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Puce quantique Willow : Google franchit un cap crucial dans la correction d’erreurs

Google présente Willow, une puce quantique de 105 qubits qui a exécuté un test de référence en moins de cinq minutes. L’annonce est surtout importante pour une raison moins spectaculaire : l’appareil franchit une étape clé de correction des erreurs, indispensable avant toute application utile en médecine, chimie ou cryptographie.

Une puce quantique reliée à un système cryogénique dans un laboratoire de recherche.
Illustration : Actu.ai

Le nom de Willow évoque une puce minuscule, mais l’annonce de Google, rendue publique le 9 décembre 2024, touche à l’un des problèmes les plus difficiles de l’informatique quantique : faire en sorte qu’une machine quantique devienne plus fiable à mesure qu’elle grandit. Avec ses 105 qubits physiques, fabriqués à Santa Barbara, en Californie, le processeur a réalisé un calcul de référence en moins de cinq minutes. Google estime que le même test prendrait environ 10^25 années, soit dix septillions d’années, à un supercalculateur classique actuel.

Le chiffre est saisissant, mais il ne signifie pas que Willow résout en quelques minutes tous les problèmes qu’un ordinateur traditionnel mettrait des milliards d’années à traiter. Le calcul en question est un test très particulier, appelé échantillonnage de circuits aléatoires. Sa grande valeur est de permettre de mesurer les progrès du matériel quantique. La véritable nouveauté de Willow se situe donc moins dans cette démonstration de vitesse que dans ses résultats de correction des erreurs, condition indispensable pour passer des expériences de laboratoire à des ordinateurs quantiques utiles.

Willow : une puce de 105 qubits conçue à Santa Barbara

Willow est un processeur quantique supraconducteur. Ses 105 qubits sont des composants électroniques refroidis à des températures extrêmement basses afin de pouvoir exploiter des effets de la physique quantique. Google l’a construit dans son installation de fabrication de Santa Barbara, où le groupe développe ses propres puces quantiques.

Un qubit ne fonctionne pas comme un bit ordinaire, qui prend la valeur 0 ou 1. Il peut être préparé dans une superposition de ces états, puis relié à d’autres qubits par un phénomène appelé intrication. Certains algorithmes peuvent tirer parti de ces propriétés pour effectuer des calculs spécifiques d’une manière radicalement différente de l’informatique classique.

Cette différence ne veut toutefois pas dire qu’un ordinateur quantique explore concrètement une infinité d’univers parallèles ou qu’il effectue simplement toutes les réponses à la fois. Cette image, souvent employée pour vulgariser le sujet, est trompeuse. L’avantage quantique dépend d’algorithmes soigneusement conçus, puis de l’interférence entre des probabilités quantiques afin d’augmenter les chances de mesurer une réponse pertinente.

RepèreCe que Google annonce pour WillowCe que cela signifie réellement
Nombre de qubits105 qubits physiquesUne machine plus grande que les puces précédentes de Google, mais pas encore un ordinateur quantique universel tolérant aux fautes.
TailleEnviron 4 cm²La surface de la puce n’indique pas à elle seule sa puissance : le refroidissement, le contrôle électronique et la qualité des qubits sont essentiels.
Test de vitesseMoins de cinq minutes pour un échantillonnage de circuits aléatoiresUne démonstration de performance sur un benchmark spécialisé, et non une application scientifique directement exploitable.
Comparaison classiqueEnviron 10^25 années selon l’estimation de GoogleL’écart concerne ce benchmark précis, pas l’ensemble des calculs réalisés sur des supercalculateurs.
Correction d’erreursRéduction des erreurs lorsque la taille du code augmenteUn jalon vers des qubits logiques fiables, qui sont nécessaires aux applications complexes.

Pourquoi les erreurs restent le grand obstacle du calcul quantique

Les qubits sont extrêmement sensibles à leur environnement. Une fluctuation électrique, un défaut de fabrication, une interaction parasite ou encore un rayonnement peuvent perturber leur état. Cette fragilité produit des erreurs qui s’accumulent rapidement au fil des opérations. Sans mécanisme de correction, augmenter le nombre de qubits peut même dégrader le calcul au lieu de l’améliorer.

