IA ouverte : la stratégie de la Chine face aux États-Unis en 2025
Face à la domination technologique américaine, la Chine fait de l’intelligence artificielle ouverte et inclusive un axe de puissance. Derrière cette formule, Pékin cherche à accélérer l’adoption de l’IA, fédérer entreprises et universités, former les talents et peser sur les règles mondiales, tout en conservant un contrôle réglementaire étroit.

L’intelligence artificielle n’est plus seulement un secteur innovant parmi d’autres : elle est devenue un terrain de compétition industrielle, économique et diplomatique majeur. Au 1er août 2025, la Chine met en avant une IA « ouverte et inclusive » pour renforcer son propre écosystème, diffuser plus largement les outils numériques et contester l’avance des États-Unis. Mais cette ambition ne se résume ni à publier des logiciels, ni à lancer une course aux chatbots : elle concerne aussi les puces, les données, les compétences, les règles et l’influence internationale.
Cette orientation doit être lue avec précision. Dans le vocabulaire de Pékin, l’ouverture renvoie à la coopération, à la circulation des connaissances et à un accès élargi aux bénéfices de l’IA. L’inclusion désigne notamment l’idée que les pays en développement, les petites entreprises et les citoyens ne doivent pas être exclus d’une technologie dominée par quelques grands groupes et quelques puissances. Cela ne signifie pas pour autant une absence de contrôle de l’État chinois sur les services, les données ou les contenus.
Une ambition nationale installée depuis 2017
La stratégie chinoise s’inscrit dans le temps long. En juillet 2017, le Conseil des affaires d’État a publié un plan de développement de la nouvelle génération d’intelligence artificielle qui fixait un objectif particulièrement clair : faire de la Chine un centre majeur mondial de l’innovation en IA d’ici à 2030. L’enjeu était alors déjà de transformer l’industrie, les services publics, la recherche et la défense, tout en bâtissant une filière capable de réduire les dépendances technologiques.
L’accent mis aujourd’hui sur l’ouverture répond à plusieurs objectifs. D’abord, diffuser rapidement des outils utilisables par les développeurs et les entreprises peut accélérer l’adoption de l’IA dans l’économie. Ensuite, des modèles dont les paramètres sont accessibles peuvent attirer des communautés techniques, enrichir les logiciels compatibles et favoriser l’émergence de services locaux. Enfin, proposer une vision internationale de l’IA permet à la Chine de défendre ses intérêts dans l’élaboration des normes et des standards.
Il faut toutefois éviter d’opposer un bloc chinois prétendument tout ouvert à un bloc américain entièrement fermé. Aux États-Unis, des entreprises comme OpenAI, Google ou Anthropic développent des modèles largement propriétaires, tandis que Meta a diffusé les paramètres de plusieurs modèles Llama. En Chine, des acteurs comme Alibaba avec Qwen ou DeepSeek ont également publié des modèles ou des paramètres accessibles, selon des modalités variables. Dans les deux pays, coexistent donc des approches ouvertes, semi-ouvertes et fermées.
| Ce que recouvre l’IA ouverte et inclusive | Ce que cela peut apporter | Ce que cela ne garantit pas |
|---|---|---|
| Diffusion de modèles dont les paramètres sont accessibles | Des coûts d’expérimentation plus faibles pour certains développeurs | L’accès aux données d’entraînement ou à l’ensemble du code source |
| Coopération entre entreprises, start-up et universités | Une circulation plus rapide des compétences et des usages | Une égalité de moyens entre tous les acteurs |
| Formation et accès élargi aux outils | Une adoption dans davantage de secteurs et de territoires | La disparition des écarts de compétences numériques |
| Coopération internationale sur la gouvernance | Une participation plus large aux discussions sur les règles | Un accord automatique entre puissances rivales |
Pourquoi l’ouverture est un levier dans la rivalité avec les États-Unis
La concurrence sino-américaine ne porte pas uniquement sur la qualité d’un assistant conversationnel. Elle se joue à chaque étage de la chaîne technologique : recherche fondamentale, talents, centres de données, électricité, logiciels, capacité de calcul et fabrication des composants électroniques les plus avancés.
Les puces sont un point particulièrement sensible. L’entraînement et l’exploitation des grands modèles de langage demandent une puissance de calcul considérable, généralement fournie par des accélérateurs spécialisés. Les contrôles américains sur les exportations de technologies avancées compliquent l’accès de certaines entreprises chinoises aux composants les plus performants. Dans ce contexte, développer des alternatives nationales, optimiser les modèles et mutualiser certaines ressources deviennent des impératifs industriels.
L’ouverture peut aussi constituer un outil d’influence. Un modèle facilement testable et adaptable a davantage de chances d’être intégré à des applications, à des services ou à des outils de recherche. Cette diffusion crée des habitudes techniques et peut favoriser des standards conçus par les entreprises qui l’ont publié. Pour Pékin, il s’agit donc de ne pas laisser l’écosystème mondial dépendre exclusivement de solutions conçues et contrôlées aux États-Unis.
