Cybersécurité

Images médicales : le smartphone, nouveau maillon faible de l’authenticité

Photographier une IRM affichée à l’écran puis en altérer le contenu n’exige plus forcément de compétences avancées. À l’automne 2024, la diffusion d’outils d’IA générative sur smartphone pose un défi de confiance inédit pour les images médicales, les diagnostics et la sécurité des patients.

Un smartphone photographie une IRM cérébrale affichée sur un écran de radiologie en milieu hospitalier.
Illustration : Actu.ai

Une IRM, une radiographie ou un scanner inspirent spontanément confiance : ces images semblent montrer un fait objectif, produit par une machine et interprété par un soignant. Pourtant, à l’automne 2024, cette apparente évidence est fragilisée par un geste banal : prendre en photo un écran avec un téléphone, puis retoucher l’image au moyen d’outils numériques accessibles au grand public.

Le danger ne vient pas seulement d’une attaque informatique sophistiquée contre un hôpital. Il tient aussi à la facilité avec laquelle une image peut être extraite de son environnement médical, recadrée, partagée et, potentiellement, modifiée. L’intelligence artificielle générative, qui permet de supprimer ou de reconstruire des éléments d’une image, abaisse encore la barrière technique. Dans le domaine de la santé, où une anomalie visuelle peut orienter un diagnostic ou une décision de traitement, l’enjeu est particulièrement sensible.

Pourquoi une image médicale peut-elle devenir vulnérable ?

Les images produites en radiologie ne sont pas, à l’origine, de simples photographies. Elles sont généralement créées, stockées et consultées dans un environnement informatique médical. Le standard DICOM, couramment utilisé dans l’imagerie médicale, permet notamment d’associer les pixels de l’image à des informations de contexte : identité du patient, date de l’examen, type d’acquisition, appareil utilisé ou encore données nécessaires à l’organisation des soins.

Ce cadre ne rend pas une falsification impossible, mais il fournit des repères pour vérifier l’origine et la cohérence d’un examen. Le problème change de nature lorsqu’une image est photographiée sur un écran ou transformée en capture isolée. Une telle copie peut circuler hors du dossier médical, sans les éléments qui permettent à un professionnel de savoir avec certitude d’où elle vient, si elle est complète et si elle correspond bien à l’examen initial.

Les smartphones récents concentrent désormais des fonctions de retouche puissantes. Les Samsung Galaxy S23 ou les iPhone 16 et modèles ultérieurs, cités dans ce contexte, illustrent cette évolution : l’accès à des fonctions assistées par IA ne passe plus nécessairement par un ordinateur spécialisé ni par une longue formation à un logiciel d’image.

Il faut distinguer deux réalités. Retoucher une image destinée à une présentation pédagogique, avec une signalisation claire, peut répondre à un besoin légitime. Modifier une image en faisant disparaître, apparaître ou évoluer une anomalie, puis la présenter comme un document médical authentique, compromet en revanche la confiance nécessaire aux soins.

La démonstration d’Augustin Lecler sur une IRM cérébrale

Le risque a été rendu très concret par Augustin Lecler, radiologue à l’hôpital Fondation Adolphe de Rothschild. En photographiant sur son écran des IRM cérébrales, il a montré qu’il était possible d’effacer des pathologies visibles. La portée de cette démonstration est moins de décrire une nouvelle technique de radiologie que de révéler une faiblesse dans la chaîne de confiance : une fois l’image sortie de son système d’origine, le public peut difficilement en évaluer l’intégrité.

Le résultat peut sembler crédible au premier regard, surtout pour une personne qui ne connaît ni l’anatomie observée ni les règles de lecture d’une IRM. Or l’imagerie médicale repose rarement sur une image unique. Le radiologue examine habituellement des séries d’images, différents plans et séquences, les compare à d’autres examens et les replace dans l’histoire clinique du patient. Une image isolée, même authentique, ne résume donc pas un diagnostic.

Cette précaution réduit une partie du risque dans la pratique clinique encadrée. Elle ne protège pas totalement les situations où une image est utilisée en dehors de ce circuit : justificatif présenté à un tiers, document diffusé sur les réseaux sociaux, pièce apportée dans une procédure ou illustration d’un résultat de recherche. Dans ces contextes, la vérification peut être plus difficile et l’image plus facilement prise pour argent comptant.

La fraude visuelle existait déjà, l’IA change l’échelle du problème

La falsification d’images médicales n’est pas un phénomène apparu avec les téléphones. Des médecins avaient déjà retouché des photographies médicales dans les années 1970 afin de falsifier des diagnostics. Ce précédent rappelle qu’aucun support visuel n’est, par nature, inviolable.

Ce qui évolue en 2024 est l’accessibilité des outils. Les logiciels de retouche classiques demandaient de maîtriser des fonctions parfois complexes. Les outils fondés sur l’IA générative proposent au contraire des modifications guidées et automatisées. Ils peuvent ainsi donner l’impression que l’édition d’une image est une opération ordinaire, réalisable en quelques manipulations sur un appareil personnel.