Les ingénieurs ne peuvent pas corriger ces erreurs en lisant directement l’état d’un qubit, car la mesure détruit généralement l’information quantique recherchée. La solution consiste à répartir une information sur de nombreux qubits physiques afin de créer un qubit logique. Des qubits auxiliaires servent à détecter indirectement les erreurs, puis un système de contrôle identifie les corrections à appliquer.

Google travaille notamment avec le code de surface, une méthode de correction qui organise les qubits sur une grille. Son principe est simple à énoncer et très difficile à mettre en œuvre : si le matériel est assez bon, employer davantage de qubits physiques pour protéger un qubit logique doit faire baisser le taux d’erreur logique. Ce seuil, longtemps recherché, est essentiel. En dessous, la correction des erreurs devient progressivement plus efficace à mesure que le code grandit.

Les résultats associés à Willow indiquent que Google a franchi ce cap. Lors de l’augmentation de la distance du code, l’entreprise rapporte une suppression exponentielle des erreurs. Elle indique aussi avoir obtenu un qubit logique dont la durée de vie dépasse celle de son meilleur qubit physique d’un facteur 2,4. C’est une étape scientifique importante, pas l’aboutissement de la feuille de route.

Le résultat en moins de cinq minutes doit être interprété avec prudence

Pour mesurer sa puissance brute, Willow a été soumis à un échantillonnage de circuits aléatoires. Le processeur applique une succession d’opérations quantiques tirées au hasard, puis produit des échantillons de résultats. Reproduire fidèlement cette distribution avec un ordinateur classique devient particulièrement coûteux lorsque les circuits sont suffisamment grands et complexes.

Google affirme que Willow a exécuté ce benchmark en moins de cinq minutes, contre une estimation de 10^25 années pour l’un des meilleurs supercalculateurs classiques contemporains. Cet écart est spectaculaire et témoigne de la difficulté qu’ont les machines traditionnelles à simuler certains systèmes quantiques.

Mais cette tâche n’est pas, à elle seule, un outil de découverte de médicaments, une méthode de diagnostic médical ou un accélérateur général pour l’intelligence artificielle. Elle a été choisie précisément parce qu’elle est très difficile à simuler classiquement et qu’elle permet de tester le comportement du processeur. Pour démontrer un avantage pratique, un ordinateur quantique devra résoudre un problème utile mieux, plus vite ou à moindre coût que les alternatives classiques, avec des résultats vérifiables.

Willow : ce que l’annonce démontre, et ce qu’elle ne démontre pas

Ce qui est établi

  • Willow comporte 105 qubits physiques et a été fabriquée à Santa Barbara.
  • Google a exécuté un benchmark d’échantillonnage de circuits aléatoires en moins de cinq minutes.
  • Les résultats montrent une baisse des erreurs logiques quand la taille du code de correction augmente.
  • Google rapporte un qubit logique vivant 2,4 fois plus longtemps que son meilleur qubit physique.

Ce qui reste à accomplir

  • Le benchmark n’est pas une application utile en chimie, médecine ou intelligence artificielle.
  • Willow ne peut pas casser les systèmes de chiffrement courants.
  • Un ordinateur universel tolérant aux fautes exigera bien davantage de qubits et de contrôle matériel.
  • L’avantage pratique face aux meilleurs outils classiques reste à démontrer sur un problème réel.

Des applications prometteuses, mais encore éloignées du quotidien

L’informatique quantique suscite beaucoup d’espoirs dans la chimie et la science des matériaux. Les molécules sont elles-mêmes des systèmes quantiques : les simuler avec précision est donc une application naturelle, en théorie. À terme, des processeurs suffisamment fiables pourraient aider à comprendre certaines réactions chimiques, à concevoir des matériaux aux propriétés nouvelles ou à accélérer des pistes pour la découverte de médicaments.