Deux voies de diffusion des modèles d’IA
Modèles ouverts ou à paramètres accessibles
- Facilitent les tests, l’adaptation et l’hébergement par des acteurs tiers.
- Peuvent élargir l’écosystème de développeurs autour d’un modèle.
- Réduisent certaines barrières d’entrée pour les start-up et les universités.
- N’impliquent pas forcément l’accès aux données ni aux méthodes d’entraînement.
Modèles fermés et services propriétaires
- Sont fournis via une interface ou une API contrôlée par leur éditeur.
- Permettent à l’entreprise de garder la maîtrise du déploiement et des mises à jour.
- Peuvent limiter la vérification indépendante de leur fonctionnement interne.
- N’empêchent pas une diffusion mondiale lorsque le service est largement accessible.
Un écosystème qui associe État, entreprises et universités
La Chine ne mise pas sur un seul champion national. Sa stratégie repose sur la coordination entre pouvoirs publics, grandes entreprises technologiques, laboratoires universitaires et jeunes pousses. Baidu, Alibaba et Tencent figurent parmi les groupes chinois fortement engagés dans l’IA, qu’il s’agisse de modèles de langage, d’infrastructures cloud, de recherche ou de services destinés au grand public et aux entreprises. De nouvelles sociétés, dont DeepSeek, ont aussi attiré l’attention par leurs modèles.
Cette diversité est importante. Les grandes plateformes disposent d’infrastructures de calcul, d’équipes de recherche et de vastes réseaux de clients. Les start-up peuvent, elles, prendre davantage de risques sur l’architecture des modèles, les méthodes d’entraînement ou les usages spécialisés. Les universités forment les ingénieurs et produisent de la recherche fondamentale. Le rôle de l’État consiste notamment à fixer des priorités, organiser des programmes et soutenir l’industrialisation.
L’idée d’une plate-forme commune ou d’un espace de mutualisation répond à cette logique : réduire les doublons, mettre en relation les acteurs et accélérer la transformation de travaux de recherche en produits. Dans les faits, l’écosystème chinois reste composé de nombreuses initiatives concurrentes, avec leurs propres modèles, services cloud et stratégies commerciales. Il ne s’agit pas d’un système unique, mais d’un ensemble d’acteurs encouragés à contribuer à une ambition nationale.
Former les talents, une condition aussi importante que les modèles
Un modèle performant ne suffit pas à installer durablement une puissance technologique. Il faut des chercheurs capables de concevoir de nouvelles architectures, des ingénieurs pour déployer les systèmes, des spécialistes de la sécurité, mais aussi des salariés en mesure d’utiliser l’IA dans leurs métiers. C’est pourquoi l’éducation et la formation continue occupent une place centrale dans le discours chinois sur une IA inclusive.
Les programmes universitaires spécialisés et la sensibilisation aux compétences numériques doivent répondre à un double besoin. Le premier est quantitatif : alimenter un secteur en pleine expansion. Le second est qualitatif : éviter que l’IA reste réservée à une minorité d’experts travaillant dans les métropoles technologiques. Pour une économie de la taille de la Chine, l’adoption dans l’industrie, la santé, les transports ou les services urbains dépend largement de la disponibilité de compétences locales.
Cette ambition rencontre néanmoins une difficulté partagée par de nombreux pays : les profils les plus expérimentés sont rares et très demandés. La compétition internationale pour les chercheurs, les ingénieurs en apprentissage automatique et les spécialistes des infrastructures est intense. Former vite est nécessaire, mais la recherche de pointe demande aussi du temps, des équipes solides et l’accès à des capacités de calcul suffisantes.
Une ouverture encadrée par des règles strictes
Le projet chinois associe innovation et régulation. Pékin a progressivement adopté plusieurs textes visant les usages numériques et l’IA. La loi sur la protection des informations personnelles, entrée en vigueur en novembre 2021, établit un cadre pour le traitement des données personnelles. Elle est essentielle dans un pays où les données alimentent de nombreux services numériques et systèmes d’apprentissage automatique.
D’autres règles ciblent plus directement les technologies algorithmiques. Des dispositions sur les recommandations algorithmiques sont entrées en application en mars 2022. Elles ont été suivies de règles sur les services de synthèse profonde, applicables depuis janvier 2023, afin d’encadrer notamment les contenus artificiellement générés ou modifiés. Enfin, les mesures provisoires concernant les services d’IA générative destinés au public sont entrées en vigueur en août 2023.
Ces textes cherchent à répondre à des risques concrets : désinformation, usurpation d’identité, contenus manipulés, discriminations algorithmiques, atteintes à la vie privée ou violation de droits de propriété intellectuelle. Mais ils traduisent aussi une vision de la gouvernance dans laquelle les fournisseurs de services ont des obligations importantes de contrôle et de conformité, notamment sur les contenus diffusés.
La confidentialité des données demeure donc une question décisive. L’IA a besoin de données pour apprendre, être évaluée et fonctionner dans des contextes variés. Pourtant, davantage de données ne signifie pas automatiquement davantage de confiance. La protection des utilisateurs, la sécurité des infrastructures et la clarté des responsabilités des entreprises restent indispensables pour que les services soient adoptés durablement.
