Culture et médias

Appel du 18 juin : l’IA recrée une évocation sonore de la voix de De Gaulle

Aucun enregistrement connu de l’appel du 18 juin 1940 n’a été conservé. Avec l’Ircam et l’interprétation de François Morel, Le Monde propose une évocation sonore assistée par intelligence artificielle, qui redonne une présence auditive à ce texte fondateur tout en rappelant la frontière essentielle entre archive et reconstitution.

Un microphone de radio de 1940 et un ingénieur du son travaillant à une reconstitution vocale assistée par IA.
Illustration : Actu.ai

Le 18 juin 1940 occupe une place singulière dans la mémoire française : tout le monde ou presque en connaît le symbole, mais personne ne peut écouter l’intervention telle qu’elle a été diffusée ce jour-là. Aucun enregistrement sonore connu de l’appel de Charles de Gaulle n’a été conservé. Cette absence a laissé au texte une force presque légendaire, tout en entretenant des confusions sur ses mots, son ton et les circonstances exactes de sa réception.

À l’occasion de la commémoration de juin 2025, Le Monde, associé à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique, l’Ircam, propose une évocation sonore inédite de cet appel. Le projet s’appuie sur l’intelligence artificielle et sur l’interprétation de l’acteur François Morel. Son ambition n’est pas de faire croire qu’une archive perdue aurait été retrouvée : il cherche au contraire à donner une présence auditive, contemporaine et explicitement reconstruite, à un discours devenu l’un des grands repères de l’histoire de France.

Le 18 juin 1940, un discours sans archive sonore

Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle s’exprime depuis Londres sur les ondes de la BBC. Dans une France bouleversée par l’offensive allemande, il appelle à poursuivre le combat. L’intervention est rapidement devenue le symbole du refus de la défaite et l’un des actes fondateurs de la France libre.

Mais le statut mémoriel de ce discours ne doit pas masquer une réalité matérielle : sa bande sonore manque. Le texte de l’appel est connu, notamment dans la version qui a été conservée et diffusée par la suite, mais sa diction originelle ne l’est pas. Il est donc impossible de savoir avec certitude quelle inflexion Charles de Gaulle a donnée à chaque phrase, quel rythme il a adopté ou quelle émotion les auditeurs ont réellement perçue le soir du 18 juin.

Cette distinction est décisive. Une archive enregistre un moment passé. Une reconstitution, même très élaborée, en propose une interprétation à partir d’éléments disponibles. Dans le cas de l’appel du 18 juin, l’absence de document sonore a précisément nourri la puissance symbolique de l’événement : chacun a, d’une certaine façon, imaginé cette voix.

Ce qui est établiCe qui ne peut pas être restitué avec certitude
L’appel est prononcé le 18 juin 1940 depuis Londres et diffusé par la BBC.Le son exact de la diffusion originale, faute d’enregistrement conservé.
Le texte appelle à poursuivre la lutte contre l’Allemagne nazie.La cadence, les silences, l’intonation et l’état émotionnel précis de l’orateur.
L’appel est devenu un symbole majeur de la Résistance et de la France libre.Le nombre exact d’auditeurs qui l’ont entendu lors de sa première diffusion.
La formule sur la « flamme de la résistance française » appartient au texte mémorisé.Une expérience d’écoute identique à celle d’un auditeur de juin 1940.

Pourquoi l’appel du 18 juin est-il si souvent mal cité ?

L’absence d’enregistrement n’explique pas tout, mais elle a favorisé l’amalgame entre plusieurs prises de parole de Charles de Gaulle et les récits construits après-guerre. Avec le temps, des formules mémorables ont été associées à l’appel du 18 juin alors qu’elles ne figurent pas dans le texte habituellement retenu.

Le cas le plus célèbre est cette phrase : « La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! » Elle est couramment présentée comme la phrase emblématique du 18 juin. Or, elle ne fait pas partie de l’appel de cette date. Sa proximité avec l’esprit du discours explique sans doute la persistance de l’erreur : elle condense efficacement l’idée de refus de la défaite, mais l’histoire ne se résume pas à une formule frappante.

Le texte du 18 juin porte bien un message de continuité du combat. Il insiste notamment sur les ressources que la guerre moderne rend mobilisables au-delà du seul territoire national, et se conclut par une phrase devenue centrale dans la mémoire collective : « La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »

Prendre au sérieux les mots réellement prononcés ne diminue pas la portée de l’appel. C’est même le meilleur moyen de comprendre ce qui lui donne sa force. Charles de Gaulle ne parle pas encore au nom d’un appareil politique constitué ni d’une résistance déjà structurée. Il lance un appel dans un moment de rupture, alors que l’avenir militaire et institutionnel de la France est profondément incertain.

