Robotique et matériel

Serveurs d’IA : comment Taïwan transforme ses géants de l’électronique

La demande de calcul pour l’intelligence artificielle bouleverse l’industrie électronique taïwanaise. Foxconn, Quanta et Wistron tirent désormais une part croissante de leurs revenus des serveurs d’IA, un marché où l’île assure plus de 90 % de la fabrication mondiale, tout en devant adapter ses usines aux contraintes géopolitiques.

Techniciens assemblant et vérifiant des serveurs d’IA dans une usine de matériel informatique.
Illustration : Actu.ai

À Taïwan, l’essor de l’intelligence artificielle ne se mesure pas seulement aux puces conçues par Nvidia ou AMD. Il se voit aussi dans les chaînes d’assemblage, où les fabricants historiquement associés aux ordinateurs portables et aux smartphones produisent désormais des serveurs de calcul parmi les plus complexes du marché. Pour Foxconn, Quanta et Wistron, cette évolution modifie à la fois la répartition des revenus, les capacités industrielles et les relations avec les grands acteurs du cloud.

Le phénomène est particulièrement frappant parce qu’il renverse une hiérarchie installée depuis des années. L’électronique grand public, longtemps moteur de la sous-traitance taïwanaise, laisse davantage de place à des infrastructures vendues aux opérateurs de centres de données. Ces équipements sont moins visibles du public qu’un téléphone ou un ordinateur, mais ils sont devenus indispensables pour entraîner et exploiter les modèles d’IA générative.

Des spécialistes de l’électronique grand public devenus fabricants d’infrastructures

Les entreprises taïwanaises occupent depuis longtemps une position essentielle dans la fabrication mondiale d’appareils électroniques. Leur rôle consiste souvent à concevoir, industrialiser et assembler des produits pour le compte de grandes marques. Ce modèle, appelé ODM lorsqu’il inclut la conception et l’optimisation du produit, a été affiné avec les ordinateurs portables, les cartes mères et les appareils grand public.

Les serveurs d’IA réutilisent une partie de ces compétences, mais à une échelle et avec des contraintes nouvelles. Un serveur destiné à l’IA rassemble des accélérateurs de calcul, des processeurs, de grandes quantités de mémoire, du stockage, des alimentations et des composants réseau. Dans les configurations les plus puissantes, la densité de calcul impose aussi une intégration minutieuse du refroidissement et de la distribution électrique.

Il ne suffit donc pas d’assembler des composants. Les fabricants doivent coordonner les livraisons de puces, valider les performances de l’ensemble du système et respecter des exigences élevées de fiabilité. Cette montée en gamme explique pourquoi l’expertise accumulée à Taïwan dans l’informatique est devenue un avantage stratégique au moment où les groupes technologiques investissent massivement dans leurs centres de données.

Plus de 90 % de la fabrication mondiale des serveurs d’IA

Taïwan représenterait plus de 90 % de la fabrication mondiale des serveurs d’IA. Cette part ne signifie pas que tous les serveurs sont nécessairement installés sur l’île : elle décrit le poids des industriels taïwanais dans leur conception et leur assemblage, y compris lorsque des capacités de production sont ouvertes à l’étranger.

Les chiffres communiqués par le ministère taïwanais des Affaires économiques illustrent l’accélération du marché. Au cours des sept premiers mois de 2025, la valeur de la production de serveurs de l’île a atteint 426,7 milliards de dollars taïwanais. Ce montant dépasse déjà le total enregistré pour l’ensemble de 2023 et correspond à une croissance annuelle de 153,9 %.

IndicateurDonnée observée en 2025Ce que cela révèle
Part de Taïwan dans la fabrication mondiale de serveurs d’IAPlus de 90 %La chaîne industrielle taïwanaise reste au cœur du marché mondial.
Production de serveurs sur les sept premiers mois426,7 milliards de dollars taïwanaisLe niveau dépasse déjà le total annuel de 2023.
Croissance annuelle de cette production153,9 %La demande progresse beaucoup plus vite que les marchés électroniques matures.
Hausse du chiffre d’affaires de Wistron, de janvier à juillet92,7 %Les commandes de serveurs d’IA transforment la trajectoire des sous-traitants.
Hausse du chiffre d’affaires de Quanta, de janvier à juillet65,6 %Les serveurs deviennent un moteur majeur de croissance.

Cette poussée change la nature même du cycle économique. Les fabricants d’électronique grand public dépendent traditionnellement de lancements de produits, de saisons commerciales et de volumes parfois imprévisibles. Les infrastructures d’IA reposent, elles, sur des déploiements de centres de données qui peuvent s’étendre sur plusieurs années.

Foxconn, Quanta et Wistron rééquilibrent leurs activités

Chez Foxconn, ce basculement apparaît clairement dans la composition du chiffre d’affaires. Au deuxième trimestre de 2025, les produits électroniques grand public ne représentaient plus que 35 % des revenus totaux du groupe. Dans le même temps, l’activité liée au cloud et au réseautage a atteint 41 %. Pour un fabricant longtemps identifié à l’assemblage de produits grand public, le signal est fort : les infrastructures prennent désormais une place supérieure dans le portefeuille d’activités.