Cette banalisation ne signifie pas que toute retouche devient indétectable, ni que chaque image médicale partagée est suspecte. Elle impose plutôt un changement de réflexe : la qualité visuelle d’un document ne suffit pas à prouver son authenticité. Une image très convaincante peut ne pas être la version d’origine, tandis qu’une image peu lisible peut être authentique mais incomplète.

Moment de la chaîneCe qui renforce la confianceCe qui fragilise l’authenticité
Acquisition de l’examenL’image est liée à l’appareil, au patient et au dossier de soinsUne erreur d’identification ou un accès non autorisé reste possible
Stockage et consultation médicaleLes systèmes de l’établissement conservent le contexte de l’examenUne protection insuffisante ou un mauvais usage des accès peut exposer les données
Export ou partage encadréLe document peut être accompagné de références et de procédures de vérificationLe fichier peut être copié, recadré ou séparé de ses informations d’origine
Photo d’écran ou diffusion informelleElle peut dépanner pour montrer un élément visuelLa provenance devient difficile à établir et une retouche peut passer inaperçue

Quels risques pour les patients, la recherche et les démarches administratives ?

La première conséquence possible est médicale. Une lésion artificiellement effacée peut donner une fausse impression de normalité. À l’inverse, une anomalie ajoutée ou exagérée peut susciter une inquiétude inutile. Dans un parcours de soins normal, le recours aux fichiers de l’examen et à l’avis de spécialistes limite ce danger. Mais une image manipulée peut perturber les échanges, retarder une prise en charge ou nourrir une décision fondée sur une information fausse.

Les essais cliniques et la recherche constituent un autre terrain sensible. Des résultats visuels frauduleusement embellis pourraient altérer l’évaluation d’un traitement ou la crédibilité de travaux scientifiques. Les procédures de recherche prévoient des contrôles, mais la multiplication des copies et des outils de retouche élargit la surface à surveiller.

Enfin, les images médicales peuvent être convoitées dans des démarches non médicales. Une personne mal intentionnée pourrait chercher à dissimuler une maladie, à appuyer une déclaration mensongère ou à tromper un interlocuteur dans un cadre administratif ou légal. Ces usages ne transforment pas une image isolée en preuve irréfutable : précisément, plus l’enjeu est important, plus il est nécessaire de revenir au dossier, au professionnel qui suit le patient et à l’établissement ayant réalisé l’examen.

Les données de santé appellent une vigilance particulière. Elles concernent l’intimité des personnes et peuvent avoir des conséquences concrètes sur leur vie. Les photographier, les transmettre dans une messagerie non adaptée ou les publier sans précaution pose donc à la fois une question de confidentialité et de fiabilité.

Image médicale dans son circuit de soins ou copie isolée : ce qui change

Examen issu du circuit médical

  • Rattaché au dossier du patient et à la date de l’examen.
  • Consulté avec les séries d’images et le compte rendu associés.
  • Son origine peut être vérifiée auprès de l’établissement producteur.
  • Interprété par un radiologue dans son contexte clinique.

Photo ou capture d’écran isolée

  • Peut perdre les informations qui relient l’image à son examen d’origine.
  • Circule facilement hors des canaux prévus pour les données de santé.
  • Peut être recadrée, compressée ou modifiée avant son partage.
  • Ne permet pas, à elle seule, d’établir un diagnostic fiable.

Comment vérifier l’origine d’une image médicale ?

Pour le grand public, la réponse la plus honnête est qu’il est rarement possible d’authentifier de façon fiable une image médicale à l’œil nu. Une anomalie peut être discrète, une image peut avoir été comprimée ou recadrée pour des raisons parfaitement légitimes, et les outils de retouche évoluent rapidement. Chercher un détail visuellement « suspect » ne remplace pas une vérification professionnelle.

La bonne méthode consiste à reconstituer la provenance du document. Le patient ou le professionnel doit privilégier l’examen accessible depuis l’établissement qui l’a produit, plutôt qu’une image reçue par messagerie ou extraite d’un téléphone. Il faut aussi rapprocher le visuel de son compte rendu, de la date de l’examen et de l’identité du patient. En cas de doute médical, seul le radiologue ou l’équipe soignante est en mesure d’interpréter l’ensemble des données utiles.

Les établissements disposent de plusieurs leviers complémentaires :

  • conserver les originaux dans les systèmes médicaux et limiter les copies non nécessaires ;
  • maintenir une traçabilité des accès, des exports et des modifications autorisées ;
  • utiliser des certificats numériques, des signatures ou des mécanismes d’intégrité lorsque les procédures le permettent ;
  • recourir à des filigranes pour identifier certains documents diffusés, sans les considérer comme une garantie absolue ;
  • former les soignants et les personnels administratifs aux risques liés aux captures d’écran et aux outils d’IA générative.