Comment l’IA et François Morel donnent une nouvelle présence au texte

Le projet mené par Le Monde avec l’Ircam s’inscrit dans ce vide documentaire. Il ne prétend pas combler l’absence de l’archive originale. Il propose plutôt une expérience d’écoute qui articule trois éléments : le texte historique, le travail d’interprétation de François Morel et des outils d’intelligence artificielle appliqués au son et à la voix.

Le rôle d’un comédien est essentiel dans une telle démarche. Lire un texte à voix haute, ce n’est pas seulement prononcer des mots : c’est choisir un rythme, mettre en relief des intentions et rendre perceptible une situation. François Morel apporte cette dimension humaine à l’évocation. L’intelligence artificielle intervient comme un outil de traitement et de reconstruction sonore, au service d’une proposition éditoriale et culturelle.

Il faut donc éviter deux contresens. Le premier consisterait à considérer le résultat comme un simple doublage contemporain : le projet mobilise bien des techniques nouvelles pour produire une expérience sonore particulière. Le second serait de l’écouter comme si l’on accédait enfin à la bande de 1940 : cette bande n’existe pas dans les archives connues.

La valeur de l’initiative tient précisément à cette tension. Elle rappelle ce que l’on sait, ce qui manque et ce que les technologies actuelles permettent d’imaginer sans effacer la part d’incertitude.

Archive sonore et évocation assistée par IA : deux statuts différents

Une archive authentique

  • Enregistre un son produit à un moment précis.
  • Constitue une source historique directement analysable.
  • Conserve les hésitations, le bruit de fond et les conditions de diffusion.
  • N’existe pas, dans les archives connues, pour l’appel du 18 juin 1940.

Une évocation reconstruite

  • S’appuie sur un texte historique et des choix contemporains.
  • Associe l’interprétation de François Morel et des outils d’IA.
  • Rend l’écoute plus incarnée pour le public actuel.
  • Ne permet pas d’affirmer comment la voix a réellement résonné le 18 juin 1940.

Une reconstitution peut-elle faire revivre l’histoire ?

Entendre un texte historique change la manière de le recevoir. La lecture silencieuse permet l’analyse, le retour sur une phrase, la comparaison entre plusieurs versions. L’écoute introduit une autre dimension : la durée, la respiration et l’attention portée à l’adresse de l’orateur. Pour un discours aussi célèbre que l’appel du 18 juin, cette incarnation sonore peut aider un large public à mesurer qu’il s’agissait d’abord d’une parole radiophonique prononcée dans l’urgence de la guerre.

Cette médiation est particulièrement utile dans un contexte où la mémoire historique circule souvent par extraits, citations isolées et images commémoratives. Une évocation sonore peut créer un accès plus direct au texte, notamment pour les personnes qui n’auraient pas spontanément consulté une transcription ou un ouvrage d’histoire.

Elle comporte aussi une responsabilité. Les technologies vocales sont capables de produire des résultats très convaincants. Plus une voix semble familière ou crédible, plus il devient nécessaire de préciser son origine, son mode de production et ses limites. Pour une figure historique, l’enjeu ne relève pas seulement de la performance technique : il touche au rapport entre vérité documentaire, imagination et transmission.

L’Ircam, un laboratoire au croisement du son et de la création

La participation de l’Ircam donne au projet une dimension de recherche et de création sonore. L’Institut de recherche et coordination acoustique/musique travaille sur l’acoustique, les technologies sonores et leurs usages artistiques. Son association avec un média généraliste illustre une évolution plus large : les outils issus de la recherche audio ne servent plus uniquement à la musique ou au cinéma, ils trouvent aussi des applications dans le patrimoine, les archives et la médiation culturelle.

L’intelligence artificielle ne résout évidemment pas les lacunes des fonds documentaires. Elle ne peut pas retrouver, par calcul, un son qui n’a pas été conservé. En revanche, elle peut contribuer à créer des dispositifs d’écoute, à transformer ou organiser des matériaux sonores, et à faire dialoguer des connaissances techniques avec une intention narrative ou pédagogique.

Dans ce cas précis, l’outil ne doit pas prendre le pas sur le fait historique. Le cœur du projet reste l’appel, son contexte et les précautions nécessaires pour l’aborder. La technologie offre une porte d’entrée, non un raccourci qui dispenserait de l’histoire.