Une vision internationale de l’IA, entre coopération et rapports de force
L’adjectif « inclusive » a aussi une portée diplomatique. La Chine défend l’idée d’une gouvernance internationale qui donne davantage de place aux pays du Sud et facilite le partage de connaissances, de compétences et de technologies. Cette position rejoint une préoccupation largement reconnue : si l’IA est concentrée dans un petit nombre de pays et d’entreprises, les autres risquent de subir des outils et des normes qu’ils n’ont pas contribué à concevoir.
Lors de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle organisée à Shanghai en juillet 2025, le Premier ministre chinois Li Qiang a proposé la création d’une organisation mondiale de coopération sur l’IA. Pékin a également mis en avant un plan d’action sur la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle. L’objectif affiché est de favoriser une coordination internationale sur la sécurité, les capacités de calcul, les standards et le développement.
Cette volonté de coopération se heurte cependant à des réalités géopolitiques fortes. Les États-Unis et la Chine se disputent la maîtrise des technologies stratégiques. Les enjeux de sécurité nationale limitent les transferts de technologies. Les approches réglementaires divergent, tout comme les conceptions de la liberté d’expression, de la souveraineté numérique et du rôle de l’État. L’existence de forums de dialogue ne fait pas disparaître ces désaccords.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La capacité de la Chine à transformer le mot d’ordre d’IA ouverte et inclusive en avantage durable dépendra de plusieurs indicateurs. Le premier sera la qualité réelle des modèles accessibles : leurs performances, leur fiabilité, leur coût d’utilisation et la clarté de leurs conditions de diffusion compteront plus que les slogans.
Le deuxième sera l’évolution des infrastructures. La disponibilité de composants, l’efficacité des centres de données et les progrès des puces conçues localement détermineront la marge de manœuvre des entreprises chinoises. Le troisième sera l’adoption concrète de l’IA dans les entreprises, les universités et les services publics, au-delà des démonstrations technologiques.
Enfin, la crédibilité internationale de cette vision dépendra de sa capacité à susciter des partenariats réels. Partager des outils, former des développeurs et participer à des règles communes peut accroître l’influence chinoise. Mais la confiance ne se décrète pas : elle reposera sur la transparence des pratiques, la sécurité des systèmes et la possibilité, pour les partenaires, de conserver leur autonomie technologique.
Questions fréquentes
Que signifie une IA ouverte en Chine ?
Une IA ouverte peut désigner la mise à disposition de modèles, de paramètres ou d’outils permettant à d’autres acteurs de les tester et de les adapter. Cela ne veut pas forcément dire que tout est public. Les données d’entraînement, les détails techniques complets et les infrastructures de calcul peuvent rester confidentiels ou soumis à des conditions d’usage.
La Chine veut-elle dépasser les États-Unis dans l’intelligence artificielle ?
La Chine affiche depuis 2017 l’objectif de devenir un centre majeur mondial de l’innovation en IA d’ici à 2030. La rivalité avec les États-Unis porte sur les modèles, les puces, les centres de données, les talents, les logiciels et les usages industriels. L’ouverture de certains modèles est un levier parmi d’autres pour gagner en influence et en autonomie.
Quels sont les principaux acteurs chinois de l’IA ?
Baidu, Alibaba et Tencent comptent parmi les grands groupes chinois les plus présents dans l’intelligence artificielle, aux côtés d’universités, de laboratoires et de nombreuses start-up. Alibaba développe notamment la famille de modèles Qwen. DeepSeek s’est aussi imposé comme un acteur remarqué par la diffusion de modèles de langage accessibles selon différentes modalités.
L’IA générative est-elle réglementée en Chine ?
Oui. Les services d’IA générative proposés au public sont visés par des mesures provisoires entrées en vigueur en août 2023. Ce cadre s’ajoute à des règles sur les recommandations algorithmiques, les contenus issus de synthèse profonde et la protection des informations personnelles. Les fournisseurs doivent concilier innovation, sécurité et obligations de conformité.
Pourquoi les puces sont-elles si importantes pour l’IA chinoise ?
Les grands modèles nécessitent une forte puissance de calcul pour être entraînés puis utilisés à grande échelle. Cette puissance dépend de puces spécialisées et de centres de données. Les restrictions américaines sur certaines exportations technologiques compliquent l’accès aux composants les plus avancés, ce qui renforce l’intérêt chinois pour les alternatives locales et les modèles plus efficaces.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Conseil des affaires d’État de Chine, plan de développement de la nouvelle génération d’intelligence artificielle, juillet 2017www.gov.cn/zhengce/content/2017-07/20/content_5211996.htm
- Administration chinoise du cyberespace, mesures provisoires pour les services d’IA générativewww.cac.gov.cn/2023-07/13/c_1690898327029107.htm
- World Artificial Intelligence Conference, conférence de Shanghai de juillet 2025www.worldaic.com.cn
- Nations unies, résolution sur des systèmes d’IA sûrs, sécurisés et dignes de confiance pour le développement durabledocs.un.org/en/A/RES/78/265