Ces perspectives expliquent l’intérêt des industriels et des gouvernements, qui investissent plusieurs milliards de dollars dans la recherche quantique. Elles ne doivent pourtant pas être confondues avec des résultats déjà obtenus par Willow. La puce annoncée par Google n’a pas découvert de molécule, conçu de médicament ni réalisé d’analyse d’IRM atome par atome. Ces usages supposeraient des systèmes corrigés contre les erreurs à une échelle bien supérieure, ainsi que des algorithmes et des méthodes de validation adaptés.

Le lien avec l’intelligence artificielle mérite la même prudence. Une machine quantique n’est pas destinée à remplacer les puces utilisées pour entraîner les grands modèles d’IA. Les GPU et les accélérateurs spécialisés restent aujourd’hui l’infrastructure centrale de ce domaine. Des approches hybrides, associant calcul classique et calcul quantique, pourraient un jour être utiles pour des problèmes d’optimisation ou de simulation très ciblés. Rien ne permet cependant d’affirmer que Willow améliore déjà l’entraînement ou les capacités des modèles d’IA.

Une course scientifique qui dépasse Google

Google Quantum AI n’est pas seul sur ce terrain. Microsoft développe des approches matérielles et logicielles visant des ordinateurs quantiques tolérants aux fautes. Quantinuum poursuit ses travaux avec des qubits d’ions piégés. Des équipes universitaires, notamment à Harvard, contribuent également à la recherche fondamentale et aux expérimentations sur les systèmes quantiques.

Les plateformes diffèrent par la nature des qubits, leurs méthodes de contrôle et leurs compromis techniques. Les qubits supraconducteurs de Google peuvent être intégrés sur des puces et pilotés très rapidement, mais exigent un environnement cryogénique très contrôlé. Les ions piégés présentent d’autres atouts en matière de cohérence, avec des contraintes distinctes de mise à l’échelle. Il est trop tôt pour désigner une technologie gagnante.

La démonstration de Willow s’inscrit dans une trajectoire entamée depuis plusieurs années. Les travaux publiés en 2023 sur l’augmentation d’un code de surface avaient déjà montré que l’on pouvait réduire les erreurs en élargissant la protection d’un qubit logique. L’annonce de décembre 2024 va plus loin en s’appuyant sur une nouvelle génération de matériel et en affichant un résultat sous le seuil de correction d’erreurs.

Pour Hartmut Neven, fondateur de Google Quantum AI, ces avancées pourraient inscrire les processeurs quantiques dans une dynamique de progrès exponentiel. Cette vision reste une projection : le chemin vers des systèmes capables de résoudre des problèmes industriels repose autant sur la qualité du matériel que sur l’électronique de contrôle, les logiciels de décodage des erreurs et les algorithmes.

La cryptographie doit se préparer avant l’arrivée de machines plus puissantes

L’une des conséquences les plus souvent évoquées concerne la sécurité numérique. Un ordinateur quantique universel, assez grand et assez fiable pour exécuter certains algorithmes connus, pourrait fragiliser les systèmes de cryptographie à clé publique largement utilisés aujourd’hui, notamment ceux fondés sur la factorisation de grands nombres ou les courbes elliptiques.

Willow n’a pas cette capacité. Ses 105 qubits physiques et son niveau actuel de correction d’erreurs sont très éloignés des ressources nécessaires pour casser les protocoles de chiffrement déployés à grande échelle. Le risque justifie néanmoins une préparation immédiate : des données chiffrées aujourd’hui peuvent être collectées puis conservées dans l’espoir d’être décryptées plus tard.

C’est pourquoi les travaux sur la cryptographie post-quantique avancent en parallèle. En août 2024, l’Institut national des normes et de la technologie des États-Unis, le NIST, a publié ses premiers standards finalisés de chiffrement résistants aux attaques quantiques. Pour les organisations, la transition sera longue : elle suppose d’inventorier les systèmes cryptographiques, d’évaluer les dépendances et de remplacer progressivement les mécanismes devenus vulnérables.

Charina Chou, dirigeante de Google Quantum AI, souligne elle aussi que les défis techniques restent considérables. L’annonce de Willow ne signifie donc pas que la sécurité actuelle est soudainement obsolète. Elle rappelle plutôt que la sécurité post-quantique est une modernisation à engager avant qu’elle ne devienne urgente.