Ce que cette expérience dit de la mémoire collective

L’appel du 18 juin est un exemple particulièrement éclairant du fonctionnement de la mémoire collective. Un événement peut être central dans l’identité d’un pays tout en restant partiellement inaccessible dans sa matérialité. Le texte existe, les témoignages et le travail des historiens permettent de le situer, mais la voix exacte de ce moment demeure absente.

Cette absence a encouragé la fabrication d’une image sonore mentale de Charles de Gaulle, nourrie par ses discours ultérieurs, par les archives audiovisuelles disponibles et par les interprétations scolaires, médiatiques ou artistiques. Une reconstitution assistée par IA ne met pas fin à ce processus. Elle y ajoute une nouvelle représentation, qui doit être reçue comme telle.

Pour le public, l’enjeu est aussi d’acquérir quelques réflexes simples face aux voix synthétiques ou recréées : demander si un document est authentique, identifier la part de jeu ou de modélisation, et distinguer l’émotion légitime que produit une écoute de la certitude historique. Ces réflexes sont utiles bien au-delà de la Seconde Guerre mondiale, à une époque où les contenus sonores peuvent être générés avec une facilité croissante.

Ce qu’il faut surveiller

L’expérience autour de l’appel du 18 juin ouvre des perspectives pour la valorisation du patrimoine oral, qu’il s’agisse de discours, de lectures, de témoignages ou de créations sonores. Des projets comparables pourraient rendre plus accessibles des textes difficiles à appréhender uniquement sur papier et aider les institutions culturelles à toucher de nouveaux publics.

Mais leur développement devra s’accompagner de règles de transparence claires. Une présentation rigoureuse devrait indiquer ce qui relève des archives, du texte établi, de la performance humaine et du traitement algorithmique. Elle devrait aussi éviter de transformer une hypothèse sonore en vérité définitive.

L’évocation proposée par Le Monde et l’Ircam rappelle ainsi une idée simple : l’IA peut enrichir notre rapport au passé, à condition de ne jamais faire disparaître les silences des archives. Dans le cas du 18 juin 1940, ce silence fait lui aussi partie de l’histoire.

Questions fréquentes

Existe-t-il un enregistrement de l’appel du 18 juin 1940 ?

Non. Aucun enregistrement sonore connu de l’appel diffusé par Charles de Gaulle le 18 juin 1940 n’a été conservé. Le texte est connu, mais il est impossible d’écouter la voix réellement entendue lors de cette diffusion. C’est précisément cette lacune documentaire qui donne son intérêt, mais aussi ses limites, à la reconstitution proposée en 2025.

Qui a recréé la voix de De Gaulle pour l’appel du 18 juin ?

L’évocation sonore a été réalisée dans le cadre d’un projet associant Le Monde et l’Ircam, l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique. L’acteur François Morel participe au projet par son interprétation. L’intelligence artificielle est utilisée comme outil de reconstruction sonore, sans transformer le résultat en archive authentique.

La phrase « La France a perdu une bataille » a-t-elle été prononcée le 18 juin ?

Non, cette formule célèbre ne figure pas dans le texte de l’appel du 18 juin 1940. Elle est très souvent attribuée à ce discours parce qu’elle exprime une idée proche de son message, le refus de considérer la guerre comme achevée. La confusion illustre la manière dont les citations historiques peuvent se fixer dans la mémoire collective.

Une intelligence artificielle peut-elle reconstituer exactement la voix de De Gaulle ?

Non, pas au sens historique strict. Sans enregistrement de l’appel du 18 juin, aucune technologie ne peut déterminer avec certitude le ton, le rythme ou les silences de Charles de Gaulle ce jour-là. L’IA peut produire une évocation sonore crédible et expressive, mais celle-ci reste une interprétation contemporaine, pas la restitution d’une source perdue.

Pourquoi utiliser l’IA pour faire entendre un discours historique ?

L’IA peut faciliter la médiation culturelle en donnant une dimension sonore à des textes qui ne subsistent que sous forme écrite. Elle peut rendre l’approche plus sensible et accessible, notamment auprès de nouveaux publics. Cette utilisation exige cependant une transparence totale : le public doit savoir ce qui relève du document historique et ce qui relève de la reconstitution.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Le Monde, projet de reconstitution sonore de l’appel du 18 juinwww.lemonde.fr
  2. Ircam, Institut de recherche et coordination acoustique/musiquewww.ircam.fr
  3. Fondation Charles de Gaulle, ressources historiques sur l’appel du 18 juinwww.charles-de-gaulle.org