sociaux qu’ils posent avaient influencé sa décision de se référer à Léon XIII.

Quels risques de l’IA le pape Léon XIV met-il en avant ?

Léon XIV a cité les défis que l’intelligence artificielle pose à la défense de la dignité humaine, à la justice et au travail. Son propos s’inscrit dans les préoccupations exprimées auparavant par François sur la désinformation et la pollution cognitive. Il ne rejette pas l’IA, mais demande qu’elle soit orientée vers le bien commun.

Qu’est-ce que la doctrine sociale de l’Église ?

La doctrine sociale de l’Église regroupe les principes catholiques appliqués à la vie collective, notamment la dignité de la personne, le bien commun, la solidarité, la justice et le travail. Elle ne remplace pas les lois ou les politiques publiques. Elle propose un cadre moral pour évaluer les réalités économiques, sociales et, désormais, technologiques.

Quel texte du Vatican traite de l’intelligence artificielle en 2025 ?

En janvier 2025, le Vatican a publié Antiqua et nova, un document sur la relation entre intelligence artificielle et intelligence humaine. Le texte analyse les conséquences de l’IA dans des domaines comme l’éducation, le travail, l’information et la santé. Il insiste sur la responsabilité humaine et sur la nécessité de préserver la dignité de chaque personne.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Vatican, discours du pape Léon XIV au collège des cardinaux, 10 mai 2025www.vatican.va/content/leo-xiv/en/speeches/2025/may/documents/20250510-collegio-cardinalizio.html
  2. Vatican, Rerum novarum de Léon XIII, 1891www.vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_15051891_rerum-novarum.html
  3. Vatican, Antiqua et nova sur l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, janvier 2025www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_ddf_doc_20250128_antiqua-et-nova_en.html
  4. Vatican, discours du pape François à la session du G7 sur l’intelligence artificielle, 14 juin 2024www.vatican.va/content/francesco/en/speeches/2024/june/documents/20240614-g7-intelligenza-artificiale.html