Quanta Computer est l’un des autres grands bénéficiaires de cette demande. Fournisseur de serveurs d’IA équipés de puces Nvidia, le groupe prévoit que ces machines constitueront 70 % de son chiffre d’affaires dans les serveurs en 2025. Quanta dispose d’une part de marché estimée à environ 17 % et travaille sur des projets destinés notamment à de grands fournisseurs de services cloud tels que Microsoft et Amazon.

L’entreprise a sécurisé des commandes portant sur les derniers serveurs de Nvidia. Elle mise aussi sur l’amélioration des rendements de production et sur les progrès réalisés autour des serveurs reposant sur la puce GB300. Ces paramètres sont déterminants : lorsqu’un système combine de très nombreux composants coûteux, le moindre défaut d’assemblage ou retard de livraison peut ralentir une production entière.

De son côté, Wistron a reçu des commandes pour plusieurs modèles de serveurs Nvidia ainsi que pour les nouvelles cartes de serveurs d’IA de la série AMD MI300. Nvidia a réservé l’ensemble de son usine taïwanaise pour la fabrication de serveurs d’IA, signe de l’intensité de la demande. Entre janvier et juillet 2025, le chiffre d’affaires de Wistron a ainsi augmenté de 92,7 %, contre 65,6 % pour Quanta sur la même période.

Le changement de modèle des fabricants taïwanais

Électronique grand public

  • Volumes élevés, mais dépendance aux cycles de lancement et à la demande des consommateurs.
  • Chez Foxconn, cette activité représentait 35 % du chiffre d’affaires au deuxième trimestre de 2025.
  • Produits plus familiers du public, comme les appareils mobiles et l’informatique personnelle.
  • Visibilité commerciale généralement plus courte que dans les infrastructures de centres de données.

Serveurs d’IA

  • Systèmes complexes associant calcul, mémoire, réseau, alimentation et refroidissement.
  • Le cloud et le réseautage ont représenté 41 % des revenus de Foxconn au deuxième trimestre de 2025.
  • Quanta prévoit 70 % de son chiffre d’affaires serveur issu des serveurs d’IA en 2025.
  • Des contrats pluriannuels peuvent apporter de la visibilité jusqu’en 2026.

Pourquoi les serveurs d’IA sont-ils plus exigeants à fabriquer ?

L’intérêt économique des serveurs d’IA tient à leur valeur élevée, mais cette valeur s’accompagne d’une difficulté industrielle nettement supérieure à celle de nombreux produits grand public. Les accélérateurs de calcul, notamment ceux de Nvidia et d’AMD, sont des composants rares et onéreux. Leur intégration exige une coordination précise entre le concepteur de puces, les fabricants de cartes, les fournisseurs de mémoire, les spécialistes des réseaux et les opérateurs de centres de données.

La production ne se limite pas à placer des processeurs sur une carte. Il faut s’assurer que le serveur supporte sa charge électrique, évacue suffisamment de chaleur et échange les données à grande vitesse avec les autres machines. Dans les grands systèmes d’IA, les serveurs sont pensés comme les éléments d’un ensemble plus vaste, composé de milliers de processeurs graphiques ou d’accélérateurs reliés entre eux.

Pour les groupes taïwanais, cette évolution renforce l’importance de l’ingénierie, des tests et du contrôle qualité. Elle resserre également les liens avec les concepteurs de puces. La concurrence ne porte plus uniquement sur la capacité à livrer de très grands volumes, mais aussi sur l’aptitude à livrer rapidement des systèmes de pointe, prêts à être installés dans les centres de données.

Des carnets de commandes qui donnent de la visibilité jusqu’en 2026

Le marché des smartphones et des ordinateurs personnels est exposé aux variations rapides des préférences des consommateurs. Les serveurs d’IA offrent une visibilité différente. Les fabricants taïwanais bénéficient de contrats de production pluriannuels qui peuvent s’étendre jusqu’en 2026, un horizon relativement rare dans l’électronique grand public.

Cette visibilité ne protège pas totalement contre les tensions d’approvisionnement ou les changements technologiques, mais elle facilite les décisions d’investissement. Les groupes peuvent agrandir leurs sites, former des équipes spécialisées et négocier avec leurs fournisseurs sur des volumes mieux anticipés.

Quanta illustre cette pression sur les capacités : la demande a saturé ses usines jusqu’à la fin de 2025. Le groupe cherche donc à accroître sa production de serveurs d’IA aux États-Unis. Ce mouvement répond à deux réalités. D’une part, les clients veulent recevoir leurs systèmes plus vite et plus près de leurs centres de données. D’autre part, la localisation de la production est devenue une question stratégique dans un contexte géopolitique plus incertain.