Ce qu’il faut surveiller après Willow

Le test décisif des prochaines générations de processeurs quantiques ne sera pas seulement le nombre de qubits sur une puce. Il faudra observer si la baisse des erreurs logiques se maintient à des codes plus grands, si les cycles de correction peuvent être exécutés rapidement et de façon fiable, et si les systèmes peuvent conserver un calcul complexe assez longtemps pour produire un résultat utile.

Il faudra aussi distinguer trois niveaux de progrès souvent confondus : battre un ordinateur classique sur un benchmark, protéger durablement un qubit logique, puis démontrer un avantage concret sur un problème scientifique ou industriel. Willow apporte un résultat solide sur les deux premiers fronts, sans avoir encore atteint le troisième.

L’annonce de Google mérite donc l’attention, non parce qu’elle rendrait les ordinateurs classiques obsolètes, mais parce qu’elle apporte une réponse mesurable au problème qui bloquait le plus la discipline. La promesse du calcul quantique dépendra désormais de la capacité à transformer cette correction d’erreurs démontrée en machines plus grandes, plus stables et réellement utiles.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la puce quantique Willow de Google ?

Willow est une puce quantique supraconductrice de Google Quantum AI comportant 105 qubits physiques. Présentée le 9 décembre 2024, elle se distingue par un benchmark exécuté en moins de cinq minutes et, surtout, par un résultat de correction d’erreurs : l’erreur logique diminue lorsque la protection d’un qubit logique est agrandie.

Pourquoi Google affirme-t-il que Willow est plus rapide qu’un supercalculateur ?

La comparaison concerne un test spécialisé, l’échantillonnage de circuits aléatoires. Google estime qu’un supercalculateur classique mettrait environ 10^25 années à reproduire ce calcul, contre moins de cinq minutes pour Willow. Cette estimation ne signifie pas que la puce est plus rapide pour tous les programmes ni qu’elle remplace les supercalculateurs.

Willow peut-elle déjà aider à découvrir des médicaments ?

Non, aucune découverte de médicament n’a été annoncée avec Willow. La simulation de molécules est une application très prometteuse du calcul quantique, car la chimie obéit aux lois quantiques. Mais elle nécessitera des machines bien plus grandes, capables de corriger leurs erreurs pendant de très longues séquences de calcul.

Qu’est-ce que la correction d’erreurs quantiques ?

La correction d’erreurs quantiques protège une information fragile en la répartissant entre plusieurs qubits physiques. Des qubits auxiliaires détectent les perturbations sans mesurer directement l’information à préserver. L’objectif est de former des qubits logiques dont les erreurs diminuent à mesure que le système grandit, ce que Google rapporte avoir démontré avec Willow.

La puce Willow menace-t-elle déjà les mots de passe et le chiffrement ?

Non. Willow est très loin de pouvoir casser les mécanismes de chiffrement utilisés aujourd’hui sur Internet. En revanche, des ordinateurs quantiques tolérants aux fautes pourraient un jour fragiliser certains protocoles à clé publique. C’est pourquoi les organisations commencent à préparer l’adoption de standards de cryptographie post-quantique, publiés notamment en 2024 par le NIST.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Google Quantum AI, présentation officielle de la puce Willowblog.google/technology/research/google-willow-quantum-chip
  2. Prépublication scientifique sur la correction d’erreurs quantiques, arXivarxiv.org/abs/2404.02280
  3. Nature, travaux sur la réduction des erreurs par mise à l’échelle d’un code de surfacewww.nature.com/articles/s41586-023-06927-3
  4. Physical Review X, étude sur la suppression exponentielle d’erreurs par correction cycliquejournals.aps.org/prx/abstract/10.1103/PhysRevX.11.041058
  5. NIST, publication des premiers standards finalisés de cryptographie post-quantiquewww.nist.gov/news-events/news/2024/08/nist-releases-first-3-finalized-post-quantum-encryption-standards