Les filigranes et certificats numériques peuvent contribuer à la protection, mais aucune mesure ne règle tout le problème à elle seule. Une sécurité efficace associe la technologie, l’organisation des soins et la vigilance humaine.

Ce que les patients peuvent faire au quotidien

Un patient n’a pas à devenir expert en imagerie médicale pour se protéger. Quelques précautions simples réduisent toutefois les confusions. Une image reçue via un réseau social ou une messagerie ne doit pas être utilisée pour conclure à une maladie, rassurer un proche ou contester un diagnostic. Même lorsqu’elle semble provenir d’un établissement de santé, elle peut être ancienne, tronquée ou sortie de son contexte.

Lorsqu’un examen est nécessaire, il est préférable de consulter les documents transmis par le canal prévu par l’établissement et de conserver le compte rendu associé. Si un visuel paraît incohérent, incomplet ou inquiétant, le bon interlocuteur est l’équipe médicale, non un outil de retouche ou d’analyse grand public. Partager une image médicale exige aussi l’accord de la personne concernée et une réflexion sur la confidentialité des informations visibles.

Ces réflexes ne doivent pas alimenter une méfiance générale envers la radiologie. L’imagerie médicale reste un outil central de diagnostic et de suivi. Ils rappellent plutôt que sa valeur dépend aussi de conditions concrètes : intégrité du fichier, identité du patient, qualité de l’acquisition et compétence de la personne qui l’interprète.

Ce qu’il faut surveiller

La question posée par les retouches sur smartphone dépasse le seul cas de l’IRM cérébrale. À mesure que les fonctions de génération et de modification d’images se diffusent dans les appareils grand public, les hôpitaux, éditeurs de logiciels médicaux, chercheurs et autorités doivent adapter leurs pratiques.

Le défi est double. Il faut protéger les systèmes d’information contre les intrusions et les fuites, mais aussi prévenir la falsification plus diffuse qui se produit hors de ces systèmes, à partir d’une photo ou d’une copie. Cela suppose des règles de partage claires, une vérification renforcée pour les documents sensibles et une information des patients comme des professionnels.

La confiance dans une image médicale ne doit jamais reposer sur sa seule apparence. En octobre 2024, l’essor de l’IA générative rappelle une exigence fondamentale : dans la santé, l’image la plus utile est celle dont l’origine, le contexte et le parcours peuvent être établis avec rigueur.

Questions fréquentes

Peut-on vraiment modifier une IRM avec un smartphone ?

Oui, des outils de retouche et d’IA générative accessibles sur smartphone peuvent modifier une photographie d’IRM affichée sur un écran. Augustin Lecler, radiologue à la Fondation Adolphe de Rothschild, a notamment montré qu’il était possible d’effacer des pathologies visibles. Cela ne remplace pas l’accès au fichier médical d’origine, mais suffit à fragiliser une image isolée.

Comment savoir si une image médicale a été falsifiée ?

Il est rarement possible de le déterminer de façon certaine en regardant simplement l’image. La vérification la plus fiable consiste à remonter à l’établissement ayant réalisé l’examen, au dossier médical, à la date, au compte rendu et aux fichiers conservés dans le circuit de soins. En cas de doute, il faut demander l’avis d’un radiologue ou de l’équipe soignante.

Une capture d’écran d’une radio peut-elle servir de preuve médicale ?

Non, une capture d’écran ou une photo d’une radio ne devrait pas être considérée seule comme une preuve médicale suffisante. Elle peut être incomplète, sortie de son contexte ou modifiée. Une décision de soins doit s’appuyer sur l’examen d’origine, ses séries d’images, son compte rendu et l’évaluation d’un professionnel qualifié.

Quels sont les risques d’une fausse image médicale ?

Une image altérée peut fausser la compréhension d’un état de santé, créer une inquiétude injustifiée ou, au contraire, masquer une pathologie. Elle peut aussi être utilisée dans une tentative de fraude liée à un dossier, un essai clinique, une démarche administrative ou un contexte légal. Les conséquences dépendent de l’usage, mais le risque principal est la rupture de confiance.

Comment les hôpitaux peuvent-ils protéger les images médicales ?

Les établissements peuvent conserver les originaux dans des systèmes sécurisés, tracer les accès et les exports, limiter les copies, former les équipes et utiliser des mécanismes d’authentification comme des certificats numériques. Des filigranes peuvent également aider dans certains usages. La protection repose toutefois sur un ensemble de mesures techniques, organisationnelles et humaines, pas sur un seul outil.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Fondation Adolphe de Rothschild, établissement où exerce le radiologue Augustin Leclerwww.fo-rothschild.fr
  2. DICOM, standard international pour l’imagerie médicalewww.dicomstandard.org
  3. CNIL, informations sur la protection des données de santéwww.cnil.fr