Produire hors de Taïwan sans perdre l’avantage taïwanais

L’expansion vers les États-Unis, le Mexique et d’autres pays est l’un des enjeux majeurs de cette nouvelle phase. Les clients et les gouvernements accordent davantage d’importance à la résilience des chaînes d’approvisionnement. Produire dans plusieurs régions permet de rapprocher une partie de l’assemblage des marchés de destination et de réduire la dépendance à un seul territoire.

Ce mouvement peut néanmoins avoir un effet statistique direct : si une part plus importante de l’assemblage est réalisée hors de l’île, la proportion attribuée à Taïwan dans la production mondiale de serveurs d’IA pourrait diminuer. Une baisse de cette part ne signifierait pas forcément une perte de savoir-faire ou de contrôle industriel. Les entreprises concernées restent taïwanaises, conservent leurs équipes d’ingénierie et pilotent des chaînes de valeur mondiales.

L’équilibre est délicat. Taïwan cherche à capitaliser sur son avance dans les systèmes de calcul avancés tout en répondant aux attentes de diversification géographique de ses grands clients. L’enjeu n’est donc pas seulement de construire davantage de serveurs, mais de maintenir une capacité à concevoir, tester et industrialiser les générations suivantes de machines, quel que soit leur lieu d’assemblage final.

Ce qu’il faut surveiller

La trajectoire des fabricants taïwanais dépendra d’abord de la durabilité des investissements dans les infrastructures d’IA. Les commandes déjà sécurisées et les capacités saturées jusqu’à fin 2025 témoignent d’une demande très forte, mais le secteur évolue vite au rythme des nouvelles puces et des architectures de centres de données.

Il faudra aussi observer la répartition géographique de la production. L’ouverture d’usines hors de Taïwan répond à une logique de proximité et de sécurité d’approvisionnement, mais elle peut redessiner les cartes de la fabrication mondiale. Enfin, la capacité des groupes comme Foxconn, Quanta et Wistron à conserver leur avance dépendra de leur maîtrise de l’intégration technique, des rendements de production et de leurs partenariats avec les concepteurs de puces.

Pour l’industrie taïwanaise, les serveurs d’IA représentent ainsi bien plus qu’un nouveau produit à assembler. Ils constituent un changement de centre de gravité : des appareils destinés au grand public vers les machines invisibles qui alimentent les services numériques et les modèles d’intelligence artificielle.

Questions fréquentes

Pourquoi Taïwan fabrique-t-elle autant de serveurs d’IA ?

Taïwan s’appuie sur plusieurs décennies d’expérience dans les ordinateurs portables, les cartes électroniques et la sous-traitance technologique. Les fabricants locaux savent industrialiser des systèmes complexes à très grande échelle. Cette expertise, associée à des liens étroits avec les fournisseurs de composants et de puces, explique que l’île assure plus de 90 % de la fabrication mondiale des serveurs d’IA.

Quels sont les principaux fabricants taïwanais de serveurs d’IA ?

Foxconn, Quanta Computer et Wistron figurent parmi les acteurs les plus importants. Quanta fournit notamment des serveurs d’IA équipés de puces Nvidia et travaille sur des projets destinés à de grands fournisseurs de cloud. Wistron a reçu des commandes pour plusieurs modèles Nvidia et pour des cartes de serveurs fondées sur la série AMD MI300.

Comment les serveurs d’IA changent-ils l’activité de Foxconn ?

Le changement se lit dans la répartition de ses revenus. Au deuxième trimestre de 2025, l’électronique grand public représentait 35 % du chiffre d’affaires de Foxconn, tandis que le cloud et le réseautage atteignaient 41 %. Les infrastructures de calcul deviennent donc plus importantes que les produits grand public dans l’activité du groupe.

Pourquoi fabrique-t-on aussi des serveurs d’IA aux États-Unis et au Mexique ?

Les fabricants veulent rapprocher une partie de leur production des clients et de leurs centres de données, tout en diversifiant les chaînes d’approvisionnement. Quanta cherche ainsi à développer sa capacité de production aux États-Unis. Cette stratégie répond à une demande élevée, mais aussi à des préoccupations géopolitiques et aux exigences de localisation des clients.

Les serveurs d’IA vont-ils remplacer l’électronique grand public à Taïwan ?

Ils ne remplacent pas immédiatement les appareils grand public, qui restent une activité importante. En revanche, les chiffres de Foxconn, Quanta et Wistron montrent que les infrastructures d’IA deviennent un moteur de croissance déterminant. Leur poids augmente parce que les grands opérateurs de cloud investissent dans des systèmes de calcul très coûteux et des contrats de longue durée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Ministère taïwanais des Affaires économiques, données et informations industrielleswww.moea.gov.tw
  2. Foxconn, informations investisseurs et résultats financierswww.foxconn.com/en-us/investor-relations
  3. Quanta Computer, site institutionnel et informations financièreswww.quantatw.com
  4. Wistron, site institutionnel et relations investisseurswww.wistron.com